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    De la supposée «dénationalisation» des programmes d'histoire

    11 mars 2013 16h53 |Jean-François Cardin - Historien et didacticien, Université Laval | Éducation
    Afin d’éclairer le débat qui a cours depuis quelques jours sur l’enseignement de l’histoire, il convient me semble-t-il de rappeler certains faits relativement à la supposée «dénationalisation» dont parle certains ténors de la Coalition pour l’histoire, dénationalisation qu’ils associent généralement au plus récent programme de 3e-4e secondaires, celui de 2006.

    Au départ, clarifions un point: il est faux de dire que le programme actuel ne parle pas de nation et de nationalisme. Ces concepts reviennent régulièrement dans le programme, lors des épisodes «habituels»où ils sont requis, tout comme sont présents la conquête de 1760 et les Rébellions de 1837-38 et autres «dates» chères à certains.
     

    Toutefois, si on compare avec les programmes d’avant la Révolution tranquille, basés grosso modo sur le canon nationaliste forgé par Lionel Groulx au cours du XXe siècle, on constate que ces termes et épisodes ont été réactualisés avec le temps, depuis la fin des années 1960 jusqu’à nos jours, au profit d’une interprétation différente de la nation, axée sur une conception inclusive et civique de celle-ci.à


    En d’autres termes, les programmes d’histoire ont suivi cette transition, ce passage de la nation «canadienne-française» à la nation «québécoise». Et c’est bien là où le bât blesse pour certains historiens et sociologues nationalistes traditionnels pour qui ce passage à une conception inclusive de la nation québécoise constitue une trahison de nous-mêmes (le «nous» étant ici les Canadiens français du Québec et non l’ensemble de ses citoyens). Certes, d’autres facteurs et enjeux interviennent dans ce débat, mais cette croisade «nationale» que mènent certains historiens porte parole de la Coalition fait partie de cette chicane plus large entre nationalistes québécois qui a été ici transposée sur le front éducatif. Et rassurez-vous, cette polémique entre «anciens» et «modernes» existe sur des bases tout à fait similaires dans bien d’autres pays, notamment actuellement en Angleterre.


    Mais revenons au programme d’histoire du secondaire.


    Retour au rapport Parent


    Compte tenu de ce qui précède, on comprendra que l’origine de cette supposée «dénationalisation» est loin d’être le fait du présent programme. Elle commence en fait avec le rapport Parent, au milieu des années 1960, une des icônes de la Révolution tranquille.


    Dans son chapitre sur l’enseignement de l’histoire, les auteurs du rapport Parent dénonçaient vertement ce qu’ils appelaient la «prédication nationale et religieuse» au coeur des programmes alors en place. Ils prônaient un enseignement scientifique de l’histoire, basé sur la méthode historique et visant notamment à prémunir les futurs citoyens des dérives idéologiques trop souvent associées à l’histoire et à son enseignement (développement du sens critique). Il ne s’agissait pas de rejeter la nation et les dimensions identitaires liées à l’étude du passé (tout comme dans le programme actuel), mais d’amener les élèves, durant leur secondaire et leurs études collégiales, à s’engager dans une étude raisonnée du passé et de la mémoire collective (qu’il ne faut donc pas confondre avec la discipline historique qui, elle, est l’objet des cours d’histoire).


    Par ailleurs, le rapport Parent demandait le retrait des trois programmes d’histoire nationale qui étaient alors en vigueur (un pour les franco-catholiques, un pour les anglo-catholiques et l’autre pour les anglo-protestants) au profit d’un programme unique. Chacun pouvait donc y aller de son récit national et identitaire, sans craindre la censure de l’«autre» ou même de se faire reprocher sa subjectivité, puisque nous étions, confortablement, entre «nous».


    En 1970, le ministère produit donc les premières directives liées à cette version «unique» du programme. Forcément, la trame du cours devient passablement plus neutre sur le plan de la question nationale. Or, pour quiconque tient à «son» histoire, la neutralité devient forcément suspecte, quand elle n’est pas trahison (suivant la logique selon laquelle «qui n’est pas avec moi est contre moi»).


    En somme, depuis ce temps, nous vivons sous le régime du programme unique, neutre sur la question nationale, ce qui ne veut pas dire que la nation est évacuée de ce même programme et que, dans les classes, les enseignants ne mettent pas de l’avant des perspectives nationalistes. En effet, il faudra bien un jour arrêter de lire les programmes d’histoire comme un plaidoyer politique et faire la différence entre un document ministériel, forcément prudent et rassembleur, et l’enseignement réel en salle de classe ou même les manuels.


    Sous Camille Laurin


    Ceci étant dit, le premier programme qui va traduire les voeux du rapport Parent de manière cohérente et complète, c’est celui de 1982. Ce programme, qui suit la trame socio-économique propre à l’école des Annales et qui de ce fait ne valorisait pas les dimensions politiques et militaires (mais sans les exclure), porte sur la «société» québécoise et non la «nation» québécoise. Ce programme n’est porteur d’aucune rhétorique nationaliste et prend acte de la pluralité de la société québécoise.


    L’expression «nation québécoise» n’est d’ailleurs pas présente dans ce programme, bien que le nationalisme canadien-français et le nationalisme québécois y soient des objets d’études (et non des cris de ralliement…). Or, ce programme de 1982, il est l’oeuvre du gouvernement de René Lévesque et il est signé par Camille Laurin. Il faut donc croire qu’actuellement, au PQ (mon parti…), on n’a plus les hommes politiques qu’on avait, et que le sens de l’État ainsi qu’une conception ouverte de la nation aient laissé place à de la petite partisannerie et à une volonté grossière de manipulation des esprits.


    Pour conclure, il faut savoir que le programme de 2006, que l’on accuse aujourd’hui d’avoir voulu «dénationaliser» l’histoire du Québec, se situe tout à fait, sur le plan de la question nationale, dans le droit fil du programme de 1982 et du rapport Parent.


    Bref, ce n’est pas le programme qui a changé, c’est la volonté d’un quarteron d’historiens nationalistes, peu nombreux mais fichtrement bien organisés, de «faire peur au monde» sur le plan identitaire et qui voudraient bien revenir aux programmes du bon vieux temps.














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