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Générations - Le passage de la chouette

«Monsieur, nous savons que vous parlez français. Mais nous ne comprenons rien!»

Denis Lord   15 novembre 2003  Éducation
Au banquet de la Journée mondiale de la philosophie, le 21 novembre prochain, Victor Sheitoyan, qui commence sa 36e année d'enseignement, transmettra le flambeau (ici symbolisé par une chouette, animal fétiche des philosophes) à Isabelle Malouin, qui amorcait sa carrière en septembre dernier. Entre les deux, Patrick Daneau, 11 années passées à séduire des étudiants avec une matière qui, au départ, leur apparaît souvent nébuleuse, sinon inutile. Au total: quelques éléments de parcours pour philosopher sur l'enseignement de la philosophie.

Qu'est-ce qui amène des personnes à exercer la profession de philosophie, d'enseignant de la philosophie? «Je n'aime pas le mot "vocation", dit M. Sheitoyan, mais il y a quelque chose de sacré dans cette matière, un idéal, pas toujours tangible, de former de meilleurs citoyens, une meilleure société. La philosophie a pour fonction de combattre les préjugés dans toutes les sphères et sert aussi à se battre pour ce qui a été post-jugé, par exemple dans le domaine du racisme. Une fois les valeurs fondées, il faut agir.»

Commençant un DEC en lettres au Cégep du Vieux-Montréal, Isabelle Malouin s'était fait dire que la philosophie était une discipline abstraite, où les échecs étaient nombreux. Son premier professeur a été... M. Sheitoyan, qu'elle a adoré. «C'est quelqu'un de très humain et dynamique, un vulgarisateur hors pair, ce qui est une qualité essentielle pour enseigner au collégial. Il nous a prouvé que la philosophie n'est pas étrangère à nos vies.» Mme Malouin a tellement apprécié les cours de M. Sheitoyan qu'elle a décidé de faire un baccalauréat dans cette discipline, décidant ultérieurement de l'enseigner. L'enseignement de la philosophie, croit-elle, est inséparable du maître qu'on a eu. «Si je réussis à transmettre le tiers de ce que j'ai reçu, je serai contente.»

La jeune professeure du Cégep Montmorency a choisi son métier parce qu'elle aime les jeunes: «Je veux les aider à trouver leur place dans la société, à transformer leurs préjugés en connaissance objective et à étendre leur vision du monde. Dans le monde d'aujourd'hui, il y a un oubli de l'être, on agit plus qu'on réfléchit.»

Ces propos sont analogues à ceux tenus par Patrick Daneau, qui voit la philosophie comme une ouverture au monde, aux grands discours qui passent par l'art, la science et la politique. «Ça doit, dit-il, rendre les étudiants plus sensibles à leur environnement, développer leur conscience historique.»

Évolutions pédagogiques

M. Sheitoyan se rappelle qu'à ses débuts, la matière et son modèle d'apprentissage, issus du cours classique, étaient totalement inadaptés aux étudiants du cégep. «Mon premier cours, raconte-t-il avec un soupçon d'ironie, portait sur la transcendance de la conscience chez Husserl. Au bout d'un mois, un élève a demandé la parole en classe: "Monsieur, nous savons que vous parlez français. Mais nous ne comprenons rien!" La formation était bien mais n'était pas adaptée. Ça a pris 15 ans pour atterrir! Dans les fins de session, je passais des nuits d'angoisse à me dire "ça n'a pas de bon sens, j'abandonne!"»

La formation s'est beaucoup resserrée en ce qui concerne les exigences pédagogiques. En 1968, un plan de cours avait une page; aujourd'hui, il en a 11. Il y a eu une période d'invention où des outils ont été développés pour rejoindre davantage les étudiants. «Aujourd'hui, considère M. Sheitoyan, le Québec n'a rien à envier à personne pour la qualité du matériel didactique.» Patrick Daneau, du Cégep François-Xavier-Garneau, corrobore les dires de M. Sheitoyan concernant l'amélioration des cours de philo, parlant même de métamorphose: «Avant la réforme de 1993, on pouvait relire le même texte d'un cours à l'autre!»

Malgré les réorientations, personne n'a le temps de dormir sur ses lauriers. «Les étudiants se demandent pourquoi on leur impose ces cours, affirme M. Daneau, et nous avons un travail de vente à faire. Ils n'ont pas une grande conscience historique. Il faut leur expliquer que notre monde contemporain n'est pas apparu par magie: il y a une histoire, des luttes, etc. On doit situer les élèves dans l'espace et dans le temps, leur expliquer comment naissent et meurent les idées, d'où on vient. On les initie à 2500 années de philosophie en Occident. Il faut leur prouver qu'un auteur qui a 2500 ans a encore quelque chose à leur apprendre, qu'on peut parler de phénomènes contemporains, par exemple le désir, la raison, par le biais de l'Antiquité.»

Rebelle Socrate

Curieusement, selon M. Daneau, le cours d'introduction à la philosophie, avec Marc-Aurèle, Sénèque, etc., intéresse davantage les élèves qu'on ne le présumerait. «Socrate, par exemple, est un personnage mythique et singulier, une image de rebelle condamné par sa société. Ça touche une fibre adolescente chez eux.»

La nécessité de donner une dimension contemporaine à la philosophie et d'adapter sa diffusion aux étudiants est aussi présente chez M. Sheitoyan et Mme Malouin. «Si l'enseignement n'est pas actualisé, dit M. Sheitoyan, il n'est qu'une pure transmission de savoir sans résonance existentielle. Il faut répondre à ce que les étudiants portent en eux. C'est mon travail de les prendre où ils sont et de les amener plus loin. Nous ne sommes pas là pour étaler notre savoir. On n'enseigne pas Platon pour Platon — ça, c'est pour les universitaires. Mais qu'a-t-il dit qui soit encore pertinent, par exemple sur l'immortalité de l'âme? Les étudiants du cégep sont à l'âge métaphysique où les questions de Dieu, de la vie et de la mort vont orienter leurs choix futurs.»

Adaptation à la clientèle

Mme Malouin enseigne à des gens provenant de concentrations variées, comme l'architecture, la danse ou la prévention des incendies, n'ayant pas de grandes habitudes d'écriture. Lors de ses stages d'enseignement à Grasset, on lui a montré à adapter le contenu de ses cours à la clientèle. Un défi, dit-elle. Elle le relève en trouvant des exemples concrets dans le quotidien, en utilisant des lettres d'opinion parues dans les journaux. Il lui importe de faire comprendre à ses élèves, curieux, sceptiques, que la philosophie est un cheminement, une quête, et non la possession de la vérité.

Quels effets ont eu sur la société québécoise ces 35 années d'éducation philosophique?

M. Sheitoyan ose croire qu'elles nous auront à tout le moins permis d'évoluer aux plans humain et social. «Nous sommes une grande société d'accueil, très généreuse et tolérante. C'est tout de même malheureux qu'avant de faire des réformes, on n'ait jamais fait d'enquête sur le sujet, pour jauger ses conséquences sur l'engagement critique, familial et social. Mes élèves, à tout le moins, me disent devenir plus lucides, plus conscients de leur vie.»
 
 
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