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    Universités - Bibliothèques en crise d'identité

    «Ces infrastructures ont vécu, mais depuis que le numérique est entré, elles ont atteint leur niveau de vie utile»

    Dans les bibliothèques universitaires, les indicateurs de fréquentation et de prêts de livres sont en chute libre.
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Dans les bibliothèques universitaires, les indicateurs de fréquentation et de prêts de livres sont en chute libre.
    «On fait énormément d'élagage de livres, on va vers le numérique pour faire de la place et ramener les étudiants.» — Lynda Gadoury, directrice du service des bibliothèques de l'UQAM
    Les étudiants désertent de plus en plus les salles silencieuses des bibliothèques pour le bourdonnant du café du coin, passent de l’emprunt de livres sur les étagères… à la tablette. Résultat ? Les indicateurs de fréquentation et de prêts de livres sont en chute libre.

    Et la bibliothèque universitaire est en crise identitaire. Les chiffres le démontrent : outre dans certains cas où on a rénové et usé d’autres ruses pour attirer les étudiants, l’indice de fréquentation des bibliothèques universitaires a une tendance au surplace ou à la baisse. Pas étonnant. Les bibliothèques ne répondent plus aux besoins d’espace, ni aux besoins et aux habitudes d’apprentissage des usagers, croit Loubna Ghaouti, la directrice des bibliothèques de l’Université Laval. « Il y a eu des investissements majeurs dans les bibliothèques universitaires dans les années 60. Ces infrastructures ont vécu, mais depuis que le numérique est entré, elles ont atteint leur niveau de vie utile. »

    Dans ces lieux de savoir, les livres imprimés n’ont plus la cote : dans les universités québécoises, environ 60 % des livres achetés ne sont jamais empruntés. C’est le cas notamment à l’UQAM, où de tous les livres achetés pour l’année 2011, 57 % n’ont jusqu’ici jamais été empruntés (37 % l’ont été d’une à cinq fois, et 6 % le sont plus de six fois). Et la tendance est mondiale. Chez nos voisins du Sud, à la prestigieuse Université Cornell dans l’État de New York, 55 % des livres achetés depuis 1990 n’ont jamais circulé.

    Reflet de ce déclin du livre papier, les bibliothécaires investissent désormais massivement dans les ressources électroniques. À l’Université Laval, 70 % des acquisitions sont des ouvrages numériques, et aux universités de Sherbrooke et McGill, c’est environ 80 %. À l’UQAM, c’est 77 %… alors qu’il y a pourtant à peine cinq ans, c’était moitié-moitié.

    Tout s’est bousculé en dix ans et encore plus rapidement au cours des cinq dernières années, croit Lynda Gadoury, la directrice du Service des bibliothèques de l’UQAM. « On est dans un changement de paradigme. On passe du “just in case” au “just in time”. Avant, on développait des collections en se disant qu’il fallait avoir le plus de documentation possible sur un sujet parce que les gens venaient et bouquinaient, mais ce n’est plus comme ça que ça fonctionne. Ils cherchent maintenant dans Google. C’est le “just in time”. Nous, on doit leur offrir ce dont ils ont besoin présentement », explique-t-elle. « On doit effectuer de gros changements. Et ça ne se fait pas en six mois », ajoute-t-elle.

    Une mutation difficile

    Dans cette course pour rattraper le présent, certaines bibliothèques universitaires réussissent mieux que d’autres. Les universités qui ont des facultés de médecine — où les données scientifiques évoluent presque en temps réel — ont fait plus rapidement le saut dans le virtuel. Et les anglophones, comme McGill, l’ont aussi fait plus vite que les francophones, parce qu’elles sont plus riches, mais aussi parce que l’offre numérique est bien plus grande en anglais.

    Aux États-Unis, dans les grandes universités prestigieuses comme Harvard, MIT ou Stanford, les bibliothèques universitaires relèvent, aux yeux de certains, de la science-fiction. La nouvelle bibliothèque de l’Université de Chicago, du duo d’architectes Mansueto, ressemble à un ovni qui sort de terre. Une immense salle recouverte d’un dôme de verre et d’acier repose sur une cave où des millions d’ouvrages entreposés peuvent être acheminés en quelques minutes à un usager grâce à un système robotisé. Ailleurs, on offre des lieux baignés de lumière ouverts 24 heures sur 24, ultrabranchés et multimédia, des écrans géants diffusant les nouvelles en continu, des immenses salles de travail en groupe et de petits bars-salons où il est permis de parler tout en sirotant un café. Beaucoup de café.

    « On le voit un peu partout dans le monde, aux États-Unis, en Australie, au Japon, les bibliothèques nouvellement rénovées ou construites ont vu leur taux de fréquentation et d’utilisation augmenter de 100 %, non pas un effet dû à la nouveauté, mais un effet qui a perduré parce que ces bibliothèques répondent désormais aux besoins réels des usagers », constate Loubna Ghaouti.

    Pendant ce temps, chez nous, on sert aux étudiants des bibliothèques souvent défraîchies, des allées de tapis sur lesquels s’alignent des étagères de livres qui s’empoussièrent, des espaces dénués de lumière, parfois même sans WiFi gratuit. Dans le genre, la bibliothèque du pavillon Roger-Gaudry de l’UdeM ne donne pas sa place. À l’UQAM, malgré quelques changements biens sentis, les isoloirs occupent encore beaucoup d’espace et les prises électriques pour brancher un ordinateur sont très rares. Un problème en apparence banal qui est devenu un enjeu majeur. Dans les sondages, c’est la revendication numéro un des étudiants. « C’est un problème de capacité électrique, on est saturé », concède Mme Gadoury.

    Elle rappelle que les bibliothèques doivent composer avec une architecture et un style brique-béton hérité des années 1970 qui ne leur permettent pas de se réinventer facilement. « C’est un work in progress. Avant, on ajoutait des rayons de livres et là, on fait l’exercice contraire. On fait énormément d’élagage de livres, on va vers le numérique pour faire de la place et ramener les étudiants. » Malgré tout, de nouvelles tables et une salle de formation documentaire avec des postes informatiques « légers » ont été installées.

    Arriver au XXIe siècle

    À l’Université de Sherbrooke, la bibliothèque de sciences humaines attirait 179 000 usagers en 2008-2009, et 111 000 seulement trois ans plus tard. Il a suffi de la rénover l’an dernier pour voir remonter la fréquentation au niveau de 2008-2009. « Nous avons créé des îlots, aménagé des espaces de travail pour les étudiants, permis de parler dans certaines sections, installé des prises électriques partout où c’était possible, nous offrons du café, et le rayonnage est organisé autrement, explique Lucie Laflamme, la vice-rectrice aux études de l’UdeS. L’atmosphère devient plus enveloppante, plus conviviale, avec des fauteuils pour remplacer les tables et les chaises. Il faut rendre ces lieux agréables et finalement, la bibliothèque ressemble beaucoup plus à un grand café qui offre toutes les ressources pour la recherche. »

    N’empêche, encore beaucoup reste à faire. L’Université de Sherbrooke vient de s’engager dans un « grand chantier de modernisation » pour la bibliothèque de droit évalué à 3 millions de dollars. Le lieu n’a pas été rénové depuis plus de 40 ans, avant Internet, l’ordinateur et les cellulaires. Les plans visent l’aménagement d’espaces multifonctions et de travail collectif et l’installation d’outils technologiques de pointe. La nouvelle bibliothèque sera aussi plus belle, plus lumineuse, plus attrayante dans l’espoir d’y attirer 100 000 visiteurs par année, soit quatre fois plus qu’à sa construction en 1971. « Il nous faut un grand donateur pour aider la bibliothèque à passer au XXIe siècle », dit la vice-rectrice.

    Lynda Gadoury reconnaît que le temps presse. « On est en retard », admet-elle. Et avec leurs bibliothèques futuristes, les Américains en jettent. Doit-on pour autant copier ce modèle ? Elle en doute. « Avec BAnQ, on a déjà eu un projet [comme à l’Université de Chicago] d’entrepôt avec des robots, mais est-ce souhaitable ? Est-ce souhaitable que l’argent public serve à refaire les bibliothèques pour chacune des universités ? Je ne suis pas convaincue de ça. » L’avenir est à la poursuite de la collaboration entre les universités. « Il y a beaucoup de collaboration qui se fait dans les universités québécoises, ce qui n’est pas le cas aux États-Unis. On fait des choses en consortium qui nous permettent d’économiser des millions de dollars. On travaille aussi pour avoir un catalogue collectif. On n’a pas besoin de refaire les bibliothèques des 18 établissements, avance-t-elle. L’avenir n’est pas à la création des superbibliothèques, mais plutôt à celle de partenariats qui vont nous permettre d’avoir le même service pour nos usagers. »


    Avec Isabelle Paré et Louise-Maude Rioux-Soucy

    ***

    Une visite virtuelle de la bibliothèque de l'Université de Chicago
    Dans les bibliothèques universitaires, les indicateurs de fréquentation et de prêts de livres sont en chute libre. Une usagère de la bibliothèque de musique de l’Université McGill. À McGill, environ 80% des acquisitions des bibliothèques sont des ouvrages numériques.
     
     
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