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    La «paresse» n’est qu’une illusion

    Ceux qui connaissent bien les oeuvres de Pagnol, de Daudet ou de Laferrière le savent… elle n’est que la tranquille façade qui cache le tragique et l’absurde de ce qu’on croit perdu d’avance

    14 novembre 2013 |François Rivest - Conseiller pédagogique à la commission scolaire de la Pointe-de-l’Île, père de trois enfants, dont un avec une dyslexie-dysorthographie | Éducation
    Aujourd’hui, les élèves sont plus finement et plus rapidement diagnostiqués.
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Aujourd’hui, les élèves sont plus finement et plus rapidement diagnostiqués.

    Je suis paresseux. Je compte même persévérer dans la paresse. Tranquillement. Oh, je ne suis pas comme vous ! Jeune garçon à l’école, j’étais déjà paresseux. Pour moi, les p, les d, les b et les q n’étaient en fait que le même signe qui se balançait tranquillement sur la longue branche d’une phrase. À la surface du lac de mes yeux, un gai miroitement transformait cette unique lettre en autant de nouveaux mots encore étrangers aux dictionnaires. Douce mémoire…

     

    Quand on m’expliquait patiemment que le d a un derrière et que le b a un bedon, je m’amusais à les imaginer se retourner pour saluer un ami ou encore s’offrir un tchin tchin de bedons. À l’époque, que « papa fume la pipe » et que « Lola ait lu un livre », je m’en moquais. On me disait alors que j’étais simplement paresseux et qu’il suffisait de me forcer un peu. Je raidissais les muscles de mon petit corps. En vain. Consigne plus précise : on me disait de me forcer dans ma tête. Serrer les dents, froncer les sourcils, plisser le nez et faire des flexions d’oreille… rien ne fonctionnait. J’étais tout simplement paresseux. Honnêtement, tout me semblait à la fois difficile et inutile. J’avançais en âge et en notes comme on marche dans la sloche avec des plaques de glace jusqu’au jour où j’ai rencontré Madame-Cécile-Orthopédagogue : c’était son vrai prénom, je vous le jure !

     

    Madame-Cécile-Orthopédagogue semblait s’amuser que j’aime raconter des histoires. Elle me demandait toujours de lui en écrire. Elle m’invitait à lui raconter les péripéties du Peuple Papinachois, les dolmens dangereux, les braves bouviers bernois ainsi que d’autres quêtes et quiproquos. « Grouille pas, Madame-Cécile-Orthopédagogue, je vais t’écrire ça ! »

     

    Besoins particuliers

     

    Et j’écrivis. Longtemps. Souvent. Pendant plus qu’une grosse escousse. J’ai lu aussi. Relu. Me suis relu. Peu à peu, Hergé, Jules Verne, Philippe Ébly, Tolkien et le Capitaine Bonhomme sont devenus des inspirations, des copains d’évasion et même des concurrents. Je voulais devenir meilleur qu’eux. J’étais celui qui pouvait écrire le chapitre manquant à toutes leurs oeuvres. J’étais complètement engagé cognitivement et affectivement. Les lettres qui se balançaient jusque-là avec nonchalance devaient maintenant me servir à faire flèche de tout bois en revenant chacune d’équerre et d’aplomb. Je passais avec fougue de l’univers de l’écrit vain à celui d’écrivain. Bon… rien pour émouvoir la critique littéraire, mais assez pour me rendre compte que je pouvais écrire du beau, du complexe et du totalement cool. Il me suffisait d’avoir une orthopédagogue qui m’aide à circumnaviguer les écueils de mes difficultés. Elle me rendait littérairement invincible.

     

    Le temps a passé. Je suis devenu prof d’histoire au secondaire. J’ai exercé ce métier pendant la moitié de ma carrière puis, depuis 10 ans, je suis conseiller pédagogique en intégration des technologies. Je consacre une part importante de mon temps à soutenir des profs dans l’intégration de technologies pour venir en aide à des élèves aux besoins particuliers en lecture et en écriture. Aujourd’hui, les élèves comme moi sont plus finement et plus rapidement diagnostiqués. On a parfois l’impression que c’est une épidémie nouvelle. Pourtant non. L’école, c’est comme l’espace : plus on perfectionne nos télescopes, plus on découvre d’exoplanètes. Elles étaient déjà là. On ne le voyait tout simplement pas.

     

    À force de me promener d’école en école, de rencontrer prof après prof, élève après élève, j’en arrive à une conclusion : l’élève paresseux n’existe vraisemblablement pas. La paresse, ce n’est qu’une illusion. Ceux qui connaissent bien les oeuvres de Marcel Pagnol, d’Alphonse Daudet, d’Albert Cohen et de Dany Laferrière le savent… la paresse n’est que la tranquille façade qui cache le tragique et l’absurde de ce qu’on croit perdu d’avance. Pourquoi se forcer quand on se doute bien qu’on va s’y casser la figure ? Un humain qui a pour trois sous d’équilibre et d’amour propre ne s’engagera pas longtemps dans une tâche qu’il juge hors d’atteinte. Adulte, on peut trouver mille déviations pour éviter une telle entreprise : changer d’emploi, ne pas lire, cesser de fréquenter le gym, abandonner les rénovations, etc. Enfant, contraint d’aller à l’école, il ne reste que la paresse, être tannant ou faire de la Lune une terre d’accueil.

     

    Accès à la normalité

     

    Aujourd’hui, plus de 30 ans après mon passage dans le bureau de Madame-Cécile-Orthopédagogue, il y a des logiciels spécialisés qui offrent simplement de lire à voix haute ce qu’un enfant vient d’écrire. Ce que ses yeux n’entendent pas, ses oreilles peuvent le voir et il peut mieux décoder ce qu’il écrit au lieu de bécoter ce qu’il récit. Un ado peut se servir des ressources orthographiques et grammaticales du traitement de texte, non pas pour avoir tout bon tout cuit dans le bec, mais bien pour douter et corriger. Ses profs le lui disent d’ailleurs : « Lis tes ratures ! »

     

    J’en viens à la conclusion que le paysage s’est amélioré. Les élèves comme j’étais ne vont plus nécessairement dans des classes spécialisées. Ils ont pleinement accès à la normalité et peuvent se servir de la technologie comme mon grand-père se servait de bretelles. Ça ne le rendait pas plus beau, plus fort ou plus fringant qu’un autre : ça ne faisait que lui libérer les mains pour qu’il puisse bâtir sa vie.


    François Rivest - Conseiller pédagogique à la commission scolaire de la Pointe-de-l’Île, père de trois enfants, dont un avec une dyslexie-dysorthographie













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