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    Éducation - Pour que passe le printemps…

    13 octobre 2012 | Lisa-Marie Gervais | Éducation
    Le ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne
    Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir Le ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne
    Commission parlementaire, groupes de travail, états généraux, forums et sommets… La question du financement des universités a été scrutée d’innombrables fois au sein d’une panoplie de processus de consultation. Sitôt en poste, le ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne, s’est attelé à l’organisation d’un autre sommet sur la question. En quoi la formule passera cette fois le test là où d’autres n’ont pas réussi ?

    Du printemps, il faut tirer des leçons. La crise sociale induite par la hausse des droits de scolarité a été la démonstration la plus éloquente et la plus virulente de l’ampleur de la division de la société québécoise sur le sujet. Personne n’aura donc été surpris d’apprendre que le principal mandat confié au nouveau ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne, est de tenir un sommet sur le financement des universités dans les 100 premiers jours du gouvernement.


    Le ministre le dit d’ailleurs lui-même : le but premier de ce sommet n’est rien de moins que de « mettre fin à la crise étudiante ». En entrevue au Devoir, M. Duchesne a rappelé que « l’événement est nécessaire pour mettre fin à cette crise et tenter de ramener un dialogue entre les parties pour favoriser un contexte de prise de décisions qui vont nous amener ailleurs ».


    Ailleurs, vraiment ? Le ministre en est convaincu. « On ne se limitera pas à un débat sur des chiffres à savoir à quelle hauteur on doit fixer les droits de scolarité, car beaucoup de jeunes nous attendent là-dessus. Il va porter sur des grands thèmes, dont la question de l’accès à l’université et du financement, de la gestion des universités », a réitéré Pierre Duchesne.


    Pour l’ancien journaliste Jean-Pierre Proulx, qui fut professeur à l’Université de Montréal et président du Conseil supérieur de l’éducation, il ne suffit pas d’entendre des exposés en parallèle pour conclure qu’on tient un véritable débat. « Un débat suppose l’énoncé d’un argument et la réponse à cet argument suscite une contre-réponse et là, on arrive à une conclusion. Sinon, chacun reste campé sur sa position », soutient-il.


    Sa propre expérience lui fait envisager le sommet avec une certaine inquiétude. « J’ai assisté parfois comme journaliste ou comme universitaire à un certain nombre de sommets, et souventes fois ces sommets-là sont des exercices qui laissent insatisfaits, parce que le format de ces sommets est forcément très réglé dans la procédure, note-t-il. J’ai même vu des sommets où il y avait des horloges devant le pupitre et on donnait cinq minutes à chaque groupe pour exprimer sa position. »


    Là-dessus, le ministre promet de ne pas tomber dans le piège de certains processus de consultation. « Je vais tout faire pour que dans l’organisation on ne se ramasse pas avec une table ronde très nombreuse, genre 90 personnes, alors qu’on connaît tous déjà les positions. Ça va durer quatre heures, et après on va avoir fait un résumé de chaque mémoire des différents groupes d’intérêt, a ajouté le ministre. Il faut passer à une étape ultérieure. »


    Voilà qui explique les différentes préconsultations actuellement menées par le ministre et la création d’un site Internet où les lettres, suggestions, commentaires et mémoires peuvent, depuis vendredi, être « déposés ».


    Une longue liste de consultations


    Mais comment prétendre qu’il est possible d’aller plus loin alors qu’on a recours à une formule éculée pour discuter d’une question qu’on a maintes fois tenté de vider ? Ce n’est pas d’hier que le politique tente l’effort de discuter publiquement du financement des universités dans l’espoir d’en arriver à un consensus. Au début des années 1960, c’est par la noble voie de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec (soit le fameux rapport Parent qui a donné notamment lieu à la création du ministère de l’Éducation) que la chose a été abordée.


    Plus tard, fin des années 1970, la Commission d’étude sur les universités (aussi appelée la commission Angers) s’est penchée sur l’avenir de l’enseignement supérieur. À l’automne 1986, le gouvernement libéral de Robert Bourassa tenait des audiences publiques sur les orientations et le financement des universités dans le cadre d’une Commission parlementaire de l’éducation.


    Les états généraux qui se sont terminés en 1996 ont également soulevé la question des universités. En 2004, c’est au sein de la Commission parlementaire sur la qualité, l’accessibilité et le financement des universités que la question a de nouveau été débattue, et en 2005 le rapport Gervais, sur l’accès aux études universitaires, rendait aussi ses conclusions. En 2010, la ministre de l’Éducation Line Beauchamp convoquait une « rencontre des partenaires », soit un grand forum sur l’avenir des universités et leur financement.


    Bref, quoique non exhaustive, force est d’admettre que la liste des consultations sur les universités est plus que longue. Et c’est sans compter tous les débats, forums de discussions et avis du Conseil supérieur de l’éducation produits sur le même sujet. Il est difficile de croire qu’on innovera et qu’on pourra réinventer la roue.


    Pour Jean-Pierre Proulx, il faudrait qu’à tout le moins cette panoplie d’études serve à quelque chose et plaide pour que soit dressé un état de la question. « On ne part pas de rien », a-t-il insisté. « Et ce serait bien si les invités à ce sommet avaient préalablement un état de la question. On pourrait à tout le moins présenter les références aux grands documents qui ont traité de la question et, idéalement, une synthèse critique sur ce qui s’est dit là-dessus », a-t-il indiqué.

     

    Un exercice politique


    Le sociologue à la retraite Jacques T. Godbout croit que le sommet ne sera pas si différent des autres consultations déjà menées. « C’est souvent décidé d’avance. Ces consultations sont souvent une façon de faire entériner ce qu’on a déjà dit. Mais parfois, on se fait prendre à son propre jeu et c’est l’effet boomerang. On doit alors changer ce qu’on avait prévu », a-t-il dit.


    M. Godbout s’est intéressé « dans une autre vie », comme il le dit lui-même, à la participation publique. Il avait remarqué que, lorsque des hauts fonctionnaires ou des délégués du pouvoir prenaient sur eux de consulter ou d’étudier une question, la démocratie n’en était que plus diluée. « Quand ce sont les technocrates qui consultent, ça leur donne un pouvoir face aux élus et, en ce sens, ils court-circuitent le pouvoir des élus, ce qui nuit à la démocratie élective », rappelle-t-il.


    Le sommet entièrement orchestré par le ministre Duchesne, qui participe lui-même aux préconsultations avec les différents acteurs, aura ainsi le mérite d’asseoir face à face des élus et des représentants de la société issus de groupes de pression, croit-il.


    Jean-Pierre Proulx pense néanmoins que le sommet ne demeurera qu’un exercice politique. « Par définition, ça ne peut pas être autre chose. C’est un exercice de délibération politique et en amont, on fait participer les acteurs de la société civile », a-t-il soutenu. Pour lui, l’activité politique obéit à des règles qui mènent à la construction d’un rapport de force, un phénomène qu’il baptise joliment de « syndrome de Madeleine de Verchères ». Recluse avec un vieillard dans un fort de bois, la jeune héroïne en avait assuré la défense en accrochant des chapeaux aux pieux et en tirant avec son mousquet de divers endroits pour faire croire qu’il y avait plusieurs personnes.


    « Ici, plusieurs groupes d’intérêt ont les mêmes idées. On peut déposer 25 mémoires différents, mais qui viennent tous de la même famille d’esprit, fait remarquer M. Proulx. Au bout du compte, cet exercice est un exercice dont la qualité intrinsèque est déficitaire. Ultimement, on n’a pas besoin de faire tout ça. On a juste à lire tout ce qui s’est écrit, on met tout le monde dans des petits forts pour qu’ils tirent chacun leur tour et on va voir qui tire le plus fort », a-t-il caricaturé.


    Avant toute chose, M. Proulx suggère la lecture des sages propos tenus par feu le politologue Léon Dion, père de l’ancien chef du Parti libéral, qui signait en 1967 « Le bill 60 et la société québécoise ». Dans cet édifiant ouvrage, il a fait l’étude de ce qu’il a appelé « la campagne de pression » entourant le bill 60, la loi qui a notamment créé le ministère de l’Éducation. « Il montrait que les consultations publiques sont toujours des exercices politiques qui mettent en présence des acteurs qui ne sont pas toujours égaux quant à leur poids ou à leur ego, explique M. Proulx. Et il avait finalement conclu que, dans le cas du bill 60, c’est le mémoire de l’assemblée des évêques qui avait eu le plus de poids. Parce que c’était le lobby le plus fort. »


    Léon Dion démontre aussi que les consultations publiques, pour peu qu’elles veuillent permettre l’expression de toutes les voix, tendent à polariser les avis en deux camps, laissant de côté les « ni pour ni contre ». « Dans l’interprétation des vues des participants, le gouvernement ne pouvait guère être enclin à adopter des critères complexes propres à reproduire la gamme entière des idéologies exprimées », lit-on dans les conclusions de l’ouvrage. Bref, au plus fort la poche.

     
     
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