Enseignement supérieur - Les défis de Pierre Duchesne
À M. Pierre Duchesne,
Pauline Marois a eu la main heureuse en vous nommant ministre de l’Enseignement supérieur. Intellectuel et humaniste, vous n’avez pas été mêlé directement aux querelles universitaires.
Il vous faudra convoquer le sommet promis aux étudiants, sans en espérer trop sans doute. Comment arriver à une entente sur les droits de scolarité entre des acteurs aussi différents que les gens d’affaires, les recteurs et les étudiants ? Pas d’éducation gratuite à l’horizon. Tout au plus pouvez-vous prévoir la solution déjà offerte par Pauline Marois, une augmentation liée à l’inflation qui ne satisfera complètement ni les uns ni les autres et risque de remettre les étudiants dans la rue.
D’ailleurs, peut-on espérer d’un sommet de deux jours la réponse aux défis auxquels les universités font face ?
La population doute de plus en plus de la façon dont les recteurs gèrent l’argent que leur fournissent l’État et les étudiants. Malversations présumées au Centre universitaire de santé McGill, projets immobiliers inutiles à l’UQAM et à l’Université de Montréal, salaires somptuaires des recteurs et des cadres (mon recteur et la vice-chancelière de McGill, pour des responsabilités beaucoup moins lourdes, gagnent trois à quatre fois plus que la première ministre), concurrence acharnée à coup de succursales établies dans le territoire des voisins (UDM à Longueuil et à Laval, Université de Sherbrooke à Longueuil, Université de Rimouski à Lévis). Un meilleur contrôle de ces dépenses ne permettrait-il pas d’alléger encore le fardeau des étudiants en nous acheminant graduellement vers la gratuité scolaire ?
Gouvernance à la dérive
La « gouvernance » des universités laisse aussi à désirer : une directive gouvernementale les oblige à confier plus de la moitié des postes de leurs conseils d’administration à des membres extérieurs à la communauté universitaire, hommes ou femmes d’affaires de préférence. On peut se demander en quoi Paul Desmarais, Monique Leroux ou Tony Accurso pourraient mieux servir les intérêts de la société et de l’université qu’un professeur de physique, un chercheur en philosophie ou une étudiante en médecine.
Ces problèmes nous ramènent à une inquiétude fondamentale : la dérive néolibérale de l’université. « Le cerveau des étudiants doit correspondre aux besoins des entreprises », affirmait sans complexe le recteur Breton de l’Université de Montréal.
Cette dérive se concrétise de multiples façons. Les cadres des universités sont de plus en plus des administrateurs sans aucune expérience de recherche ou d’enseignement. Les enseignants de premier cycle sont majoritairement des chargés de cours, compétents mais mal intégrés aux structures universitaires. La recherche commanditée ou orientée prend de plus en plus de place, éloignant de l’enseignement ses bénéficiaires.
Comité de sages
Ces questions, le sommet ne pourra que les effleurer. Pour les approfondir, il devrait être suivi de la formation d’un comité de « sages » composé, par exemple, d’un étudiant diplômé, d’un ancien recteur, comme Claude Corbo, et de deux intellectuels ayant déjà réfléchi sur l’avenir de l’université; on peut penser à Guy Bourgeault, Céline Saint-Pierre, Jacques Hamel, Yves Gingras, Guy Rocher Jacques Beauchemin, Christian Nadeau ou Normand Baillargeon. Le travail de ce comité devrait être fondé d’abord sur une analyse et une réflexion plutôt que sur une vaste consultation à travers le Québec.
Ses conclusions montreraient peut-être comment l’université pourrait devenir plus ouverte à ceux et à celles qui veulent d’abord élargir le champ des connaissances et servir l’ensemble de la société. En les attendant, vous pourriez continuer à différer l’augmentation des droits de scolarité, ce qui serait fort opportun en temps de gouvernement minoritaire.
Bonne chance, votre tâche est difficile.
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Gabriel Gagnon - Professeur honoraire de sociologie à l’Université de Montréal








