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    Un peu de magie à l’école Saint-Anselme - Temps des Fêtes, tant d’inégalités

    22 décembre 2012 |Lisa-Marie Gervais | Éducation
    Vêtues de rouge et de vert, les lutines du collège Sainte-Marcelline ont apporté cadeaux et goûters aux enfants qu’elles ont visités, mais leur ont surtout offert ce qui leur fait parfois défaut : une occasion de faire rimer Noël avec joie et excitation.
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Vêtues de rouge et de vert, les lutines du collège Sainte-Marcelline ont apporté cadeaux et goûters aux enfants qu’elles ont visités, mais leur ont surtout offert ce qui leur fait parfois défaut : une occasion de faire rimer Noël avec joie et excitation.
    À Noël égal, bonheurs divers. Le temps des Fêtes célébré dans l’abondance, les réjouissances familiales et la neige folle pour certains rime plutôt avec dénuement, stress et isolement pour d’autres. Le Devoir est allé à la rencontre de ces deux mondes, alors que les lutines du collège Sainte-Marcelline ont visité les enfants de l’école Saint-Anselme, à Montréal.

    La porte de l’école Saint-Anselme s’est ouverte brusquement sur l’hiver et son froid mordant, laissant s’engouffrer à l’intérieur, soeur Laura en tête, une horde de jeunes filles de 4e secondaire du collège Sainte-Marcelline papotant gaiement. Habillées de rouge et de vert, les bras chargés de cadeaux et de victuailles - petits jus, sucreries et sandwichs pas de croûte assortis -, elles semblent tout aussi excitées que les enfants de maternelle et de première année qui les attendent en classe - pas très sagement, contrairement à ce qu’ils ont juré au père Noël. « Les lutines qui ont la classe 101, c’est au deuxième étage, à droite en haut des escaliers », leur explique la directrice de l’école, Marie Massüe, peinant à se faire entendre dans ce joyeux tourbillon de voix collégiennes.


    Oui, au Royaume des enfants de l’école Saint-Anselme, dans le quartier Centre-Sud de Montréal, il n’y a pas de lutins, mais bien des « lutines ». Elles sont certes venues du Nord (de Montréal), mais n’ont pas de traîneau comme celui du père Noël et utilisent l’autobus ou la voiture pour se déplacer. Elles ne descendent pas non plus du ciel, mais, pour les enfants de cet établissement, qui a la plus haute cote de défavorisation, c’est tout comme.


    On le comprend rien qu’à voir leur mines éblouies lorsque les lutines sont débarquées dans leur classe. En moins de temps que met un flocon de neige à fondre au soleil, le mobilier de la classe avait été tassé sur les côtés et une dizaine de chaises étaient disposées en cercle, au milieu du local. « La chaise musicale, ça vous dit ? », a lancé tout sourire l’une des jeunes filles avant de mettre un disque de classiques de Noël version dance. Les perdants au jeu n’étaient pas laissés pour compte. Ils avaient le privilège d’aller s’étourdir en dansant avec leurs jolies lutines.


    Les visages les plus ébaubis appartenaient certes aux Ying, Mohammed et Cyrine, ces enfants venus d’ailleurs qui suivent un cours accéléré des traditions de Noël 101. « C’était un quartier très “ de souche ”, mais ç’a évolué. Le visage du quartier se transforme », a relevé Chantal Grenier, enseignante au premier cycle à Saint-Anselme, qui y cumule au moins dix années de service.


    « Une Barbie sirène comme je voulais ! Pis elle change de couleur dans l’eau ! », a littéralement exulté Annie*, presque en transe devant le cadeau que les lutines lui ont apporté via le père Noël (qui est, en fait, une lutine déguisée en père Noël, mais… chuuutt !) Ici, pas besoin du Cirque du Soleil pour en mettre plein la vue.


    Et si la magie des Fêtes opère, c’est peut-être parce que, dans la vie de certains enfants de l’école, il y en a justement très peu, de magie. « Il y en a qui n’auront pas de cadeaux ou à peu près pas. La nourriture va manquer ou bien ils ne sortiront pas dehors », laisse tomber Mme Massüe. Parfois, cet esseulement se révèle subtilement dans le comportement d’un enfant ou son regard triste. Comme celui du petit Max*, qui n’en croyait pas ses yeux lorsque l’enseignante lui a assuré qu’il pouvait garder « son » cadeau et le ramener à la maison. Il l’a aussitôt rangé dans son bureau par crainte qu’on le lui prenne.


    Rencontre de deux mondes


    La visite des lutines de ce collège privé d’Ahuntsic-Cartierville à l’école Saint-Anselme - elles le font aussi dans d’autres écoles de milieux défavorisés - a commencé il y a six ans, alors que Mme Massüe prenait la direction de l’établissement. Ce partenariat, qu’elle avait développé à son ancienne école dans Saint-Henri, suscitait un tel enthousiasme qu’elle ne pouvait pas ne pas répéter l’expérience. La clé du succès réside dans une valeur toute simple : le partage de la richesse, des plus nantis à ceux qui le sont moins. Et le tout, à coût nul.


    Dans les semaines précédant Noël, les enfants de Saint-Anselme ont d’abord dû écrire leur lettre au père Noël, qui a été envoyée aux lutines. Chacune d’elles s’est ensuite occupée d’acheter le cadeau de l’enfant qu’elles marrainaient. Livres, poupées et peluches, camions… Les jeux vidéo étaient toutefois interdits de production dans l’atelier du père Noël.


    Lutine Laurence a eu un plaisir fou à magasiner la Barbie sirène d’Annie. « C’est vraiment mignon. J’avais hâte de la rencontrer, a-t-elle souligné. Je trouve que c’est vraiment important de faire ce qu’on fait. Chaque enfant a droit à son Noël. »


    Visiblement touchées d’avoir fait le bonheur des enfants, Lutine Bianca et Lutine Adriana se savent privilégiées. Toutes deux auront un Noël rempli de cadeaux, de bons festins et de voyage de ski dans les Laurentides. « On réalise à quel point on est chanceuses », a dit la première. « J’aurais tellement voulu prendre un enfant avec moi à Noël », a lancé l’autre dans un cri du coeur.


    Vrai que le contraste est frappant. Même si tout n’est pas tout noir ou tout… rose. Le bonheur à Noël n’est pas uniquement lié à l’abondance financière, loin s’en faut ; les difficultés familiales ne vont pas de pair avec la grosseur du portefeuille, c’est connu. Reste que, pour la plupart de ces jeunes filles de bonnes familles qui fréquentent un collège privé à 4000 $ au bord de la rivière des Prairies, le temps des Fêtes est fait de tables bien garnies, de plein air et de voyages dans le Sud. En revanche, pour une bonne partie des enfants de Saint-Anselme, issus de familles immigrantes, monoparentales ou très démunies, Noël se vivra dans le dénuement, le stress, la solitude.


    Lutine Eleni, qui en est à sa troisième visite de Noël, reconnaît que la rencontre des deux mondes constitue « un choc ». « Nous, on nous a élevées dans une atmosphère pas du tout semblable et on débarque ici… Un simple petit cadeau fait leur bonheur. C’est incroyable », note-t-elle. Leur bonheur ? Et comment !


    En déballant son super-kit de legos, Alex* dégage autant d’énergie qu’un sapin de Noël rempli de lumières qu’on aurait branché sur le 220 volts. « Regardez, tout le monde ! J’ai eu des legos ! », crie-t-il, comme pris de secousses de joie intense. Quant à Sam*, il a reçu un beau et robuste camion vert en plastique durable. « C’est un camion de vidange ! » s’est-il exclamé, mi-figue mi-raisin. « C’est un camion de recyclage », l’a corrigé gentiment sa lutine. Deux mondes, disions-nous.


     

    * Les noms des enfants ont été changés.













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