Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Des Idées en revues - «Prévention précoce» des comportements ou «biologie de la pauvreté»?

    Il faut remettre en question cet idéal scientiste qui pourrait verser dans le « contrôle social »

    14 mai 2013 |Michel Parazelli - UQAM, Carol Gélinas - Regroupement des organismes communautaires famille de Montréal (ROCFM), Sylvie Lévesque - Fédération des associations de familles monoparentales et recomposées du Québec (FAFMRQ) | Éducation
    Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’une revue d’idées afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages du dernier numéro de leur publication. Cette semaine, un extrait du Hors-série (no 1) de la revue Nouvelles Pratiques sociales.

    Des commentaires ? Des idées ? Écrivez-nous.

    La prévention précoce des troubles de comportements est présentée depuis dix ans comme la panacée aux problèmes associés aux conditions de pauvreté des familles québécoises (maltraitance, délinquance, toxicomanie, décrochage scolaire, obésité, etc.). Cette approche prédictive de la prévention est cultivée par les sciences comportementalistes. À la suite d’un dépistage, on soupçonne des familles que l’on désigne « à risque », de reproduire ces problèmes de façon intergénérationnelle. La solution : prévenir les comportements d’inadaptation sociale des futurs adolescents sur l’ensemble du territoire québécois par une intervention intensive dès la naissance (pendant cinq ans) selon plusieurs axes d’intervention : le développement cognitif et relationnel des enfants, les habiletés parentales, la cessation d’habitudes de vie non appropriées, l’alimentation, etc. Ce choix politique a contribué à fabriquer un consensus moral autour de cette approche en pénétrant la culture professionnelle des CSSS, de la santé publique, de fondations publiques et privées de même qu’au sein des institutions scolaires et des organismes communautaires. Qu’il s’agisse de campagnes de marketing social, de formations dirigées ou de sommets rassembleurs, ce désir de consensus s’appuie sur l’idée que la prévention précoce serait bonne en soi, car elle viserait le bien des enfants et des familles, qu’elle produirait des résultats efficaces, tout en diminuant les coûts de système à long terme.


    Le « surciblage » et l’intensité de l’encadrement de ces programmes de prévention précoce ont contribué à alerter plusieurs intervenants face à la possibilité que l’aide aux familles ne devienne que du contrôle social. Dans les institutions et les tables de concertation, il est difficile, voire impossible d’exprimer une quelconque critique sans que ceux qui s’y risquent y subissent une certaine exclusion puisqu’ils sont soudainement perçus comme des individus ne désirant pas vraiment le Bien des enfants ! D’autant plus que le principal argument soutenant cette certitude préventive de la précocité de l’intervention consistait à évoquer les récentes découvertes de « La Science » dite objective. Comment remettre en question la Science lorsque, face à elle, on nous fait croire que le savoir produit par celle-ci constitue une vérité objective et non une hypothèse ?

     

    Origines méconnues


    En fait, l’origine de ces programmes et les idées qui fondent leur orientation sont souvent méconnues et peu interrogées en rapport avec les visions du développement humain présentées comme des vérités. Les types de savoir au fondement de plusieurs de ces programmes sont alimentés par une conception scientiste des neurosciences, de l’écologie du développement, de l’épigénétique ou de l’éthologie du comportement, qui réduisent souvent leurs données d’observations aux indicateurs biologiques ou physiologiques du comportement. Les chercheurs engagés ainsi ont tous l’ambition de modifier le cours du développement humain à partir d’une connaissance dite universelle des lois comportementales de ce même développement. L’objectif commun visé par ces approches est l’adaptation sociale des individus à leur environnement dans une perspective économique d’activation sociale. Par exemple, pour la tendance biopsychologique, les relations de l’enfant dans son milieu familial joueraient un rôle déterminant dans la formation des synapses des cellules nerveuses, de sorte que ces interactions familiales participeraient directement à la construction du cerveau, plus particulièrement à la formation du lobe frontal (siège de l’autocontrôle) encore malléable à la petite enfance jusqu’à l’âge de cinq ans. De la qualité de ces interactions dépendrait une bonne ou une mauvaise « programmation » du lobe frontal structurant les habiletés cognitives de l’enfant, d’où la nécessité d’un dépistage précoce et d’un suivi intensif durant cette période. On comprend alors que des interactions inadéquates entre la mère et l’enfant constitueraient un risque élevé que l’enfant développe des comportements violents faute de dispositions cognitives d’autorégulation.


    Biologie de la pauvreté


    Dans cette biologie de la pauvreté, on nie la complexité des relations entre les déterminants structurels (ex. : inégalités socioéconomiques), culturels (valeurs, croyances, représentations) et les stratégies profanes des personnes considérées comme vulnérables pour faire face à leurs difficultés. Cette critique est aussi partagée par de nombreux professionnels de l’enfance et des familles en France qui, à la suite de la publication en 2005 d’un rapport d’expertise par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), se voient imposer cette approche canadienne de la prévention dans leur pays. Dès 2006, un collectif appelé Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans ! a d’ailleurs été mis sur pied en France afin d’ouvrir un débat démocratique sur ce type d’approche préventive. Ce mouvement citoyen s’oppose clairement aux visées prédictives de cette approche stigmatisante et met plutôt en avant une approche qu’il désigne de « prévenante », favorisant l’accompagnement des parents et non le contrôle de leurs compétences. Les approches positivistes de la prévention précoce s’étendent à l’échelle internationale par la voie d’un groupe d’experts qui influencent lourdement des organisations telles que l’Organisation mondiale de la santé, l’OCDE et la Banque mondiale. Le débat dépasse donc largement les enjeux locaux et régionaux. Vers quel horizon politique cette idéologie de la prévention précoce nous mène-t-elle ?


     

     

    Michel Parazelli - UQAM, Carol Gélinas - Regroupement des organismes communautaires famille de Montréal (ROCFM), Sylvie Lévesque - Fédération des associations de familles monoparentales et recomposées du Québec (FAFMRQ)













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.