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    Commission Ménard - Une hirondelle a fait le printemps

    20 novembre 2013 |Anaïs Barbeau-Lavalette | Éducation
    Une manifestation en marge du congrès du Parti libéral avait mal tourné en mai 2012.
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Une manifestation en marge du congrès du Parti libéral avait mal tourné en mai 2012.
    Anaïs Barbeau-Lavalette
    Née en 1979.
    Anaïs Barbeau-Lavalette a réalisé plusieurs documentaires et signé deux longs métrages de fiction, Le ring et Inch’Allah, tous deux présentés et primés dans de nombreux festivals. Auteure d’un roman (Je voudrais qu’on m’efface) et de chroniques de voyage (Embrasser Yasser Arafat), elle a été nommée Artiste pour la Paix pour l’année 2012. Elle travaille actuellement à de nouveaux projets tout en accompagnant Inch’Allah à travers le monde.
    Dernier ouvrage paru : Embrasser Yasser Arafat, Marchand de feuilles, 2011

    Le décor. C’est beige. Éclairé aux néons. À des milles de l’énergie volcanique du printemps érable, dont il est ici question. Trois corps figés derrière un bureau : Serge Ménard, président de la Commission spéciale d’examen sur les événements du printemps 2012, Claudette Carbonneau et Bernard Grenier, commissaires. Ils récoltent les témoignages. Comme tant de billes au collier d’une saison terminée.

     

    Il est aujourd’hui question du 4 mai 2012. Victoriaville. S’y tient une manifestation en marge du congrès du Parti libéral. Qui tournera mal.

     

    Le chasseur (visa le noir, tua le blanc). Marcel Savard, le directeur général adjoint de la Sûreté du Québec, se tient droit sur sa chaise. Moi, je ne vois que sa nuque blanche, au milieu du carré de ses épaules décorées. Marcel est en uniforme et il est bien préparé. Toute la matinée, armé de ses PowerPoint, il s’emploie à démontrer la bonne organisation du corps de police : à 18 h 05, tout allait bien. Malgré quelques corps noirs et masqués, armés de boucliers, qui progressivement avalaient le flanc gauche de la procession. À 18 h 29, le code alerte B est lancé. Dans les rues de Victo, ça pète, ça pue, ça flambe. On tire.

     

    Au milieu du chaos, on crie « il y a un blessé ! »

     

    Les policiers sont dépassés. Devant cette foule incontrôlable, on saura bien leur pardonner : « Tous les chasseurs cherchent à tirer quand l’animal est arrêté », insiste Marcel. Or devant un tel chaos, comment éviter le pire…

     

    Il y aura trois blessés graves.

     

    L’hirondelle. Elle porte un nom parfait pour la situation. Comme au théâtre. Dominique Laliberté prend place. D’elle aussi, je ne vois que la nuque, frêle et offerte, sous ses cheveux courts. Elle est accompagnée de son avocat et ne parlera que très peu. Elle relate les faits, froidement. Elle avait remarqué les marcheurs noirs, noté leur rage. Et quand ça s’est embrasé, elle s’est éloignée de la masse enfumée. Au milieu d’un terrain vague, en retrait, elle a reçu un projectile. S’est écroulée. A perdu six dents. Double fracture de la mâchoire. On projette une vidéo du 4 mai où on l’aperçoit, inerte. « Oui, c’est moi, par terre. » Sa voix reste neutre, ses épaules basses. Mais de mon point de vue privilégié, sous les néons, je vois un frisson. Ce qu’il reste ici de vie. Un frisson évanescent. Un frisson en voie de disparition.

     

    Et je me prends à douter que Mademoiselle Laliberté retournera un jour militer pour ses idées.

     

    Le soir tombé, en pédalant loin du haut building gris où s’impriment les souvenirs d’une de nos plus grandes saisons, me valsent en tête les paroles de cette chanson d’enfant : « qu’est-ce qu’elle a donc fait, la petite hirondelle, on lui a donné, trois petits coups de bâton… ».

     

    Et tranquillement je me déleste de la fadeur de cette journée-là et profondément j’espère. Que les idéaux restent intacts. Que l’écho des pas continue de nous résonner au coeur. Que toutes les hirondelles qui ont marché pacifiquement dans les rues du Québec au printemps 2012 restent fières. Et qu’elles sachent qu’ensemble elles ont participé à changer le monde.













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