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Contre la fermeture de l’école Waldorf de la Roselière

Non seulement les élèves qui bénéficient de cette pédagogie alternative ont-ils un parcours plus riche et plus joyeux que ceux du public, mais en plus, ils réussissent leurs examens

4 mai 2013 | Nancy Huston - Écrivaine, dernier livre paru: Reflets dans un oeil d’homme (Actes Sud) | Éducation
Nancy Huston a étudié dans une école Waldorf au New Hampshire après avoir quitté Calgary.
Photo : John Foley Opale Nancy Huston a étudié dans une école Waldorf au New Hampshire après avoir quitté Calgary.
Ayant pris connaissance ces derniers temps de la controverse autour de l’école Waldorf de la Roselière à Chambly, j’éprouve le besoin de vous faire part de mon point de vue.

Je ne connais pas personnellement cette école, ni les gens qui l’ont créée, ni aucun des élèves qui y ont été inscrits. L’école Waldorf à laquelle j’ai moi-même étudié n’était pas de niveau primaire mais secondaire : j’y ai passé mes 11e et 12e années voici déjà quatre décennies. Mais cette expérience a changé ma vie - en bien - et je voudrais essayer de dire en quoi.


En 1968, ma famille a quitté l’ouest du Canada pour la Nouvelle-Angleterre car mon père avait été engagé comme prof de maths et de physique à la High Mowing School (Wilton, New Hampshire). En tant qu’enfant d’enseignant, j’ai eu la possibilité d’y étudier gratuitement (jamais ma famille n’aurait pu payer les droits de scolarité !). Difficile d’imaginer deux univers pédagogiques plus différents que l’école publique de Calgary (Queen Elizabeth), où j’avais passé les cinq années précédentes, et High Mowing. Mes préoccupations à QE étaient simples : je voulais avoir de bonnes notes et séduire des garçons. J’étais dans une rivalité maniaque avec le monde entier sur les deux plans. Quand je n’étudiais pas, seule dans ma chambre en écoutant les Beatles, je faisais du magasinage au centre-ville, passais des heures à changer de maquillage, de coiffure et d’habits, buvais des bières en me laissant peloter par des « vieux » de vingt ans.


Deux ans plus tard, j’étais une autre personne.


Nous étions environ 80 élèves en tout, sur quatre promotions. L’école se situait au milieu des superbes forêts de cette région que je découvrais pour la première fois. C’étaient les années de la guerre au Vietnam, des émeutes, des protestations… et voilà que, dans un cadre bucolique, guidés par une professeur quinquagénaire aux longs cheveux noirs et à la voix mélodieuse, garçons et filles dansaient ensemble avec grâce et lenteur, formant voyelles et consonnes avec leur corps, transformant leur corps en langage. C’est ridicule, vous en êtes sûrs ? Il eût mieux valu que ces jeunes se jettent dans l’activisme politique, achètent Playboy et Cosmopolitan, se préoccupent des examens nationaux qui les attendaient pour leur entrée à l’université ?


Les souvenirs affluent. Français : chansons de Piaf et de Vian, pièces de Sartre et de Camus ! Théâtre : décorticage fascinant de tirades shakespeariennes, montage du Songe d’une nuit d’été ! Atelier d’écriture : haïkus sur la campagne électorale de Richard Nixon ! Botanique : balade dans la forêt pour relever des échantillons des différentes espèces végétales ! Maths : apprentissage de l’élégance des équations ; étonnement devant le nombre limité de solides réguliers. Histoire de l’art : découverte des merveilles de l’art de la Renaissance ! Littérature : lecture à voix haute, par la directrice de l’école, de l’Enfer de Dante ! Chimie : expériences décoiffantes en laboratoire ! Et ce ne sont là que quelques exemples…


Je me rappelle chacun des quinze professeurs, chacun des 80 élèves - j’ai l’impression de tout me rappeler de ces années-là, alors que la décennie précédente à l’école publique n’a laissé dans ma mémoire qu’un mélange confus de noms et de visages, d’élans et d’humiliations, de petites vengeances et de rivalités mesquines. L’enseignement lui-même ne comportait pas d’éléments directement religieux, même si Rudolf Steiner, le fondateur des écoles Waldorf, était chrétien. (Faudrait-il, pour être bien certain d’éviter la contamination de nos enfants par cette religion, cesser d’écouter la musique de Bach et de regarder l’art de Michel-Ange ?) Partout et depuis toujours, les humains ont compris le monde à travers des systèmes religieux. L’enseignement Waldorf, « tourné vers la nature et le rythme des saisons », valorisant le bois et les « matières nobles », rendant hommage à la terre, fêtant les récoltes à l’automne et l’éclosion de la vie au printemps, ne ressemble-t-il pas davantage aux religions des autochtones du Canada qu’à celles de ses colonisateurs ?


La pédagogie contemporaine des écoles publiques, elle, par contre, est l’héritière directe, inavouée et inavouable, de l’éthique protestante : individualisme forcené, compétition, scission du corps et de l’esprit avec l’impérative pour celui-ci de contrôler, diriger, dominer et réprimer celui-là, surtout travail, gagner sa vie à la sueur de son front… et si les faibles tombent en chemin, eh bien, Dieu ou Wall Street l’ont voulu.


Les écoles d’aujourd’hui forment la société de demain, et un coup d’oeil sur nos méthodes d’enseignement nous donne une bonne idée de la société dont on rêve. Oublier le corps pendant les heures de classe. Ne faire aucune pause, aucun arrêt, ne marquer aucune transition. Ne pas s’aider les uns les autres, ne pas discuter de ce que l’on apprend pour le digérer, en considérer l’utilité, l’importance. Non : prouver qu’on est dans le coup, avec les technologies de pointe, dès que possible. Lire plus vite, écrire plus vite, répondre plus vite aux questions à choix multiples pour les tests de QI, finir l’école plus vite, décrocher une job plus vite, partir à la retraite plus vite et mourir plus vite. Ouf, c’est fini. Et avec ça, puisqu’on est contre la religion, on ne croit même pas au paradis ! (Il faut lire, sur le rapport pathologique de notre société au temps, le beau roman de Peter Hoeg sur l’enfant inadapté qu’il fut : Borderliners.)


Peu à peu, au cours de mes années High Mowing, j’ai glané les principes de base de l’anthroposophie […]. L’anthroposophie n’est pas directement enseignée dans les écoles Waldorf (pas plus qu’on n’enseignait naguère, dans les écoles religieuses au Québec, les principes fondamentaux de la théologie catholique) - cela n’en fait pas un « culte » !


La grande idée de Steiner, c’est la primauté du spirituel (ce qui n’est pas du tout la même chose que le religieux), et il est très significatif que dans toutes les activités des écoles Waldorf, la voie vers cette spiritualité passe par le corps.


Immense découverte, encore incomplètement assimilée, de la neurologie et de la biologie contemporaines : l’esprit fait partie du corps, n’est pas autre chose que lui, ne lui pré-existe ni ne lui survit. Si nous voulons nourrir notre esprit, le rendre sain, fin et humain… eh bien, il nous faut nous occuper de notre corps. De ses rythmes, de ses besoins, de ses élans. Il faut, oui, apprendre à nous servir de nos mains, de nos yeux, de nos oreilles, de notre peau. Il faut apprendre à aimer apprendre, plutôt qu’à être le premier de la classe.


Les critiques de l’école de la Roselière affirment que « de grands pans de certaines matières obligatoires ne sont pas enseignés »*. Or, non seulement ces élèves ont-ils un parcours plus riche, plus harmonieux et plus joyeux que le parcours typique des élèves du public, mais en plus - ce qui doit en énerver plus d’un - ils réussissent leurs examens mieux qu’eux ! Les chiffres sont là pour le prouver. Ces élèves ne sont pas devenus des drop-outs, des baba-cool, des débiles mentaux qui passent leur vie à jouer avec des poupées de chiffon et à tricoter. Dans l’ensemble, ils se débrouillent et sont bien dans leur peau.


Je me dis que c’est cela qui dérange. Les critiques des écoles Waldorf voudraient que tout le monde soit logé à la même enseigne qu’eux : celle du ressentiment, de l’exigence, de l’obéissance et du conformisme - justement l’éthique protestante du « succès grâce au travail » qui, en ce début du XXIe siècle, est en train de détruire les ressources de la Terre… et celles de ses habitants.

 
 
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