Écoles privées, écoles publiques - Bien plus que l’argent
Vendredi, en réaction à ses déclarations liant sélection des élèves et subventions versées aux écoles privées, faites tant au Devoir qu’à La Presse et jouées dans les deux cas à la une, la ministre Marie Malavoy a balisé ses propos. Il ne s’agissait pas pour elle d’une priorité, elle a simplement répondu aux questions qu’on lui posait, a-t-elle expliqué dans une ronde d’entrevues à la radio et à la télévision.
C’est pourtant la ministre elle-même, à tout le moins au Devoir, qui a amené le sujet sur le tapis ! Alors, ballon d’essai ou véritable souci d’action ? Espérons que la deuxième option est la bonne, à condition que la ministre ne se limite pas au petit bout de la lorgnette avec lequel elle semble pour le moment considérer le problème, véritable, que pose de plus en plus la cohabitation du public et du privé.
Sur la sélection d’abord. Les établissements privés ont beau dire qu’une large part d’entre eux accueillent tous les élèves qui se présentent à leurs portes, simplement soumis à des tests de classement, il reste que le fardeau des cas lourds ne leur échoit pas. Mme Malavoy a raison : c’est l’école publique qui écope, particulièrement dans le grand Montréal et à Québec, où l’école privée est si recherchée qu’elle se permet sans peine d’être sélective, sur la base des notes comme du comportement d’un élève.
Que le privé prenne sa part des élèves en difficulté est une voie pour désengorger un système public qui a grand besoin qu’on l’appuie. Encore faudra-t-il voir quelle définition on donnera de la « difficulté » et dans quelle mesure une véritable menace planera sur les subventions versées aux écoles qui ne participeront pas à l’effort demandé.
À cet égard, le passé n’est pas garant de l’avenir. Des écoles confessionnelles privées ont déjà vu leur financement remis en cause. Mais comme il s’agit d’un geste lourd de conséquences, tant pour l’école que pour les parents, c’est la tolérance qui l’emporte. Le ministère donne une chance, et encore une autre. Imagine-t-on dès lors un gouvernement s’en prendre à des écoles réputées, qui ont de solides assises ? Déjà, la Fédération des établissements d’enseignement privé fait des mises à garde : pas question de voir diminuer la part de financement que lui verse l’État.
Cela annonce une belle bataille, mais surtout, cela ne vide en rien ce débat tabou qu’est notre système d’éducation à deux vitesses. Autant la place du privé en santé suscite des inquiétudes maintes fois soulevées et argumentées, autant celle bien implantée en éducation soulève peu de discussions. On est pourtant arrivés au point qu’au secondaire, le public devient, dans l’imaginaire collectif, l’école repoussoir pour tous !
Pour l’élite financière, professionnelle, intellectuelle du Québec, l’affaire est entendue depuis longtemps : la polyvalente est un non-choix pour ses enfants. Affaire de richesse, donc ? Non. La classe moyenne, dès qu’elle le peut, adopte le même comportement. Rater l’examen d’entrée au privé, devoir envoyer son enfant à l’école publique du coin devient synonyme de calamité ! Et l’on préfère ignorer les effets délétères qu’une telle réaction inflige au système public, dans ce qui se vit concrètement dans les classes. Même nos élus n’en ont qu’un écho théorique, la plupart évitant soigneusement les écoles publiques secondaires du Québec pour leur progéniture.
Il est vrai que l’attachement des Québécois aux écoles privées est unique en Amérique du Nord, font voir les spécialistes de la question. L’école s’est bâtie ici sous le contrôle des communautés religieuses. Quand le système public a pu finalement se déployer, il y a à peine 50ans !, la seule transition en douceur possible impliquait de laisser une large place au privé. Il en reste des traces, profondes : une tradition à laquelle se raccrocher dans un monde en mouvement.
Mais plus encore, il y a la motivation des parents. Les enquêtes le démontrent, ils ne sont pas en quête d’excellence quand ils visent le privé, mais d’encadrement. Pour leurs enfants ils veulent des devoirs, beaucoup !, des profs disponibles après les classes, des heures de dîner sous surveillance… Le privé le leur garantit, pas le public, très loin de ce genre de préoccupations. C’est de cela qu’il faudrait oser parler, pour nous sortir de la litanie de l’école des riches ou des beautés du libre-choix.








