Politique familiale - Le Québec est-il toujours «fou» de ses enfants?
Camil Bouchard a présidé le groupe de travail créé par le ministre Côté en 1991
Camil Bouchard, psychologue, aujourd’hui retraité et professeur associé au Département de psychologie de l’UQAM, a présidé ce groupe de travail qui a produit ce texte, Un Québec fou de ses enfants. En 2013, la question se pose : le Québec s’est-il montré fou de ses enfants depuis 1991 ? « À moitié fou », répond M. Bouchard.
Il rappelle que le contexte était différent à l’époque. « Dans un livre blanc qu’il a alors publié, le ministre constatait notamment que le système de protection de l’enfance était pris d’assaut en raison d’un nombre énorme de signalements ; il craignait que ce système ne craque sous la pression, en présence du nombre très élevé de cas d’abus et de négligence. Il y avait aussi une conscience qui s’éveillait autour de toute la question du suicide chez les jeunes, de la délinquance et du décrochage scolaire. »
Le ministre Côté crée donc un comité de travail à l’intention des jeunes en difficulté, dont le professeur en devient le président. Dès la première journée, il tient ce discours à ses membres : « Si on veut être utile, je pense qu’il faut envisager ce mandat autrement que selon le seul angle de ces jeunes-là. On doit plutôt aller en amont et faire en sorte qu’on travaille pour les jeunes et les enfants avec une approche préventive. »
« Plutôt que de cibler des services à leur offrir, nous allons plutôt viser à ce qu’il y en ait moins. On a produit un rapport axé essentiellement sur les moyens [à prendre] pour faire en sorte qu’il y ait moins d’enfants et de jeunes qui puissent se retrouver dans des zones de très grande vulnérabilité et de difficultés importantes ; tel était l’esprit de l’affaire. »
Plan de match
Deux objectifs sont retenus pour obtenir les résultats escomptés, comme le rapporte Camil Bouchard : « Diminuer la pauvreté et, éventuellement, réduire le taux d’abus et de négligence envers les jeunes enfants, parce que ces deux dimensions-là entraînaient toutes sortes d’autres problèmes qu’on voyait par la suite apparaître dans la vie, comme le suicide, le décrochage, etc. »
Il considère que les effets du rapport « doivent être jugés à l’aune de ces deux objectifs-là », car « le Québec a accompli un travail colossal en ce qui a trait à la pauvreté chez les enfants ; ce taux à leur sujet a diminué de façon très spectaculaire et particulière, surtout chez les familles monoparentales et biparentales avec jeunes enfants ; le taux s’est abaissé entre 43 % et 52 %, ce qui est énorme et unique, car on n’a pas assisté à une pareille décroissance dans les autres endroits en Amérique du Nord. »
Cette réussite est largement attribuable à la création du réseau des services de garde éducatifs à tarif réduit, selon M. Bouchard. Il rappelle que celui-ci a vu le jour plus tard, en lien avec les propositions du rapport, après maintes tractations politiques : « On recommandait que le gouvernement crée un programme de stimulation infantile pour les tout-petits ; ce programme aurait un effet dans leur vie s’ils fréquentaient régulièrement celui-ci, en vertu duquel ils seraient entourés d’adultes bien formés, bienveillants, chaleureux et stimulants. »
Cette mesure aura pour effet de réduire énormément le nombre de familles monoparentales inscrites à l’aide sociale au Québec : « En 1991, il y en avait 30 %, alors que, 20 ans plus tard, en 2011, il en restait 12 % au moment où celles-ci étaient plus nombreuses ; c’est en partie grâce à la disponibilité des services de garde qu’une telle diminution s’est produite. »
D’autres facteurs sont entrés en ligne de compte dans le but d’améliorer la qualité de vie des enfants, dit-il, comme la perception automatique des pensions alimentaires et l’assurance parentale, qui, sans figurer dans le giron d’un « Québec fou », représente un programme unique en Amérique du Nord pour les parents au travail : « C’est un autre accomplissement majeur. »
Aider les démunis
Mais le réseau n’est pas parfait. Camil Bouchard cible deux problèmes à cet égard. « Le premier, c’est que les enfants qui devraient fréquenter les services éducatifs à tarif réduit sont sous-représentés ; autrement dit, ceux qui sont issus d’un milieu plus vulnérable ou défavorisé sont encore ceux qui aujourd’hui les fréquentent le moins », déplore-t-il.
« Comme les places ont toujours été insuffisantes par rapport à la demande, les conseils d’administration et les gouvernements successifs donnent priorité aux parents qui occupent un emploi, et ce sont eux qui mettent la pression sur le système », poursuit-il.
Le gouvernement actuel s’efforce de corriger la situation en créant, dans les centres de la petite enfance (CPE), de nouvelles places réservées aux enfants issus d’une famille en milieu défavorisé, mais il reste une autre étape à franchir : « C’est une partie de la solution, mais on doit désormais convaincre tout le monde, y compris les gens en milieu défavorisé, que le plus beau des cadeaux qu’on peut offrir aux tout-petits, c’est de leur permettre de fréquenter quotidiennement des environnements qui sont enrichis et stimulants, auxquels les enfants de la classe moyenne ont accès d’une façon ou d’une autre. »
À cet égard, il soutient que les données scientifiques existantes sont très probantes et révélatrices : « Ce n’est pas idéologique, ce sont des faits : si on place dans un environnement enrichi un enfant issu d’un milieu défavorisé, on ne voit plus la différence au bout de deux ou trois ans. »
Statut précaire
Le second problème concerne la maltraitance. « Les statistiques en matière d’abus et de négligence envers les enfants n’ont cessé de se détériorer ; on n’a pas du tout gagné du terrain à ce sujet, au contraire, on en perd », explique-t-il.
« On a sorti beaucoup de gens de la pauvreté, mais très peu de la précarité. On a tout un travail de recherche et d’analyse à faire à ce sujet : où sont rendus ces parents à statut précaire et est-ce qu’ils sont réellement sortis du stress et de l’incapacité qu’ils subiraient, pour être en mesure de pourvoir aux besoins de leurs enfants ? »
M. Bouchard compare donc la situation à celle d’un verre à moitié plein. Autrement dit, beaucoup de chemin a été parcouru, mais beaucoup reste à faire : « Le verre est à moitié plein parce qu’on a fait beaucoup de progrès envers les familles, en ce qui a trait à leur capacité de vivre plus convenablement avec un revenu qui les sort des statistiques de la pauvreté. Sur un autre plan, on n’a pas effectué suffisamment le suivi du développement et du bien-être de nos enfants pour voir ce qui autrement pouvait dans leur vie constituer des entraves à ce développement et à leur santé. »
Voilà la prochaine étape à franchir.
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