Scolarisés et analphabètes

Après un parcours sinueux, Mathieu Charbonneau a abandonné l’école à 16 ans avec un français de niveau 2e année primaire.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Après un parcours sinueux, Mathieu Charbonneau a abandonné l’école à 16 ans avec un français de niveau 2e année primaire.

Au Québec, le tiers des jeunes décrochent avec un niveau de littératie insuffisant pour bien fonctionner. Pire encore, un sur dix est totalement analphabète. Comment est-ce possible ? L’école a des comptes à rendre.

Mathieu Charbonneau, jeune ébéniste de 18 ans, ne lira pas cet article. Il ne lira d’ailleurs aucun autre texte de ce journal. Il n’a pas non plus su lire les formulaires de commande de meubles qu’on lui présentait au travail et il a donc perdu son emploi. En fait, Mathieu ne sait pas lire, ni écrire. Parler ? Ça oui. Avec verve.


« Je regardais le canal Découvertes avec mon père. N’importe quel synonyme, je les connais tous. Mon langage est très développé, c’est ma lecture qui fait défaut », lance le grand colosse de 6 pieds, qui réside avec sa mère dans un bungalow de Saint-Hubert.


Il est 10 h. Assis à la table de la cuisine, Mathieu sirote un coca-cola et grille cigarette sur cigarette. Posé, il parle avec maturité, mais on sent que ça grouille en dedans lorsqu’il raconte son difficile parcours. Ses yeux bleus perçants sont distraits par le grand écran du téléviseur allumé avant que sa mère l’éteigne pour aider à sa concentration.


« Comment c’était, l’école ? Rough… » Un euphémisme. Après une courte maternelle, - son « seul bon souvenir de l’école », confie-t-il -, ses années au primaire deviennent un enfer. Il fait huit écoles en six ans, est rejeté de tous, répond par la violence et se fait constamment « maîtriser » par ses éducateurs. « Je me suis toujours senti seul, j’avais un surplus de poids. Quand mes parents se sont séparés, je n’ai pas accepté que mon père parte avec la gardienne », résume-t-il.


La galère à la maison, des parents qui flirtent avec le crime organisé et un petit frère, semi-aveugle, en troubles d’apprentissage dont il doit souvent s’occuper. Mathieu a bien d’autres soucis que d’apprendre le français. D’autant qu’il souffre d’une dyslexie qui n’a jamais été diagnostiquée formellement, hormis une note à son dossier en 6e année inscrite par une des rares orthophonistes qu’il a pu voir durant son parcours.


« Les services ? Quels services ? », intervient sa mère. À son récit, on comprend que ses problèmes de comportement, ses fugues et les fréquents épisodes de bagarre auxquels il a été mêlé ont occupé le corps enseignant à autre chose.


« En français, je suis resté en 2e année primaire. J’étais toujours dans des classes spéciales. Je redoublais tout le temps. Chaque année, je devais recommencer au début du livre, explique Mathieu. Je n’avais aucune motivation et je me faisais écoeurer. Je m’arrangeais pour me faire mettre dehors. Je bousculais des intervenants, j’avais pogné tous les trucs pour me faire suspendre. »


À qui la faute ?


L’horizon semble aussi noir à l’école secondaire Hélène-de-Champlain, qui accueille les ados avec des troubles graves de comportement. Mathieu a fait les « 200 coups », comme il dit. Vols de voiture, infraction dans les maisons… Sans compter les violents combats dont il ne ressort pas indemne, les dépressions et les tentatives de suicide. Mais en 3e secondaire, il y a eu comme un déclic qui porte un nom : maman Karine. « C’était ma prof, mais je l’appelle de même. Au début, j’étais renvoyé à tour de bras, mais après, ça a arrêté. Elle m’a donné de l’attention. Que je ne sache pas le français, ce n’était plus grave. Elle a compris », raconte Mathieu, attendri.


Le jeune adolescent apprend les rudiments de la cuisine, de l’ébénisterie et apprend à s’occuper du jardin communautaire. « C’était la seule école que, quand je me levais le matin, j’étais content », dit-il. Trop peu, trop tard. Personne ne s’étonne quand à 16 ans il décroche, comme beaucoup d’autres « échappés » par le système.


Au Québec, un jeune sur trois (36 % des 16 à 25 ans) quitte les bancs d’école sans avoir atteint le seuil critique dʼalphabétisme pour fonctionner et un sur dix est complètement analphabète.


À qui la faute ? L’école, la famille, la société ? Le tout est partagé, disent les experts. La famille, surtout la vulnérable, a bien sûr son rôle à jouer, croit Julie Myre-Bisaillon, professeure à la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke. « Mais l’école a aussi de grands pas à faire pour travailler avec les parents qui sont souvent eux-mêmes en rupture avec le système. Il y a un rapprochement à faire », soutient-elle.


Ainsi, sans porter tout le blâme, l’école a donc ses torts. L’institution scolaire a la responsabilité d’élever les élèves au même niveau, ne serait-ce que parce qu’ils arrivent inégaux. C’est ce que Marc-André Deniger, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation à l’Université de Montréal, appelle le rôle « compensatoire » de l’école. « L’école doit agir tôt pour combler cet écart », note-t-il, rappelant les bienfaits des maternelles 4 ans en milieux défavorisés.


L’école doit aussi chercher à créer des liens entre les services locaux (bibliothèques, centres culturels). « Même les intervenants en garderie doivent accepter l’idée que, s’il y a des maternelles 4 ans, c’est pour avoir du contenu pédagogique. Alors, pourquoi pas dans les services de garde ? » Il y en a encore qui s’y opposent, fait-il remarquer.


Se méfier de l’étiquette


Ensuite, les enseignants prennent le relais. Sans remettre en cause leurs compétences, M. Deniger les rend responsables. Il reconnaît que le manque de ressources et l’« intégration sauvage » des enfants en difficulté exigeraient de plus petites classes. Sans quoi, la tendance vire vite à l’« étiquetage » trop rapide, ce qui cause beaucoup de tort à l’enfant. Le professeur en fait d’ailleurs une des causes systémiques de l’analphabétisme. Et ça commence dès le primaire.


« Quand un jeune commence l’école, l’inégalité qui est sociale se transforme en inégalité scolaire. La « valeur » de l’élève s’installe très tôt et il va se construire à partir de cette valeur qu’on lui accorde. Il va se créer une représentation de lui-même selon s’il est étiqueté bon ou faible et ça aura une influence sur bien des aspects de sa vie », explique M. Deniger en appelant à se « méfier de l’étiquetage rapide ». « Moi, quand j’allais à l’école, ça ne se passait pas comme ça. On pouvait bien avoir une « valeur » ordinaire, mais nos maîtresses d’école ne nous classaient pas. Elles croyaient en leurs capacités de nous amener ailleurs. »


Julie Myre-Bisaillon pense que moins d’élèves seraient « échappés » si tous les profs possédaient un baccalauréat en adaptation scolaire. « Ils devraient ensuite se spécialiser pour enseigner au primaire ou au secondaire », estime-t-elle. Elle plaide aussi pour plus de souplesse et de diversité dans les pratiques selon l’esprit de la réforme. Sortir des sentiers battus pour « accrocher » l’intérêt d’un enfant. Quitte à reléguer le manuel scolaire et la dictée aux oubliettes.


Le comportement de l’élève joue aussi. « Dans un grand groupe, le jeune qui a 55 % et qui ne dérange pas, on va le faire passer », reconnaît Mme Myre-Bisaillon. À l’inverse, s’il est trop turbulent, son comportement masquera ses troubles d’apprentissage, qui devraient pourtant être dépistés et pris en charge.


Voilà qui décrit bien l’histoire de Mathieu. Celui d’un enfant profondément troublé devenu adulte, qui ne peut pas jouer à des jeux sur Internet, regarder des films sous-titrés, aller au guichet automatique sans avoir recours au service audio pour les aveugles, envoyer et lire des messages-textes lorsqu’il drague une jolie fille et qui a besoin d’appeler sa mère pour qu’elle l’aide à se repérer lorsqu’il lui épelle de peine et de misère les lettres d’un panneau de rue.


Dyslexie et cie


Malgré tous les efforts déployés, il y aura toujours des cas irrécupérables. « Parce que le système scolaire standard n’est pas fait pour eux ou parce qu’ils ont des troubles d’apprentissage trop grands », croit Julie Myre-Bisaillon. Environ 12 % des élèves ont des difficultés, soit des troubles (comme la dyslexie, la dysphasie, TED, etc.) ou un retard scolaire. Comme Mathieu, les dyslexiques ont de réels problèmes qui les empêcheront de réussir en lecture, insiste-t-elle. « Il y a divers degrés et des rééducations possibles, mais on ne guérit pas d’une dyslexie. C’est un trouble, pas une maladie. »


Certains vont réussir à passer à travers le système scolaire, en se battant pour avoir des services, dit-elle. « C’est extrêmement essoufflant pour ces élèves-là, qui ont une intelligence normale et qui mériteraient leur place avec les autres, mais qui vont être mis en classe d’adaptation ». D’autres, moins chanceux, n’auront pas d’aide ou un trouble trop sévère qui les fera pallier leur manque de vocabulaire… par l’agressivité et la violence.


Mathieu Charbonneau sait que tôt ou tard il devra apprendre à lire. « Ça m’intéresse, mais je ne suis pas les deux pieds en avant. J’ai un pied de reculons », admet-il. À la fin de l’entrevue, sur le pas de la porte, il y a encore une chose qui le fait hésiter : Jacques Demers, l’entraîneur du CH… il a quand même bien réussi. « Je pourrais peut-être devenir connu comme lui. »

***
 

Statistiques

1,3 million de Québécois de 16 ans et plus éprouvent de graves difficultés à lire et écrire.
 
36 % des jeunes de 16 à 25 ans sont analphabètes.
 
Le taux de décrochage au Québec oscille entre 20 et 30 % depuis 20 ans.
61 commentaires
  • LAURENT PRADIES - Inscrit 10 novembre 2012 05 h 05

    miroir global

    en fait ces chiffres sont meilleurs que ceux que l'on avait il y a 100 ans, mais si on les compare à ce que notre élite souhaiterait voir refléter de la société qu'elle domine, le miroir n'est guère valorisant: les compétences acquises sont le reflet de ce que la société y a investi, les enseignants sont une partie du problème, ils sont aussi seulement une partie de la solution.
    Un enseignant ne peut rien faire si le matin le jeune arrive sans être prêt à recevoir l'enseignement, cela relève du travail des parents, cela relève aussi des structures et valeurs produites par la société et donc surtout par ses élites (que tout le monde voit corrompues et égoistes).
    Pour cela il faut déjà investir financièrement, il faut fournir des emplois valorisant à une population afin qu'elle ne soit pas marginalisée et puisse motiver ses rejetons; il faut que les médias et nos modèles ne valorisent pas l'argent facile, la violence, la médiocrité, mais le goût de l'effort, l'idée que notre liberté passe par des compérences acquises et que cela nécessite des efforts d'apprentissage....on a jamais que les enfants que l'on produit, leur faiblesse n'est que le miroir de nos renoncements et nos hypocrisies...Qu'avons-nous fait pour que ces jeunes soient différents, il est temps de se regarder la face...

    • Roxane Bertrand - Abonnée 16 novembre 2012 14 h 21

      Je suis d'accord que plus on investie en éducation, plus on embellie notre société. Si on prend la moitier de l'argent que l'on met en santé et qu'on le transfert en éducation, je parie que le budget s'équilibrera de lui-même.

  • François Desjardins - Inscrit 10 novembre 2012 06 h 13

    Triste histoire...

    Les derniers chiffres écrits ici dans cet article sont incroyables, tristes, révoltants et bouleversants!

    Quand un enfant se passionne pour un sujet, il est très plausible qu'avec un peu d'aide, il veuille mieux lire et écrire sur ce sujet...

    Comment l'école sait-elle explorer les passions des jeunes, les exploiter et les canaliser découvrant en ces passions un levier puissant?

    Comment partir d'un fort talent en arts plastiques pour en arriver à une meilleure performance en français?

    Sait-on simplement faire cela, alors qu'encore au XXI ème siècle on ne juge «sérieusement» les performances d'un élève que par le français et les mathématiques, ayant dans son vocabulaire l'offensant qualitatif de «petites matières scolaires», tout ce qui ne relève pas de ces deux vaches sacrées!

    Crucifiantes incultures!

    ...cela n'explique pas tout.... mais cela en explique beaucoup.

    • Robert Devault - Inscrit 10 novembre 2012 14 h 51

      M.Desjardins,pour éviter qu'un adulte de 25 ans,en 2012,au Québec, soit illétré,il faut lui enseigner le FRANCAIS.
      Il me semble que ce n'est pas compliqué.

    • maxime belley - Inscrit 11 novembre 2012 16 h 40

      Non mais faut aussi valoriser la connaissance au Québec la majorité des jeunes vont faire 8 mois de cours de construction pis vont gagner plus d'argent que bien des universitaires sans avoir à aprendre à lire et écrire ni penser.

    • Nathalie Gascon - Abonnée 11 novembre 2012 22 h 18

      je ne suis ps d'accord monsieur Devault .Les enfants comme une de mes filles qui est disorthographique ne pourront jamais apprendre le français comme ceux qui ne souffrent d'aucun ntrouble .Ils ont besoin d'être détectés et aidés .Avoir accès à un neuropsychologuie coûte entre 1400 et 2200 dollars.

  • Caroline Moreno - Inscrite 10 novembre 2012 06 h 40

    Enfonçons le clou...

    L'apprentissage intensif de l'anglais va sûrement aider à régler le problème du français !!!

    • Gilles Théberge - Abonné 10 novembre 2012 12 h 18

      Votre ironie est pertinente. Effectivement tant qu'on va se concentrer sur l'accessoire, on ne fera rien pour répondre aux besoins essentiels de nos enfants.

      Des services de soutien avec des professinnels compétents, un abaissement significatif du ratio maître/élève notamment.

      Ça ce sont de vraies affaires. Mais les dégât qu'a fait Charest et les libéraux depuis dix ans sont tellement importants que ça va en prendre dix autres simplement pour dégager les débris qui encombrent nos institutions.

      Mais est-ce que notre gouvernement pourra agir en toute liberté? Pas certain. Il est à souhaiter que nos amis de QS le comprennent lors de la prochaine élection.

    • Marc Collin - Inscrit 14 novembre 2012 09 h 52

      @Gilles Théberge, et qui va payer la note?
      c'est de la volonté qui manque au jeune et ça on ne peut pas l'acheter

  • martine sistac - Inscrite 10 novembre 2012 07 h 01

    Petite information pour Mr Deniger

    Je travaille en garderie depuis des annees et nous preconisons un contenu pedagogique pour les 4 ans , comme des exercisses de pre-ecriture, pre-lecture, pre-mathematique, sous forme ludique mais serieuse.... le ministere n est pas tout a fait daccord et preconise un programme base uniquement sur le jeu, le choix donne a l enfant, sans rien d imposer.... C est tres difficile de fonctionner en contradiction. Pourtant les parents eux-memes sont tres demandeurs de structures a contenu pedagogique. Alors il faudrait que les personnes qui reflechissent a l enseignement a donner aux enfants accordent leurs violons !

    • François Desjardins - Inscrit 10 novembre 2012 12 h 08

      [...] pre-ecriture, pre-lecture, pre-mathematique [...]

      ...et voilà...en plein ce que je disais....!

    • Sophie D'Amours - Inscrite 11 novembre 2012 23 h 05

      Madame, il est tout à fait possible pour les enfants de réaliser des apprentissages significatifs par le jeu. Forcer des apprentissages disciplinaires trop tôt chez les jeunes enfants en garderie n'apporterait rien de bon et aurait même un effet néfaste sur eux. Je vous suggère de lire davantage sur le jeu et votre opinion changerait complètement.

    • Marc Collin - Inscrit 14 novembre 2012 09 h 48

      absolument rien n'empêche les parents de le faire à la maison... ils n'ont pas le temps pour leur enfant? surement pas la faute du gouvernement.

  • France Labelle - Inscrite 10 novembre 2012 07 h 26

    La fumeuse «litératie»

    Un autre buzz vaseux inventé par les pédagos. Votre texte n'en a pas besoin.
    Pour comprendre un texte, il faut comprendre la langue (à quand la réforme en profondeur de l'orthographe?), les aspects pragmatiques (qui se superposent à la logique standard) et il y a la connaissance du monde, essentielle si on veut comprendre un texte en physique, en économie ou en mécanique.
    La litératie confond tous ces aspects.

    Qui plus est, vous y mêlez des problèmes neurologiques (dyslexie) et surtout sociologiques.
    Pour quelle(s) raison(s) ne comprennent-ils pas un texte? Failles linguistiques, neurologiques ou simple manque d'intérêt parce qu'ils ont d'autres chats à fouetter ?