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    Se perdre

    2 février 2013 | David Desjardins | Éducation
    Les nuages gris pâle se déchirent au-dessus de l’enfilade de commerces qui bordent l’autoroute, s’étirant comme les fils du coton fatigué d’un vieux t-shirt. Samedi, fin d’après-midi, les voitures sont à l’arrêt, comme à l’heure de pointe les matins de semaine. À l’intérieur, des gens seuls, mais aussi beaucoup de familles. Des parents aux traits grevés par la fatigue fixent l’oeil ardent du cyclope rouge dans la voiture qui les précède. En sens inverse, je remonte la longue file, jusqu’au stationnement du centre commercial où, dans un subtil ballet automobile, les gens quittent en masse le centre commercial qui ferme dans quelques minutes.

    Dimanche, ils seront plus intéressés par les publicités du Super Bowl que par la partie. On peut difficilement leur en vouloir : les quatre quarts de la grand-messe du ballon ovale sont à ce point hachurés de pauses publicitaires que le jeu en est presque devenu accessoire, surtout pour les médias qui le couvrent. Le public ne fixera donc pas l’écran en attendant le jeu spectaculaire qu’on attend du jeune quart des 49ers Colin Kaepernick, mais plutôt la géniale publicité qui doit sauver BlackBerry des eaux.


    Et après ? Il y aura lundi. Le travail qui trouve son sens dans le divertissement qu’il permet de se procurer. Le monde qui poursuit sa course contre lui-même, entêté.


    De retour dans ma voiture, à la radio, un intellectuel décrit la lente et pourtant spectaculaire chute de notre culture. Pétri par la nostalgie d’une époque où tout semblait à faire - qui coïncide, tiens donc, avec sa jeunesse -, il refuse de voir que le monde n’est pas en train de se rendormir, mais plutôt qu’il n’en finit plus de s’éveiller, de se frotter les yeux, et que, pris dans les limbes, il distingue difficilement les rêves de la réalité. Si bien qu’il croit s’être sauvé de l’esclavagisme grâce à l’éducation, à la démocratie et à l’humanisation du travail, alors qu’au fond, il s’est choisi une autre forme de servitude.


    Ce n’est pas un jugement de valeur autant qu’un portrait que tout vient appuyer : cotes d’écoute télévisuelles, palmarès musicaux, faible participation aux élections, taux d’endettement familial, voyages tout compris dans le Sud, déclarations de Guzzo concernant le marché du cinéma, discours sur la valeur de l’éducation, écart grandissant entre les riches et les pauvres. Et le trafic à la sortie du centre commercial qui vient nous dire que si peu a changé depuis les timbres Goldstar de Michel Tremblay, sinon l’accès au crédit.


    Je m’en sers pour conclure cette série de chroniques à propos des cégeps comme essentiel espace de réflexion sur le monde, songeant à un lecteur fâché noir contre moi, puisqu’il a lu dans ces deux chroniques une sorte d’apologie du cégep comme unique entrée vers le nirvana de la sagesse, excluant tous ceux qui n’ont pas eu la chance de le fréquenter.


    Sachez, cher monsieur, que s’ils ne sont pas en file pour sortir de Place MachinChose, nos diplômés des études supérieures s’entretuent sans doute au Costco pour la dernière meule de ce fameux parmesan à bas prix que tout le monde s’arrache.


    Ou si vous préférez, une fois qu’on en a vanté les mérites, il faut aussi savoir que toute cette belle éducation supérieure est parfaitement soluble dans la culture ambiante. Notamment quand celle-ci agit comme un rouleau compresseur et que la refuser demande un effort qui s’apprend, mais qui s’oublie vite.


    Soyons donc clairs : la philo, la littérature et tout le toutim, ça ne sert donc qu’à planter un truc, à moins qu’il ne soit déjà là : quelque chose qui ressemble à de la curiosité. Après, faut l’entretenir.


    C’est l’ennui avec toutes ces disciplines qui sont autant de clés pour tenter de comprendre ce que nous sommes : à la fin, elles procurent bien peu de réponses. D’où leur apparente inutilité, et leur incapacité à compétitionner à armes égales contre les certitudes du consumérisme et de la culture de masse.


    D’un côté, on propose les réponses claires et réconfortantes du conformisme qui permettent de se laisser porter avec la foule. De l’autre, il y a l’incertitude, la sensation de mener sa vie en se trompant plus souvent qu’à son tour.


    Mais c’est peut-être là le début de la liberté : se tromper, savoir exactement pourquoi et comment, mais le faire quand même. Prendre goût à ces chemins tortueux, et à l’envie de se perdre.

     
     
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