Commission Ménard - Une hirondelle a fait le printemps

Une manifestation en marge du congrès du Parti libéral avait mal tourné en mai 2012.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Une manifestation en marge du congrès du Parti libéral avait mal tourné en mai 2012.

Le décor. C’est beige. Éclairé aux néons. À des milles de l’énergie volcanique du printemps érable, dont il est ici question. Trois corps figés derrière un bureau : Serge Ménard, président de la Commission spéciale d’examen sur les événements du printemps 2012, Claudette Carbonneau et Bernard Grenier, commissaires. Ils récoltent les témoignages. Comme tant de billes au collier d’une saison terminée.

 

Il est aujourd’hui question du 4 mai 2012. Victoriaville. S’y tient une manifestation en marge du congrès du Parti libéral. Qui tournera mal.

 

Le chasseur (visa le noir, tua le blanc). Marcel Savard, le directeur général adjoint de la Sûreté du Québec, se tient droit sur sa chaise. Moi, je ne vois que sa nuque blanche, au milieu du carré de ses épaules décorées. Marcel est en uniforme et il est bien préparé. Toute la matinée, armé de ses PowerPoint, il s’emploie à démontrer la bonne organisation du corps de police : à 18 h 05, tout allait bien. Malgré quelques corps noirs et masqués, armés de boucliers, qui progressivement avalaient le flanc gauche de la procession. À 18 h 29, le code alerte B est lancé. Dans les rues de Victo, ça pète, ça pue, ça flambe. On tire.

 

Au milieu du chaos, on crie « il y a un blessé ! »

 

Les policiers sont dépassés. Devant cette foule incontrôlable, on saura bien leur pardonner : « Tous les chasseurs cherchent à tirer quand l’animal est arrêté », insiste Marcel. Or devant un tel chaos, comment éviter le pire…

 

Il y aura trois blessés graves.

 

L’hirondelle. Elle porte un nom parfait pour la situation. Comme au théâtre. Dominique Laliberté prend place. D’elle aussi, je ne vois que la nuque, frêle et offerte, sous ses cheveux courts. Elle est accompagnée de son avocat et ne parlera que très peu. Elle relate les faits, froidement. Elle avait remarqué les marcheurs noirs, noté leur rage. Et quand ça s’est embrasé, elle s’est éloignée de la masse enfumée. Au milieu d’un terrain vague, en retrait, elle a reçu un projectile. S’est écroulée. A perdu six dents. Double fracture de la mâchoire. On projette une vidéo du 4 mai où on l’aperçoit, inerte. « Oui, c’est moi, par terre. » Sa voix reste neutre, ses épaules basses. Mais de mon point de vue privilégié, sous les néons, je vois un frisson. Ce qu’il reste ici de vie. Un frisson évanescent. Un frisson en voie de disparition.

 

Et je me prends à douter que Mademoiselle Laliberté retournera un jour militer pour ses idées.

 

Le soir tombé, en pédalant loin du haut building gris où s’impriment les souvenirs d’une de nos plus grandes saisons, me valsent en tête les paroles de cette chanson d’enfant : « qu’est-ce qu’elle a donc fait, la petite hirondelle, on lui a donné, trois petits coups de bâton… ».

 

Et tranquillement je me déleste de la fadeur de cette journée-là et profondément j’espère. Que les idéaux restent intacts. Que l’écho des pas continue de nous résonner au coeur. Que toutes les hirondelles qui ont marché pacifiquement dans les rues du Québec au printemps 2012 restent fières. Et qu’elles sachent qu’ensemble elles ont participé à changer le monde.

7 commentaires
  • Claude Gélinas - Abonné 20 novembre 2013 09 h 55

    Politique et Sécurité publique !

    Pour quelle raison, en vertu du principe de précaution, la Sûreté du Québec n'a-t-elle pas conseillé au Premier ministre Jean Charest d'annuler le congrès du Parti libéral, une activité de provocation dans un contexte aussi explosif ? Et s'il avait refusé, la Sûreté du Québec aurait été bien avisé de rendre publique sa recommandation. Ce qui aurait démontré l'importance qu'elle accorde à la sécurité publique.

    • Michel Richard - Inscrit 20 novembre 2013 11 h 59

      Pour quelle raison, en vertu du principe de précaution, les leaders étudiants n'ont-ils pas annulé la manifestation à Victoriaville ?

    • Marjolaine Samson - Inscrite 21 novembre 2013 13 h 26

      À croire qu'il y avait vraiment un groupe d'organisateurs! Quand bien même que les « leaders » n'auraient pas donné leur appui à une telle manifestation, les gens se seraient déplacés quand même.

      Le gouvernement a mis le feu aux poudres en décidant à la dernière minute de déplacer le congrès à Victoriaville.

  • Pierrette Boulianne - Inscrite 20 novembre 2013 10 h 31

    Émotion et espérance

    Bravo pour ce reportage poétique et profond.
    Dans notre monde superficiel, nous avons besoin des «petites hirondelles». Il ne faut pas les blesser.
    Appel à tous ces beaux jeunes qui ont de l'idéal: continuez le combat pour changer ce monde.
    Pierrette Boulianne,
    Alma, Qc

  • Normand Murray - Inscrit 20 novembre 2013 11 h 30

    La vérité!

    Peu importe l'issue de cette commission le tout était orchestré par un parti qui a laissé volontairement étirer le conflit à des fins purement électoralistes et comme on dit les ordres sont les ordres un point c'est tout. Allons nous voir témoigné le ministrable j'en doute fort et pourtant les principaux acteurs se sont eux après tout.

  • France Marcotte - Abonnée 20 novembre 2013 17 h 52

    Anaïs, à la fois douce et perçante

    C'est si beau et si troublant cette image forte de l'hirondelle dans le chaos de la brutalité, de l'absurdité.

  • Michel Auger - Inscrit 20 novembre 2013 19 h 37

    Gardons espoir !

    Merci pour ces mots... ils me font chaud au coeur !

    "Que les idéaux restent intacts. Que l’écho des pas continue de nous résonner au coeur. Que toutes les hirondelles qui ont marché pacifiquement dans les rues du Québec au printemps 2012 restent fières. Et qu’elles sachent qu’ensemble elles ont participé à changer le monde."

    Un vieux militant qui était fatigué, avant de vous lire.