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    Il y a 70 ans, l’école devenait obligatoire

    En 1943, après un long cheminement, le Québec devenait la dernière province canadienne à adopter une loi à cet effet

    25 mai 2013 |Michel Allard - Historien | Éducation
    Aujourd'hui, la fréquentation scolaire semble aller de soi. Il en était autrement il n'y a pas si longtemps.
    Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Aujourd'hui, la fréquentation scolaire semble aller de soi. Il en était autrement il n'y a pas si longtemps.

    Le 26 mai 2013 marque le soixante-dixième anniversaire de l’adoption d’une loi obligeant sous peine d’amende les parents à envoyer à l’école leurs enfants âgés de 6 à 14 ans. Pilotée par Hector Perrier, secrétaire de la province dans le cabinet du gouvernement libéral d’Adélard Godbout, cette loi abolit aussi les frais de scolarité à l’élémentaire et pose un premier pas vers la gratuité des manuels. C’est l’aboutissement d’un débat ayant divisé la société québécoise pendant plus de soixante ans.


    Depuis l’abolition du premier ministère de l’Instruction publique, en 1875, la direction du système public d’éducation avait été confiée aux comités catholique et protestant du Conseil de l’instruction publique. Chacun détenait, selon leur dénomination religieuse, les pleins pouvoirs en matière d’éducation, dont l’élaboration des programmes d’études, l’approbation des manuels et toute autre question pertinente. Dans les faits, une théocratie avait été mise en place en éducation, car le comité catholique était composé pour une moitié de tous les évêques dont le diocèse se situait totalement ou partiellement sur le territoire québécois et d’un nombre égal de laïcs nommés sur leur recommandation. Pour l’Église, l’éducation des enfants relevait de la famille, qui, par le baptême, la partageait avec elle. Établir la fréquentation scolaire obligatoire brimait les droits des parents et réduisait l’emprise de l’Église sur le système d’éducation.


    En 1875, Honoré Mercier avait inscrit dans son programùme la fréquentation scolaire obligatoire. Toutefois, en 1892, un premier projet de loi avait été rejeté, quoique le recensement de 1891 eût révélé que le Québec comptait près de 30 % d’illettrés par rapport à 7,5 % pour l’Ontario. En 1897, le Parti libéral sous la direction de Félix-Gabriel Marchand prend le pouvoir et dépose un projet de loi rétablissant un ministère de l’Instruction publique. Ce projet suscite de vives réactions de la part de l’épiscopat exacerbé par des événements qui, en France - notamment l’affaire Dreyfus, avaient dégénéré en une opposition entre les tenants d’une gauche favorable à une école neutre, obligatoire, gratuite et la droite cléricale. Le projet du gouvernement Marchand adopté à la majorité à la Chambre d’assemblée est défait par les membres non élus du Conseil législatif.


    En 1901, un projet de loi déposé par le docteur T. Grosbois « prévoyant l’obligation pour les parents, sous peine d’amende, d’envoyer leurs enfants de 6 à 14 ans à l’école » meurt au feuilleton. En 1902, la Ligue de l’enseignement soutient que l’instruction publique est une charge d’État impliquant « deux principes essentiels : la gratuité de l’enseignement et l’obligation scolaire ».


    Dans un discours prononcé en 1907, l’abbé Nazaire Dubois, principal de l’école normale Jacques-Cartier, reconnaît à l’État le droit de s’impliquer dans l’éducation tout en défendant la légitimité d’imposer l’instruction obligatoire. En 1909, les commissaires de la Commission des écoles catholiques de Montréal votent une résolution demandant à la législature « de passer une loi pour forcer les parents à envoyer leurs enfants à l’école ». Plusieurs hommes politiques, notamment le sénateur et diplomate Raoul Dandurand ainsi que le député de Saint-Hyacinthe T.D. Bouchard, plaident vigoureusement en faveur de l’obligation scolaire. Tous ces efforts se butent à une fin de non-recevoir de la part de l’épiscopat. Tout au plus, en 1919, le gouvernement dirigé par Lomer Gouin fait adopter un projet de loi défendant « à toute personne dirigeant une industrie, un commerce, ou exerçant un métier, une profession, d’employer des garçons et des filles âgés de moins de seize ans révolus à moins qu’ils ne puissent lire et écrire couramment ».


    Lorsqu’en 1930, le pape impose dans les écoles des États pontificaux l’obligation de l’instruction pour les enfants des deux sexes âgés de 6 à 14 ans, Dandurand conclut que la question est résolue. Toutefois, c’était loin d’être chose faite dans un Québec devenu encore plus catholique que le pape. Douze ans plus tard, Victor Doré, surintendant du Département de l’instruction publique, souligne dans son rapport annuel que « Non seulement des milliers d’enfants de 7 à 13 ans n’apparaissent pas au journal d’appel, mais un grand nombre de ceux qui s’inscrivent fréquentent l’école très irrégulièrement. » Il note que de la 4e à la 7e année, la population scolaire diminue de près des deux tiers et se déclare favorable à la scolarité obligatoire.


    Devant ces faits, le 17 décembre 1942, le comité catholique adopte majoritairement un rapport favorable à la fréquentation scolaire obligatoire. Le gouvernement Godbout pouvait aller de l’avant avec la bénédiction de l’épiscopat. Le Québec devient la dernière province canadienne à adopter une loi à cet effet. En 1961, l’âge sera haussé à 15 ans et, en 1988, à 16 ans. En 2013, quelques voix s’élèvent pour l’élever à 18 ans.













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