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Une entrevue avec Thomas De Koninck - De la philosophie utile

«Aider les gens à se former un jugement sur la vie en général et sur les différents enjeux éthiques qui prévalent»

Guylaine Boucher   15 novembre 2003  Éducation
Certains ont vécu l'expérience avec plaisir. D'autres en parlent encore comme le pire cauchemar de leur vie. Chose certaine, l'enseignement de la philosophie au collégial ne laisse personne indifférent. Pour Thomas De Koninck, professeur de philosophie à l'Université Laval, par-delà les considérations personnelles et les intérêts propres à chacun, la philosophie demeure la seule et unique discipline capable de préparer les étudiants à devenir des citoyens responsables, parce que critiques. Une force dont aucune société moderne ne peut se passer, aime-t-il à préciser.

Qui n'a pas encore en mémoire l'image d'un professeur de philosophie aux envolées oratoires fracassantes? Combien de gens ne se sont pas un jour laissé porter par les raisonnements poussés à l'extrême d'un disciple convaincu de Socrate? Thomas De Koninck l'admet: pendant longtemps, l'enseignement de la philosophie dans les collèges prenait la couleur de celui ou celle qui évoluait devant la classe. «Dans certains cas, précise-t-il, les résultats étaient très heureux; dans d'autres cas, beaucoup moins», avant d'ajouter que ce genre de chose est de moins en moins fréquent aujourd'hui.

C'est qu'à son avis, l'enseignement de la philosophie dans les établissements d'enseignement collégial est plus dynamique que jamais. «L'enseignement offert par les anciens professeurs de philosophie était intéressant, mais les jeunes professeurs qui sont entrés en fonction au cours des dernières années ont trouvé une façon de donner un sens concret à la philosophie. Ils n'hésitent pas par exemple à parler d'enjeux éthiques, de débats sociaux. Ils s'intéressent à des questions tout à fait contemporaines comme le clonage, l'euthanasie, etc. Ça dynamise beaucoup les débats et, surtout, c'est une excellente façon de faire découvrir et aimer la discipline.»

Si le professeur émérite, également reconnu pour ses écrits philosophiques, se dit si heureux de l'intérêt que les jeunes collègues parviennent à faire naître chez leurs étudiants, c'est qu'il sait à quel point la discipline est fondamentalement méconnue. «Il y a énormément de préjugés autour de la philosophie. Elle a toujours été contestée. Elle est à conquérir depuis Socrate. Le meilleur exemple de cela, c'est qu'on peut avoir un moins bon enseignant en mathématiques, mais on ne remettra pas pour autant en cause l'enseignement de la matière, alors qu'en philosophie, sous prétexte que l'enseignement n'est pas toujours d'égale qualité, on n'hésite pas à réclamer le retrait de la discipline du cursus des étudiants.»

Penser demain

Pourtant, de l'avis du philosophe, l'enseignement de la philosophie n'a jamais été aussi pertinent que maintenant. «Nous vivons dans une société de plus en plus complexe. Les problèmes et les dilemmes auxquels nous sommes confrontés à titre individuel ou collectif sont, eux aussi, de plus en plus complexes. Les étudiants d'aujourd'hui sont les citoyens de demain. La philosophie est une excellente façon pour eux de se préparer à jouer ce rôle. D'ailleurs, en général, ceux qui ont eu la chance de faire de la philosophie sont contents parce que ça leur a permis de développer leur culture générale.»

En marge du nouveau bagage de connaissances qu'elle procure, la discipline permet surtout, selon Thomas De Koninck, de cultiver un bon sens critique. C'est que, explique-t-il, «plus que dans les théories, la vraie philosophie réside dans le questionnement. Faire de la philosophie, c'est apprendre à bien poser les problèmes, à y réfléchir, à en analyser les tenants et les aboutissants. C'est extrêmement précieux, peu importe le rôle que l'on sera appelé à jouer dans la société».

Apprendre à maintenir une certaine distance critique vis-à-vis des événements qui surviennent et des différentes formes de savoir est aussi, à son avis, un «plus» pouvant être apporté par la philosophie.

«Il y a dans l'enseignement de la philosophie une partie de la responsabilité qui consiste à aider les gens à se former un jugement sur la vie en général et sur les différents enjeux éthiques qui prévalent.»

Une richesse dont aucune société du savoir digne de ce nom ne devrait, selon lui, se passer. «La majorité des formations de niveau collégial sont de plus en plus spécialisées et axées sur la technologie. La philosophie est le dernier lieu où les questions humaines et éthiques peuvent être débattues. D'ailleurs, pour de nombreuses personnes, le passage au collégial sera même la seule occasion de penser et parler philosophie. Pour toutes ces raisons, l'enseignement de cette discipline est essentiel. C'est une garantie pour demain.»
 
 
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