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    «Le monarque, c’est moi»

    Qui mène à l’école: le parent ou le maître?

    9 février 2013 |Lisa-Marie Gervais | Éducation
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	La maman reine Danielle Verville et son conjoint Patrick ont quatre petites princesses: Juliette, 11 ans, Rafaëlle, 2 ans, Ariane, 4 ans, et Mathilde, 13 ans.</div>
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir
    La maman reine Danielle Verville et son conjoint Patrick ont quatre petites princesses: Juliette, 11 ans, Rafaëlle, 2 ans, Ariane, 4 ans, et Mathilde, 13 ans.
    De plus en plus clientélistes, les rapports famille-école ont beaucoup changé au cours des dernières années. Devant une institution soucieuse de son image et qui se plie à leurs désirs, papa et maman gagnent du terrain. Et on a des petites nouvelles pour vous : le parent-roi n’est pas mort… Il est plus vivant que jamais.

    Elle écrit des courriels de plainte à la direction, se mêle des résultats scolaires de ses enfants, donne des conseils au prof, corrige ses fautes et trouve qu’après tout, il n’y a rien de mal à faire manquer une semaine d’école à son enfant si c’est pour l’amener en voyage en Europe. « Le monarque, c’est moi », dit Danielle Verville, maman de quatre filles, qui assume pleinement sa couronne de parent-roi. « Ce n’est pas dans le sens que je suis dans l’incapacité absolue de tolérer toute frustration ou de faire preuve de patience dans la satisfaction de mes besoins », nuance-t-elle. « Je suis un parent-roi, mais je suis aussi exigeante que l’école. »


    Les relations famille-école ne sont plus ce qu’elles étaient. Danielle Verville, journaliste et blogueuse, croit que tout le monde a désormais tendance à vouloir tout contrôler. « Même mes parents, qui sont baby-boomers, le sont plus qu’avant. C’est un phénomène d’aujourd’hui. On est toujours expert de quelque chose », note celle qui tient un blogue truculent sous le pseudonyme de Madame Unetelle et qui publiera prochainement On ne change pas le monde avec une mijoteuse, chez Québec Amérique. « C’est malheureux, mais c’est là pour rester. Je ne redonnerais pas l’autorité à l’école. De là à dire que parce qu’on fait ça, on ne valorise pas l’école… Il doit y avoir plus de livres chez moi que dans la classe de mes filles ! »


    Dans son royaume de Blainville, elle constate que, tout comme elle, de nombreuses mères au foyer, souvent très scolarisées, jouent les impératrices. « Elles ont beaucoup de temps à investir. Les parents se mêlent maintenant des chicanes à l’école. J’ai reçu des appels de mères du genre “ta fille ne joue plus avec ma fille” ou “tu n’as pas invité ma fille à la fête de ta fille” », raconte Mme Verville. « Jamais ma mère ne se serait mêlée de ça ! Maintenant que j’ai quatre enfants, j’ai une façon de mener ma barque qui fait plus années 70. Mais c’est clair qu’en général, on a tous un rapport de plus en plus égalitaire avec l’école. La direction a beau dire “on a un problème avec votre garçon”, mais le père n’est plus ouvrier. Il est avocat. »


    À l’école d’une de ses filles, une directive antiallergique interdisant les collations autres que les produits laitiers et les fruits et légumes avait agacé certains parents. Ceux-ci ont protesté en payant un expert en nutrition pour faire à la direction une présentation sur l’importance des produits céréaliers. « Ils étaient insultés que l’école se mêle des boîtes à lunch. C’est très parent-roi de faire ça. »


    Gagnant sa vie avec l’écriture, Danielle Verville ne cache pas qu’elle aime user de sa plume pour faire valoir son point de vue. Elle raconte qu’elle a un jour écrit à la direction pour se plaindre parce qu’un site de chats que sa fille consultait au service de garde contenait des allusions sexuelles. « Ils ont cru que c’était une mise en demeure ! » Elle n’a pas non plus hésité à solliciter une rencontre avec l’enseignante après avoir vu que le bulletin de sa fille ne contenait que des notes en haut de 95 %. « J’avais peur que la prof n’ait pas été assez exigeante. »

     

    Crise de confiance


    Les enseignants confirment le phénomène. On leur demande de vérifier le contenu du sac d’école de l’enfant, de pardonner ses retards, de ne lui donner que de bonnes notes, de l’excuser s’il a une compétition sportive et, surtout, de lui préparer des exercices de rattrapage. « Certains parents se déchargent de leur responsabilité en employant des tas de tuteurs privés avec lesquels ils nous demandent de communiquer régulièrement pour suivre pas à pas l’évolution de leur chérubin. C’est très pénible », raconte S, un enseignant d’une école secondaire privée.


    En gros, le constat est le même qu’il y a six ans, alors qu’un reportage sur les parents-rois dans les pages du Devoir s’intéressait pour une première fois aux relations famille-école. À la différence qu’ils sont plus nombreux qu’avant, souligne D, un enseignant dans une école primaire de la Rive-Sud. Et leur royaume, encore plus grand. Le « moi, mon enfant » n’a plus de limites. « Ça m’inquiète. Je me demande jusqu’où ça va aller et jusqu’où on va leur permettre de pendre autant de place. »


    Belle idée que l’école 2.0, mais qui a ses effets pervers. « On reçoit une quantité de courriels. Avant, ça passait par des rendez-vous, mais là, les parents nous contactent directement pour tout et rien. “Pourquoi mon fils a eu cette note ?” “Comment puis-je mieux aider ma fille ?” Ils ne se rendent pas compte qu’on a 100 élèves. Si tu n’as pas répondu au bout de trois jours, ils s’inquiètent », explique S.


    À l’évidence, les enfants réussissent mieux lorsque la famille s’implique et valorise l’école. Ces dernières années, un plus grand nombre de « protecteurs de l’élève » ont été embauchés dans les commissions scolaires, comme le stipule la Loi sur l’instruction publique. « Oui, on donne plus de place aux parents », observe A, qui enseigne en périphérie de Montréal. « Ce n’est pas la majorité, mais au conseil d’établissement, il y a toujours un parent control freak. Au Conseil des commissaires, ils prennent souvent le plancher. »


    Redditions de compte, justifications, l’autorité de l’enseignant est constamment remise en cause. On lui demande sa version des faits, on l’oppose à celle de l’enfant. « De plus en plus, on est confrontés à des parents consommateurs de produits éducatifs. C’est la logique du “je paye mes taxes” donc je suis propriétaire du lieu. Il y a quelque chose qui ne fonctionne plus dans la relation de confiance », analyse l’enseignant de 6e.


    Danielle Verville n’en est pas dupe. Mais pour elle, directeurs, enseignants, parents, enfants… tout le monde a un peu de sang royal. Avec pour conséquence que l’autorité des professionnels est mise à mal.

     

    De roturiers… à empereurs


    Comment le parent est-il passé de roturier à empereur ? Scolarisation, niveau socioéconomique, origine ethnique, valeurs… Plusieurs facteurs influent sur les rapports famille-école. La culture familiale a changé dans certains milieux, nuance Rollande Deslandes, professeure en sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Trois-Rivières. « Il y a l’aspiration des parents envers leurs enfants dans un contexte de compétition à l’échelle mondiale, constate-t-elle. Ça amène les parents à avoir moins confiance envers les enseignants. Ils se demandent s’ils sont en mesure de bien préparer leur enfant à faire face à tout ce qui l’attend. »


    Craignant la mauvaise presse et les poursuites, la direction fait tout pour protéger son image, déplore L, une enseignante d’une école primaire de la Rive-Nord. L’an dernier, elle s’est fait réviser tout son matériel pédagogique à la suite d’une plainte à la commission scolaire. Un parent n’était pas d’accord avec la note obtenue par son enfant. « Au lieu de me soutenir, la directrice a fait évaluer tous mes examens et mon matériel pédagogique pour finalement dire que j’étais conforme. Elle a fait ça pour plaire au parent. »


    Professeur à la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, François Larose, qui a beaucoup observé les milieux scolaires en région, dont certains très défavorisés, remarque que, à l’inverse, la participation parentale est dans certains cas inexistante. « Certains parents ont eu une mauvaise expérience, d’autres ne se sentent pas bienvenus », souligne-t-il. Exception faite des familles immigrantes, où l’école est prise très au sérieux. « Les parents me demandent des exercices supplémentaires, me remercient pour mon travail et trouvent en général que je pourrais être plus sévère. Il y a même un parent qui m’a déjà suggéré de flanquer une taloche à son fils quand il ne m’écoutait pas », raconte P, qui enseigne à Montréal.


    Qu’on valorise ou pas l’école, Danielle Verville ne peut que constater que le règne du parent-roi est bel et bien installé. « [Devant une faute de français], je répète souvent à mes filles que je ne veux pas savoir ce que madame machin a dit ou fait en classe, je veux que ce soit écrit correctement. J’agis donc de la même façon qu’un autre parent qui dirait à ton enfant “Ton enseignante exagère, ne fais pas ce travail débile !”. Tous les deux, on enlève de la crédibilité à l’école et tous les deux on est convaincus d’avoir raison. En ce sens, je suis un parent-roi. »













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