Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    L’université, pour quoi faire?

    Christian Rioux
    22 février 2013 |Christian Rioux | Éducation | Chroniques

    Je suis toujours un peu ahuri chaque fois que je découvre les publicités des universités qui s’étalent à pleines pages dans nos journaux. On y vante la « réussite » et « l’excellence ». On y apprend entre autres que « l’avenir a besoin de vous » (tiens donc !). Le tout avec des photos accrocheuses. Je dois être d’une autre époque, car il m’a toujours semblé que la publicité était faite pour vendre des « chars », des pâtes alimentaires ou du déodorant. Bref, que le savoir de l’humanité n’avait pas besoin de cet artifice dont le grand George Orwell disait qu’il consistait à « agiter un bâton dans l’auge des cochons ».


    Et pourtant, les budgets de publicité des universités enflent un peu plus chaque année. Ces mêmes universités qui, dit-on, manquent par ailleurs cruellement d’argent. C’est un signe qui ne trompe pas. Combien de recteurs ont fait le choix stratégique de considérer les étudiants comme les consommateurs d’un produit haut de gamme appelé « savoir » ? Nos universités, et pas seulement les nôtres, semblent de plus en plus enclines à appliquer aux études universitaires le modèle qui prévaut aux États-Unis dans le domaine de la santé. Les Américains sont ceux qui dépensent le plus au monde dans ce secteur. Ils ont d’ailleurs une médecine de pointe. Et pourtant, ils sont loin d’être en aussi bonne santé que la plupart des Européens. Osons le parallèle. Il se dépense des milliards aux États-Unis en éducation et la dette des étudiants atteint des proportions astronomiques. La population américaine est-elle pour autant la plus cultivée ?


    Récemment, la France, dont les grandes écoles et les universités sont pour la plupart quasi gratuites, s’est laissée tenter par ces discours affriolants. L’ancien président Nicolas Sarkozy avait donné carte blanche à Richard Descoings afin de hisser l’excellent Institut de sciences politiques de Paris en tête des classements internationaux. Avec sa pensée « corporate » et son « new public management », Sciences Po a triplé ses droits de scolarité et ouvert des succursales dans plusieurs villes françaises où il y avait déjà de telles facultés (ça vous rappelle quelque chose ?). Afin de se hisser dans ces classements bidon, l’Institut a créé des écoles de journalisme, d’économie et de droit, délaissant notamment la politique comparée. Le nombre d’étudiants est passé de 5000 à 10 000, dont 40 % d’étrangers, souvent admis avec des exigences moindres.


    Résultat, l’Institut a été épinglé au printemps pour avoir accordé des primes de 12 500 à 125 000 $ à dix membres de son comité exécutif. Le recteur recevait un salaire de plus de 625 000 $. Des millions ont été gaspillés en vain afin d’ouvrir des succursales là où l’on aurait pu se contenter de collaborer avec les universités de la région.


    Au nom de la « démocratisation », Science Po a supprimé l’épreuve de culture générale que devaient autrefois passer les candidats de cette prestigieuse école. Car le clientélisme est gouverné par une logique implacable qui consiste à adapter le produit au consommateur. Ce qui revient souvent à rabaisser le niveau.


    Tout cela au nom d’une mondialisation qui a le dos large. Car il y a une grande part de mythe dans cette « mondialisation des savoirs » qui sert de dogme à la plupart de nos recteurs. D’abord, au moins depuis Voltaire, le savoir de haut niveau a toujours été plus ou moins « mondialisé ». Je veux bien croire que certains secteurs de pointe, qu’il faudrait d’ailleurs identifier précisément, ont besoin d’attirer des professeurs étrangers de niveau international. Mais ne faudrait-il pas admettre que 80 % du travail des universités québécoises consiste à offrir un enseignement de base de qualité à des étudiants de premier cycle dont l’immense majorité des diplômés travaillera au Québec.


    Cette course au chiffre et à la rentabilité a des conséquences graves. Selon Michel Seymour (Une idée de l’université, Boréal), elle fait en sorte « qu’un trop grand nombre de personnes s’engagent dans des études universitaires sans avoir les aptitudes requises et sans considérer la possibilité de faire des études terminales dans les secteurs techniques ou professionnels ». Et le professeur de philosophie de constater que, « depuis dix ans, la moyenne des notes a été haussée dans presque toutes les universités ». Or, ajoute-t-il, cette prétendue démocratisation crée des pressions sur les professeurs du cégep et du secondaire afin qu’ils accordent des diplômes au rabais. On tombe des nues en apprenant que 60 % des étudiants à temps plein de 20 à 24 ans trouvent le temps de travailler plus de 16 heures par semaine et 17 %, plus de… 25 heures ?


    Il faudrait d’ailleurs se demander combien, parmi les nombreux étudiants français qui choisissent d’étudier au Québec, ont été attirés par le faible niveau de la sélection pratiquée par nos universités. Sans compter ceux qui ont d’abord été refusés à des examens d’admission en France.


    Rappelons une vérité simple : hausser le niveau des exigences à l’université, cela ne coûte rien. Mais il faut d’abord se débarrasser de cette idée saugrenue selon laquelle tout le monde aura un diplôme à la fin du parcours.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.