Les raccrocheurs prêchent par l’exemple

Christine Robidoux, Derek Myatte et Gabrielle Provost Leblanc, des raccrocheurs de l’escouade des Journées de la persévérance scolaire, feront la tournée des écoles pour dire aux élèves de tenir bon.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Christine Robidoux, Derek Myatte et Gabrielle Provost Leblanc, des raccrocheurs de l’escouade des Journées de la persévérance scolaire, feront la tournée des écoles pour dire aux élèves de tenir bon.

Dans le cadre des Journées de la persévérance scolaire qui se tiendront toute la semaine, d’ex-décrocheurs vont faire la tournée des classes pour convaincre les jeunes de ne pas lâcher. Récits de trois raccrocheurs, écorchés par la vie.

 

Casquette du Canadien, chandail de coton ouaté, elle arbore un air foncièrement déterminé. Malgré ses presque 28 ans, Christine Robidoux a une dégaine d’ado un peu tomboy qui fait qu’on n’a pas envie de l’embêter. C’est elle qui brise la glace.

 

« Je viens de Longueuil, d’une famille dysfonctionnelle, violence, père absent, mère alcoolique et droguée… », lance-t-elle dans un élan de franchise. « De 0 à 7 ans, j’ai vécu en famille d’accueil, ensuite avec ma mère jusqu’à 16 ans… jusqu’à ce que je la dénonce au criminel parce qu’elle m’avait agressée sexuellement. »

 

Enfant, à l’école primaire, Christine était une petite peste. « J’avais des problèmes de comportement, j’étais souvent suspendue, je me battais. Pour ma mère, l’éducation c’était pas nécessaire, donc je ne faisais jamais mes devoirs. Il n’y avait rien de trop beau », raconte la jeune femme, aujourd’hui étudiante en technique d’intervention en loisirs au Cégep du Vieux-Montréal.

 

Au secondaire, en classe spéciale, ce n’était guère mieux. « J’ai parti des guerres de bouffe dans la cafétéria, j’ai fait courir des surveillantes, vidé des coffres à crayons du 3e étage, mis des punaises sur les profs. J’en ai fait voir de toutes les couleurs. À 16 ans, l’école m’a mise dehors. Elle n’avait plus d’espoir. »

 

Ses comportements difficiles ont continué à la formation aux adultes. Mais elle y a finalement reçu des diagnostics pour des problèmes d’apprentissage et de santé mentale. Dyslexie sévère, dysorthographie sévère, TDAH, trouble de personnalité limite. « Je lisais comme un enfant de 7 ans et j’écrivais comme un enfant de 3e année du primaire », raconte Christine, dont les yeux bleus trahissent une certaine fragilité. « J’avais tous les diagnostics ! »

 

Malgré tout, pour la première fois, elle a eu du soutien. Comme une fenêtre qui s’ouvre, laissant filtrer un peu de lumière. Son enseignante de français — « une prof exceptionnelle » — lui a payé des passes d’autobus, la secrétaire lui apportait des lunchs pour l’aider à passer le mois. Christine a aussi tissé des liens solides avec l’orthopédagogue, qui l’a accueillie sans la juger. Une seconde mère pour elle. « L’école ne m’a jamais lâchée. »


Changer les choses

 

On dit souvent qu’une personne, à n’importe quel moment du parcours, peut changer le cours de la vie d’un étudiant. Gabrielle Provost Leblanc a, elle aussi, eu une personne qui lui a permis de tenir bon.

 

À 15 ans, elle avait décroché pour travailler à temps plein au salaire minimum. Elle qui n’avait jamais eu d’argent, l’appât du gain l’a happée. « C’est bien les familles d’accueil, on te nourrit et on te loge. Mais quand j’ai lâché l’école, on m’a dit “OK, mais il faut que tu travailles”. J’aurais aimé ça qu’on me dise que ce n’était pas correct ce que je faisais », explique-t-elle.

 

Issue d’une famille dysfonctionnelle elle aussi, mère toxicomane et père absent, Gabrielle a vécu dans ses valises toute sa jeunesse, de famille d’accueil en famille d’accueil, jouant le rôle de mère avec son petit frère jusqu’à ce qu’elle devienne elle-même maman à l’âge de 19 ans. « En tout, j’ai fait neuf écoles primaires et une école secondaire », relate la jeune étudiante, qui terminera très bientôt son diplôme d’études secondaires. « Je ne voulais pas que mon enfant vive la même chose. Je me suis dit, aussi bien être un modèle pour lui. »

 

Au Centre d’éducation aux adultes de l’arrondissement LaSalle, une psychoéducatrice lui a permis de retrouver sa confiance. « J’ai commencé à m’impliquer et c’est ça qui m’a aidée. En t’impliquant, tu te sens important, tu rends service à toi-même et aux autres. »

 

Grand rêveur et clown à ses heures, Derek Myatte a accumulé les échecs notamment en raison de sa dyslexie et a fini par lâcher l’école à 16 ans. Il avait beaucoup trop la bougeotte, le cadre scolaire était trop rigide, bref, l’école, ce n’était pas pour lui. Absence du père, disputes fréquentes avec sa mère, Derek, qui est issu d’une famille bilingue, a louvoyé entre les deux systèmes scolaires. Il revient tout juste d’un tour des États-Unis sac au dos, mais il s’est décidé : il retournera sous peu terminer son secondaire, à la mémoire de sa grand-mère chérie aujourd’hui décédée. « Elle me disait souvent que c’était important de terminer mon secondaire », dit le jeune de 19 ans, en s’exprimant avec un accent anglophone. Sa tante qui vit à Toronto est aussi un mentor pour lui.


Un besoin constant d’encouragements

 

Cette année, les Journées de la Persévérance scolaire (JPS), une semaine d’activités qui se déploieront dans plusieurs régions du Québec, veulent rappeler que tous doivent être concernés par le décrochage, qui coûte d’ailleurs 1,9 milliard à la société annuellement. Leur slogan « Même lorsqu’ils deviennent grands, nos jeunes ont encore besoin d’encouragements » veut montrer la nécessité d’accompagner chaque jeune dans son parcours scolaire, peu importe son âge.

 

Christine, Gabrielle, Derek et une poignée d’autres raccrocheurs de l’escouade JPS feront la tournée des écoles pour dire aux élèves de tenir bon. « Quand tu n’as jamais eu d’encouragements, ça laisse un trou dans le coeur », croit Gabrielle. « Je leur dis de rester à l’école et de s’impliquer dans des activités pour oublier la platitude de l’école. Et trouve un modèle. Un prof, un psychoéducateur, même un chauffeur de taxi. N’importe qui, qui peut t’inspirer. »

 

Le parascolaire, c’est aussi ce qui a sauvé Christine et Derek, qui s’est beaucoup impliqué dans la dernière école qu’il a fréquentée. « J’aimerais leur dire de continuer à rêver », lance-t-il. « Et l’école, ça te donne le temps de te trouver, de savoir qui tu es. »

 

Au-delà des bons mots d’encouragement et des tapes dans le dos, il y a plus à faire. « Si j’avais eu mes diagnostics dès le primaire, j’aurais pu comprendre ce qu’il y avait dans ma tête », constate Christine. Elle en veut encore au « système », notamment la DPJ, qui n’a pas décelé l’ampleur des problèmes qu’elle vivait. « On n’a jamais un comportement aussi difficile sans raison. »

 

Encore aujourd’hui, même si elle bénéficie d’une panoplie de mesures de soutien, l’étudiante trouve difficile de lutter contre les préjugés des enseignants. « Ils ne comprennent pas pourquoi je pète ma coche. On a dû enlever de mon dossier [les diagnostics] parce qu’ils paniquent. » Mais malgré ses séjours à l’hôpital psychiatrique, malgré ses emportements, qui lui ont valu récemment une suspension du cégep, malgré toutes les raisons qu’elle aurait de la « mettre dehors », Christine voit bien que l’école est encore là. « À voir tous ces gens qui me soutiennent et croient en moi… tu commences à y croire toi aussi. »

 

 

3 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 10 février 2014 07 h 01

    Douloureuse poésie de la rue

    « Quand tu n’as jamais eu d’encouragements, ça laisse un trou dans le coeur », croit Gabrielle.

    Jamais imprimée ailleurs que dans le journal aujourd'hui, cette poésie rude est pourtant inoubliable.

  • Christian Fleitz - Inscrit 10 février 2014 10 h 06

    Décrochage, illettrisme, même combat...

    Intéressant.... En revanche, le poids des irresponsabilités parentales est, certes, facteur déclenchant, mais en même temps, une véritable tare sociale qui transfère à la communauté la charge éducationnelle à la société, le plus souvent sans scrupules, voire discréditant les initiatives destinées à socialiser les enfants et les adolescents.
    Les statistiques nationales, provinciales, validées par les organismes internationaux dont le sérieux en la matière est reconnu (UNESCO et OCDE), constate un taux d'analphabétisme et un taux l'illettrisme qui, cumulés, concernent au Québec quelque 50% de la population. Ce constat devrait être considéré comme gravissime. En effet, les quelques 40% d'illettrés ont été alphabétisés mais ont perdu la capacité de lire. C'est un gaspillage de l'investissement consenti pour l'enseignement qui démontre ainsi son inefficacité, mais surtout un échec de la transmission des connaissances indispensables pour une formation continue et pour une activité sociale normale - entre autre, un exemple de détail, comment faire voter des illettrés de manière autonome compte tenu de la procédure de scrutin ?-
    Le constat d'échec est patent. Il ne s'agit pas de culpabiliser tels ou autres intervenants dans la construction de la jeunesse, mais ne serait-il pas le temps de reconnaitre la gravité de cet échec et de faire de la lutte contre le décrochage et l'illettrisme une cause nationale faisant l'objet d'une réelle prise en compte nationale ? De prévoir une réflexion, puis des mesures effectives, se démarquant des formules actuelles qui ont démontré leur inefficacité ?

  • André Michaud - Inscrit 10 février 2014 12 h 13

    Bravo

    Bravo d'encourager ainsi les jeunes à ne pas abandonner les études qui détermineront leur futur.

    Sans un bon métier ou une bonne profession on se condamne à la pauvreté et à la misère.

    De plus le pays a besoin de main d'oeuvre qualifiée dans tous les domaines.

    Et les citoyens qui ont de meilleurs salaires peuvent plus contribuer à créer la richesse nécessaire pour payer nos services publiques et notre énorme dette.

    Sans éducation l'avenir est noir et la toxicomanie très proche..