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Formation des futurs maîtres - Socrate revu par la pédagogie

La moyenne d'âge des enseignants actuels est de 54 ans!

Mylène Tremblay   15 novembre 2003  Éducation
Les jeunes professeurs de philosophie au niveau collégial ne sont plus «formés sur le tas», comme cela se faisait il y a 30 ans. En prévision des nombreux départs à la retraite et en raison d'un besoin manifesté par les futurs enseignants eux-mêmes, plusieurs universités québécoises ont mis en place un programme de maîtrise avec profil ou option «philosophie au collège».

Lorsque les cégeps ont ouvert leurs portes à la fin des années 1960, l'embauche des professeurs s'est faite à la vitesse grand V, sans préparation aucune. «C'était l'époque où on croyait encore que le métier s'apprenait sur le tas. Mais le tas en question, c'était les élèves!, lance à la blague Benoît Mercier, professeur de philosophie au Collège Montmorency. Ce qui fait que, dans toutes les maisons d'enseignement, la qualité des cours était pauvre.»

Une trentaine d'années d'expérience et quelques réformes de l'éducation plus tard, la Commission d'évaluation de l'enseignement au niveau collégial est optimiste: la nature de l'enseignement s'est non seulement améliorée mais atteint même l'excellence. «Aujourd'hui, les professeurs font beaucoup plus attention à leur pédagogie et savent de quoi ils parlent.»

L'embêtant, c'est que les vieux routiers de l'enseignement en philosophie, dont la moyenne d'âge est de 54 ans, composent 90 % du corps professoral et commencent déjà à battre en retraite! Un retour à la case départ pour les cégeps? «Si on ne fait pas attention, on risque de se retrouver avec une qualité d'enseignement amoindrie, met en garde celui qui enseigne la philosophie depuis une douzaine d'années dans les collèges. On commence à peine depuis trois ans à former un futur corps professoral.»

Les départs massifs à la retraite ne sont pas les seuls responsables de la mise en place de la formation des futurs maîtres en philosophie. Une fois leur maîtrise terminée, les étudiants se retrouvaient du jour au lendemain, sans aucune préparation, aux prises avec la tâche colossale d'intéresser des jeunes gens à cette science, à raison d'une vingtaine d'heures par semaine. «On a appris que, pour devenir un bon prof de collège, il fallait mettre quatre ou cinq ans et se faire la main sur le tas, reconnaît Claude Picher, directeur du département de philosophie à l'Université de Montréal. On a mis le programme sur pied parce que les étudiants nous revenaient en nous disant que l'enseignement, dans la vraie vie, avait une logique différente de celle des cours et séminaires d'université.»



La discipline au premier plan

Depuis trois ans, des programmes de formation des futurs maîtres surgissent donc un peu partout dans les différentes universités du Québec. L'UQAM se targue d'avoir ouvert le bal avec sa maîtrise en philosophie et son «profil en enseignement collégial de la philosophie», suivie de près par l'Université de Montréal et son «option philosophie au collège». Les départements de philo des deux institutions offrent sensiblement le même parcours, axé en premier lieu sur le champ disciplinaire, contrairement à l'école secondaire où la pédagogie occupe le haut du panier.

«Il faut d'abord des gens compétents dans leur domaine d'étude, souligne Claude Picher. La pédagogie devrait ensuite aller de soi. Les professeurs de collèges ne voulaient pas adopter un système qui ressemble à celui du secondaire où, pour avoir deux spécialités, les enseignants ne font pas plus d'une année de formation universitaire dans une même discipline. Le collège est une institution d'enseignement supérieur et la pédagogie devrait passer au second plan au profit de la matière.» En ce sens, l'esprit de la maîtrise respecte la primauté du champ disciplinaire, tout en donnant aux étudiants des préceptes pédagogiques en lien avec la réalité vécue dans une classe de philo au niveau collégial.

Deux universités, deux programmes

La maîtrise avec «option philosophie au collège» de l'Université de Montréal comprend six séminaires, dont un qui porte sur la pratique de l'enseignement supérieur, donné aux sciences de l'éducation et ouvert à toutes les disciplines, et un autre qui constitue le «plat de résistance» du programme: le séminaire «La philosophie au collège», suivi uniquement durant la deuxième année de scolarité et réparti sur deux trimestres. «Un professeur chevronné présente la structure et le contenu des programmes pour chacun des trois cours obligatoires au cégep, explique Claude Picher. Il procède ensuite à l'étude de textes bien ciblés et invite les étudiants à présenter tour à tour des classiques, comme s'ils étaient devant une classe.» Le deuxième volet du séminaire est en fait un stage que les étudiants effectuent dans l'un des trois cégeps avec lesquels le département de philosophie a établi des ententes, sous l'oeil averti d'un superviseur.

Le «profil en enseignement collégial de la philosophie» de l'UQAM mise davantage sur l'aspect pratique puisque trois stages sont prévus au programme. Les deux premiers se font dès la dernière année du baccalauréat — observation et intervention sur le terrain — tandis que le troisième — l'étudiant est appelé à donner un ou plusieurs cours — s'effectue à la maîtrise. La formation prévoit aussi un séminaire sur l'enseignement de la philosophie. Là encore, un professeur d'expérience est appelé à la rescousse. «On fait venir des professeurs qui montrent aux étudiants comment faire pour faire passer la matière, par exemple comment enseigner l'allégorie de la caverne. Il leur donne des trucs pédagogiques», illustre Benoît Mercier.

Vous avez dit philo ?

Car un cours de philo ne s'enseigne pas au niveau collégial comme à l'université. Dans un cours universitaire, le professeur a la responsabilité de livrer la matière à son plus haut niveau de technicité, de scientificité et de rigueur, explique Claude Picher. Il doit faire état des recherches qui sont menées dans le domaine. Tandis qu'au collège, l'enseignement est prodigué à une cohorte d'étudiants qui entendent souvent parler pour la première fois de Platon, Descartes et consorts. Au professeur, donc, de stimuler la réflexion et de développer l'esprit critique, en plus de transmettre la matière. «L'étudiant d'université va se faire un point d'honneur de poser une question pertinente, qui touche la matière elle-même, observe le directeur. Tandis qu'au collège, on peut déborder et donner des exemples concrets tirés de la vie de tous les jours.»

Une différence de taille, croit Benoît Mercier. «Le gros défi, c'est de montrer aux futurs maîtres comment des questionnements de type philosophique peuvent être actualisés. Souvent, dans les collèges, on a tendance à être beaucoup trop doctrinaire. En sortant de la classe, les étudiants vont se demander à quoi ça sert de lire Socrate. Si, après avoir présenté la loi du procès de Socrate, on termine avec un questionnement sur la désobéissance civile, les étudiants vont allumer!»
 
 
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