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Santé, environnement et matériaux - Les nouveaux professionnels

Une nouvelle génération de chercheurs prend d'assaut les laboratoires

Martin Kouchner   25 octobre 2003  Éducation
Étrange métier que celui de chercheur. Dans une société qui fait de l'innovation sa profession de foi et qui place la science au centre du débat public — santé, environnement, nouvelles technologies, éthique, etc. —, la recherche, notamment publique, a désormais une place à part. C'est dans ce contexte qu'oeuvrera une nouvelle génération de professionnels.

Sous l'effet conjugué de l'effondrement de la pyramide des âges et de l'augmentation du nombre des diplômés au Québec, une vague de jeunes professeurs-chercheurs trentenaires déferle dès à présent dans nos universités. Bien que jugée conséquente aujourd'hui — elle reste difficilement quantifiable dans le domaine spécifique de la recherche —, enseignants, recteurs et leurs syndicats s'accordent à dire qu'elle devra être plus importante encore dans les années à venir. Il faudra en effet pour la nouvelle garde assurer la succession de ses prédécesseurs, nommés en masse dans les années 1960 et aujourd'hui sur le départ.

À l'Institut national de recherche scientifique (INRS), ce centre public québécois limitant son enseignement aux deuxième et troisième cycles, 28 de ces nouveaux venus ont déjà obtenu leurs postes l'année dernière, alors que le rythme de renouvellement se limitait jusque-là à une dizaine d'emplois. C'est notamment le cas du Dr Alain Lamarre, titulaire de la Chaire Jeanne et J.-Louis Lévesque en immunovirologie, qui travaille sur les mécanismes de défense immunitaire contre les virus pathogènes (SRAS, sida, hépatite C) au sein de l'Institut Armand-Frappier de l'INRS, à Laval.

L'infiniment petit

Captivé par la nature, inspiré durant son baccalauréat par le

Dr Couillard, un professeur aux cheveux gris et à la pédagogie efficace, à 20 ans, le jeune Alain Lamarre s'est découvert une passion pour l'infiniment petit. Il a alors poussé ses études, en dépit de notes qu'il jugeait moyennes. Un premier stage en laboratoire, effectué avant sa maîtrise, achève de le convaincre qu'il s'agit d'une vocation. Il a dû prendre son mal en patience, les études scientifiques étant longues et difficiles. Baccalauréat, maîtrise, doctorat, stage post-doctoral: on ne devient professeur-chercheur qu'au terme de 11 années d'études, en moyenne. Une période durant laquelle les contraintes sont énormes.

D'abord financièrement. Les étudiants, présents dès la maîtrise dans les laboratoires, touchent des émoluments plutôt faibles, de l'ordre de 12 000 $ par année, puis jusqu'à 17 000 $ au moment du doctorat, quand ils travaillent à temps plein au sein du laboratoire. «Des bourses plus conséquentes peuvent être allouées, mais ça n'a rien de systématique et il peut même arriver parfois que des étudiants ne soient pas payés. Une chose est sûre, on ne choisit pas cette carrière pour l'argent», plaisante le professeur Lamarre.

Au cours de cette même période, les étudiants découvrent ce qui deviendra leur Graal: les publications. Lors de leurs travaux, ils communiquent les résultats obtenus dans des journaux spécialisés dont l'importance et le sérieux sont déterminés par leur «facteur d'impact», une statistique annuelle du nombre de citations de l'article (Nature et Science sont parmi les mieux loties sur ce plan). «C'est "publish or perish" (publie ou périt)», souligne M. Lamarre. La formule est dure, mais proche de la réalité. Au yeux de ses pairs, le CV d'un chercheur se résume bien souvent à ses publications. Elles conditionnent aussi son avenir auprès des organismes accordant les bourses, les subventions... ou les postes!

Comme par exemple lorsque, à la fin de son doctorat, après la rédaction d'une thèse sur son projet scientifique et sa «soutenance», c'est-à-dire sa présentation en public devant un jury, le chercheur se met en quête d'un laboratoire pour effectuer son stage post-doctoral. Pour espérer l'obtenir, les docteurs fraîchement émoulus doivent s'exiler, en Europe ou aux États-Unis, afin d'affiner leur expérience. Pour M. Lamarre, ce sera la Suisse.

Sa sollicitation de post-doctorat, aidée par de bonnes publications, le conduira dans un laboratoire de Zurich dirigé par un médecin, le Dr Rolf Zinkernagel, qui allait devenir prix Nobel de médecine peu de temps après avoir accepté le tout nouveau docteur québécois, en 1996.

Infiniment vaste

«C'est une ouverture sur de nouvelles techniques, sur d'autres équipes, c'est très important», note Isabelle Laurion, autre jeune professeure-chercheure au Centre Eau, Terre et Environnement de l'INRS à Québec, spécialisée dans l'étude des effets du changement climatique. Sous la gouverne de leur nouveau directeur de laboratoire, ceux qui possèdent déjà entre quatre et six années d'expérience en recherche achèvent leur transition du statut d'étudiant à celui de chercheur, en apprenant notamment à encadrer les novices. Une expérience qui leur est profitable pour amorcer un retour au pays.

Pour les volontaires au poste de professeur-chercheur, reste toutefois une étape: la sélection rigoureuse menée par le jury de l'institut dans lequel ils se présentent. Mais l'offre, de plus en plus large, ne garantit pas pour autant l'accession à un poste!

Mais, une fois le poste obtenu, leur carrière d'enseignant vient s'ajouter à celle de chercheur. Une transition qui ne va pas toujours de soi: «Je ne me sens pas encore professeur, je suis mal à l'aise lorsque l'on m'appelle docteur», confesse dans son bureau tout neuf Alain Lamarre. Pourtant, son travail consiste en grande partie à diriger des étudiants, à rédiger leurs projets et à corriger leurs articles, ainsi qu'à donner des cours. «Un aspect nouveau dont je n'avais pas conscience: c'est très difficile de superviser correctement ses étudiants, d'autant que nous manquons de temps pour nous intéresser à la pédagogie», affirme pour sa part Isabelle Laurion.

Toujours présent

Autre obligation prenante: la quête de subventions, qui réclame un temps colossal, surtout pour la mise en place du laboratoire. «C'est vital, et n'allez pas croire que tout le monde en reçoit, il n'y a rien d'automatique dans leur attribution, loin de là!», explique Federico Rosei, physicien, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en matériaux organiques et inorganiques nanostructurés. Entre toutes ces activités, difficile de cerner le travail quotidien de ces «débutants». «En fait, il n'y a pas de journée type pour nous. Mes étudiants peuvent m'accaparer, je peux avoir des cours à donner, discuter avec mes collègues, préparer un séminaire à l'étranger.» [Depuis qu'il a publié dans Science, l'une des revues au facteur d'impact le plus élevé, le professeur Rosei est très demandé!] Des journées qui durent parfois 12 heures et qui peuvent se prolonger en fin de semaine.

«La question se pose alors de savoir comment construire une famille dans ces conditions?», s'interroge la Pr Laurion. Il faudra bien y répondre dans un avenir proche car les femmes, en particulier, sont peu représentées dans le milieu scientifique, alors même que la durée de leurs études s'est rallongée ces dernières années.

En attendant, assis derrière son bureau, le Pr Lamarre dont les cheveux très légèrement grisonnants ne masquent pas l'évidente jeunesse, sourit: «Au tout début, j'imaginais les chercheurs en blouse blanche, assis à leur paillasse pour faire des expériences... Cela dit, je crois avoir beaucoup plus d'impact en concevant des projets et en les dirigeant comme je le fais. La contrepartie de tout ce travail reste notre totale liberté de choix dans nos projets.»
 
 
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