Les pénitenciers ferment l’accès au collégial

Les cours de cégep ont été coupés dans deux prisons du Québec: l’Établisssement Leclerc, à Laval, qui doit de toute façon fermer d’après une décision du fédéral, et la prison pour femmes de Joliette (notre photo), qui ne comptaient pas suffisamment d’étudiantes.
Photo: La Presse canadienne (photo) Ryan Remiorz Les cours de cégep ont été coupés dans deux prisons du Québec: l’Établisssement Leclerc, à Laval, qui doit de toute façon fermer d’après une décision du fédéral, et la prison pour femmes de Joliette (notre photo), qui ne comptaient pas suffisamment d’étudiantes.

L’école a de moins en moins sa place dans les prisons. Des coupes budgétaires du fédéral mettent en péril une entente permettant au Collège Marie-Victorin d’offrir de la formation de niveau collégial dans les pénitenciers, a appris Le Devoir.

Déjà, les cours de cégep ont été coupés dans deux prisons fédérales du Québec : l’Établissement Leclerc, à Laval, qui doit fermer d’après une décision du gouvernement conservateur, et la prison pour femmes de Joliette, qui ne compteraient pas suffisamment d’étudiantes. Les deux programmes ainsi abolis ne sont pas déménagés ailleurs.

Le Collège Marie-Victorin a confirmé au Devoirqu’il négociait actuellement avec les services correctionnels pour sauver le programme qui est menacé dans d’autres pénitenciers. « Pour le reste, on est en négociations », a indiqué Nathalie Baumgartner, porte-parole du cégep, ne niant pas qu’au moins un autre établissement carcéral pour hommes pourrait perdre son programme de formation collégiale. « On est en train de reformuler les ententes ».


Le cégep, qui refuse d’en dire plus pour ne pas nuire aux négociations, souligne toutefois que les « changements » qui surviennent découlent du budget fédéral déposé en mai dernier. En effet, selon le dernier budget, le ministère fédéral de la Sécurité publique a subi une ponction de 179 millions, dont près de la moitié (85,5 millions) est puisée à même le budget des services correctionnels.


En vertu d’une entente fédérale-provinciale, le Collège Marie-Victorin offre une formation collégiale dans les pénitenciers fédéraux depuis 40 ans. Les cours donnés actuellement permettent l’obtention d’un diplôme d’études collégiales (DEC) en sciences humaines (sans maths), un DEC technique en informatique et une Attestation d’études collégiales (AEC) en informatisation des petites entreprises. Service correctionnel Canada (SCC) confirme qu’il n’y aurait plus que quatre établissements carcéraux au Québec (Archambault, Cowansville, Drummond et le Centre fédéral de formation) qui offrent de l’enseignement collégial.


Une « erreur »


Pour Christian Braën, qui a enseigné aux détenus dans le cadre du programme de Marie-Victorin, abolir ces programmes d’enseignement est une « erreur ». « J’en ai vu quelques-uns obtenir des DEC et je sais que dans plusieurs cas, c’est grâce à ça qu’ils ont pu se trouver un emploi. Ça a changé leur vie », a dit cet enseignant de français.


Paul Bélanger, professeur à l’UQAM et président du comité scientifique de la Chaire UNESCO de recherche appliquée pour l’éducation en prison du Cégep Marie-Victorin, juge « dramatique » le retrait de la formation collégiale dans les pénitenciers. « C’est d’autant plus bizarre qu’au même moment, un des États américains les plus conservateurs, le Texas, vient de faire une évaluation qui conclut que la formation dans les prisons est la meilleure façon de diminuer de façon durable les récidives », a-t-il noté.


Selon Jean-Pierre Simoneau, directeur des opérations de la Chaire UNESCO, les programmes de formation scolaire, qui mène à la réinsertion sociale d’un détenu au terme de sa peine, sont des « incontournables ». « Au Québec et au Canada, la grande majorité des 15 000-20 000 détenus vont sortir dans les premiers 48 mois. Il faut absolument faire quelque chose pour assurer la sécurité du public et c’est pourquoi il faut dès le début faire quelque chose pour favoriser la réinsertion », a-t-il soutenu.


Des raisons idéologiques


Il doute que le gouvernement Harper fasse de grandes économies en coupant dans la formation puisque, selon lui, 95 % du budget d’une prison est consacré à la sécurité et 5 % aux opérations et programmes. « Ça ne coûte pas très cher de maintenir un programme de formation dans un pénitencier », avance-t-il. Selon lui, c’est plutôt garder un individu entre quatre murs 24 h sur 24 h, 365 jours par année qui coûte cher.


Le criminologue Jean-Claude Bernheim, ne se dit pas surpris par l’abolition de la formation collégiale dans les prisons. « Depuis des années, on coupe par étapes. Et avec le gouvernement conservateur, c’est loin d’être étonnant que ça se poursuive », a-t-il dit en soulignant que les programmes universitaires ont été enlevés des centres de détention dans les années 1990. « À mon avis, ils installent tout un contexte afin de mettre en place un pénitencier de style américain avec 2000 ou 3000 détenus. »


Selon lui, le but du gouvernement n’est pas de faire des économies d’argent, mais plutôt de servir une idéologie. « Le but est purement électoraliste. C’est pour dire aux gens : « Vous qui êtes pauvres et qui devez emprunter pour étudier, soyez assurés qu’on ne va pas permettre aux détenus qui ont commis des crimes d’étudier », a-t-il noté. S’il faut économiser, pourquoi ne pas offrir une formation à distance, via Internet ? suggère-t-il. « La technologie Internet est interdite dans les pénitenciers, mais pourtant, en Israël, les détenus ont accès à Internet, même les Palestiniens y ont accès », a fait remarquer M. Bernheim.


Par ailleurs, les services correctionnels ont également annoncé que dès 2014, tous les repas des pénitenciers fédéraux du Québec allaient être cuisinés à partir de la prison de Sainte-Anne-des-Plaines. Selon le journal Le Guide de Cowansville, cette décision, en plus d’affecter une centaine de postes d’employés permanents et non permanents, privera les détenus d’une formation en cuisine qui leur permettait d’obtenir un diplôme professionnel.

17 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 5 décembre 2012 05 h 31

    Éthique disciplinaire : la promotion de l’ignorance comme stratégie de réhabilitation !

    Le parti de Monsieur Harper, qui mérite plutôt le qualificatif de démolisseur que celui de conservateur, n’en manque pas une pour faire régresser les institutions et les politiques sociales.

    Comment peut-on justifier la promotion de l’ignorance comme stratégie de réhabilitation ? Certainement pas si l’on se place dans la perspective d’une éthique humaniste et moderne !

    Il est vrai que la notion de réhabilitation est absente de la conception disciplinaire/néolibérale de l’État et de ses politiques, telle que déployée par le gouvernement Harper, sans obstacle politique du fait de la division stratégique de l’opposition. L’idée d’une coalition qui aurait pu comprendre le Bloc québécois, le PLC et le NPD a été mise au rancart de l’Histoire par ces deux derniers partis, dans leurs vaines aspirations au pouvoir.

    Le Québec n’a plus rien d’autre à faire, devant cette fuite en avant vers le pire et ses superlatifs, que d’accéder au statut normal et légitime de toute nation qui se respecte.

    Yves Claudé

  • Gaston Bourdages - Abonné 5 décembre 2012 05 h 56

    Je trouve profondément dommage...

    ...je suis un de celles et ceux ayant bénéficié des services de ces gens dédiés de «Marie-Vic..» aux moments où je «résidais» au pénitencier de Cowansville - 1990-1991(partie). J'y suivais, par besoins, je le réalise mieux aujourd'hui, des cours en Sciences Humaines moi qui ai eu besoins, je me répète, de prison et de pénitencier(s) pour m'humaniser...dixit une ex-employée de notre entreprise de l'époque.
    Un des énormes avantages, essentiels pour moi, de cette formation: me placer devant «ma» criminalité et m'y sensibiliser en m'invitant à la réflexion. Ma formation reçue, grâce à des profs. et appariteur très dédiés, m'a mis sur la piste des «Pourquoi?» et «Comment?» de la criminalité qui a été mienne...Piste conduisant à une route, un périple de vie qui dura 23 ans.
    Oui, je trouve dommage. Qu'il me soit ici permis de remercier ces gens de «Marie-Vic...» de qui j'ai beaucoup reçu. Elle et ils font partie de la réhabilitation qui est, pour aujourd'hui mienne. Face à demain, avec confiance et espérance, je me croise les doigts.
    Il existe de ces politiciens(nes) complètement coupés d'une réalité....dommage et certainement plus encore!
    Mes respects,
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - ex-bagnard et écrivain publié «en devenir»
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.
    http://www.unpublic.gastonbourdages.com

  • Serge Grenier - Inscrit 5 décembre 2012 07 h 04

    Plus de criminels en dehors qu'en dedans

    Malgré tous leurs efforts, les forces de l'ordre n'attrappent qu'une fraction des criminels qui s'activent dans la société. Et quand ils réussissent à en attrapper un, les tribunaux n'en condamnent qu'une fraction à la prison (souvent seulement après la 3e offense). Donc, mathématiquement, il y a bien plus de criminels en dehors des prisons qu'en dedans.

  • Eddy Nat - Inscrit 5 décembre 2012 08 h 42

    Prison = synonyme de *privations*

    • Louka Paradis - Inscrit 5 décembre 2012 11 h 15

      L'éducation, l'instruction devrait-on-dire, c'est plus payant que la coercition et l'ignorance. Quand les prisonniers sortent une fois leur peine terminée, c'est préférable qu'ils puissent travailler, sinon que pourront-ils faire d'autre que de retourner vers la fraude, le crime, le trafic de stupéfiants, le vol, etc. Il faut penser plus loin que son nez quand on dirige un pays... Mais pour les Cons-ervateurs sou la houlette de Harper, les prisons c'est une «business», comme aux USA. Quelle tristesse ! et surtout, quel gaspillage !
      Louka Paradis, Gatineau

  • Jacques Morissette - Abonné 5 décembre 2012 08 h 47

    Les principes simplistes de l'économie de marché des Conservateurs conduira tout droit à des drames sociaux.

    Avec les Conservateurs de Harper au pouvoir, la société recule de plus en plus au lieu d'avancer. Beaucoup d'individus sont en prison, souvent en raison de leur fragilité personnelle et de leur manque d'éducation. C'est souvent une fragilité carapace d'une sensibilité qu'ils cherchent à protéger des autres.

    Pour certaines de ces personnes, l'éducation peut parfois devenir pour eux une bouée de sauvetage qui les sauve du gouffre dans lequel la vie peut les avoir enlisé. Parmi ces personnes, il y a d'immenses potentiels qui dorment et qui dormiront d'autant plus à mesure qu'on leur coupera l'accès à l'éducation.