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    Forum mondial des sciences sociales à Montréal - Les menaces à la liberté académique se multiplient

    En Russie, dans les pays arabes, même aux États-Unis et au Canada, un climat de suspicion s’est installé

    9 octobre 2013 |Guy Lachapelle - Professeur de science politique, Université Concordia, secrétaire général de l’Association internationale de science politique, président du comité organisateur du Forum mondial des sciences sociales | Éducation
    Les sciences scociales telles qu’enseignées dans les universités canadiennes et américaines sont de plus en plus menacées par certains idéologues qui remettent en cause leur utilité.
    Photo: Agence France-Presse (photo) Scott Olson/Getty Images Les sciences scociales telles qu’enseignées dans les universités canadiennes et américaines sont de plus en plus menacées par certains idéologues qui remettent en cause leur utilité.

    Les sciences sociales et humaines sont de plus en plus menacées par certains idéologues qui remettent en cause leur pertinence et leur utilité. Ce n’est certes pas la première fois dans l’histoire intellectuelle de l’humanité que certains despotes veulent envoyer au bûcher ceux et celles qui ont des idées. Une telle prémisse peut sembler alarmiste, mais les exemples se multiplient depuis quelques années où les gouvernements remettent en cause le financement de la recherche en sciences sociales et humaines, cherchent à contrôler les programmes de recherche ou simplement décident que certains collègues sont des « agents étrangers » à la solde de pouvoir occulte. En bout de piste, c’est toute la liberté académique et universitaire qui est remise en cause.

     

    États-Unis et Russie

     

    La science politique comme champ de recherche se retrouve souvent sur la ligne de front. On le sait, le pouvoir politique n’aime pas ceux et celles qui ont des idées nouvelles ou qui simplement posent trop de questions. Les cas d’emprisonnement de collègues se sont aussi multipliés au cours des dernières années au point où nous nous inquiétons, comme association internationale, des conditions de recherche dans de nombreux pays. Le dernier cas en date est la nouvelle loi de Vladimir Poutine, signée récemment, et qui vise une réforme en profondeur de l’Académie des sciences, tout en créant une nouvelle agence fédérale dont le mandat sera de contrôler les structures de recherche et d’établir certains critères liés à la propriété intellectuelle. Pour nombre de collègues russes, cette nouvelle loi est un retour à l’ère soviétique et cette centralisation accrue est une menace directe à la liberté académique. Il est déjà difficile sinon impossible pour nos collègues russes d’être financés, sauf s’ils participent à des projets extérieurs.

     

    La même situation s’est produite en début d’année aux États-Unis. Le sénateur Tom Coburn (R-Oklahoma) souhaitait en mars dernier mettre fin au programme en science politique de la National Science Foundation (NSF) et couper les fonds au financement de la recherche en science politique. L’argument central du sénateur, et ce depuis 2009, est que la NSF devrait uniquement financer des recherches qui font la « promotion de la sécurité nationale ou des intérêts économiques des États-Unis ». Nos collègues de l’Association américaine de science politique se sont joints au regroupement des associations en science sociale (COSSA) pour demander le retrait de cet amendement. Tout comme nos collègues russes, ils sont inquiets que ces coupes budgétaires fédérales ne remettent en cause l’indépendance et l’intégrité de la NSF.

     

    La recherche scientifique est en pleine mutation à l’ère numérique et cela inquiète nos gouvernements. Aujourd’hui, avec l’accès en ligne de l’information, certains États voient une menace dans le fait que certaines informations puissent circuler librement entre chercheurs et qu’on puisse même penser à échanger des banques des données.

     

    Aujourd’hui, les outils de la recherche évoluent et permettent l’émergence de nouvelles pratiques. En marketing, on peut retracer facilement les habitudes de consommation des citoyens, et ce, dès que l’on met un produit dans notre panier d’épicerie. Les chercheurs peuvent davantage s’engager dans l’espace public en transmettant certaines données à des groupes d’intérêt, qui eux pourront faire pression sur les gouvernements. Cela est particulièrement vrai en ce qui a trait aux changements climatiques où les résultats des recherches sont largement accessibles au grand public. En d’autres termes, nous assistons aujourd’hui à l’émergence de nouveaux paradigmes qui remettent en question nos façons de faire de la recherche.

     

    Les sciences sociales et humaines

     

    Un climat de suspicion s’est ainsi installé dans les corridors du pouvoir sur le rôle et la nécessité de la recherche, surtout en sciences sociales et humaines, car certains voient dans les activités scientifiques des chercheurs une menace à leur légitimité. Il existe désormais une tension palpable quand un gouvernement décide d’abolir certains postes de chercheurs - comme ce fut le cas pour le gouvernement de Stephen Harper avec les biologistes responsables de suivre l’évolution des espèces marines dans le Saint-Laurent -, on se demande simplement pourquoi un gouvernement choisit volontairement de devenir aveugle face aux changements.

     

    Si nous pouvons noter dans nos activités quotidiennes l’inquiétude grandissante des chercheurs, et en particulier de ceux oeuvrant dans les domaines de sciences sociales et humaines, c’est que leur objet d’étude est justement de mieux comprendre les changements qui s’opèrent dans nos sociétés. Au lendemain du printemps arabe, nombre de collègues ont revendiqué à travers les réseaux sociaux une plus grande liberté académique. Certains se sont retrouvés en prison parce qu’ils demandaient que leur indépendance comme chercheur soit respectée. On oublie trop souvent que les conditions sociales et politiques de la production intellectuelle sont si difficiles dans ces pays qu’il faut autant de persévérance et d’opiniâtreté que d’appuis institutionnels afin d’avoir accès aux banques de données, et ainsi faciliter la recherche ou l’enseignement. Pourtant, ces pays ont été historiquement au coeur même de grandes révolutions scientifiques, comme dans le cas des mathématiques. Cela nous privera de leur apport à l’avancement de nos recherches.

     

    Du 13 au 15 octobre, Montréal sera l’hôte du 2e Forum mondial des sciences sociales sous le thème Transformations sociales et ère numérique. Au-delà des discours savants, l’objectif de ce Forum sera d’offrir une réflexion plus large sur la production des savoirs non seulement dans les pays industrialisés, mais également au sein de sociétés où la quête même de la connaissance demeure réservée à quelques érudits. Le numérique devait libérer la pensée, démocratiser la recherche, éliminer les barrières intellectuelles. Ce Forum devra aussi prendre acte du fait que sans liberté académique, la recherche scientifique a peu d’avenir.


    Guy Lachapelle - Professeur de science politique, Université Concordia, secrétaire général de l’Association internationale de science politique, président du comité organisateur du Forum mondial des sciences sociales













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