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Terre-Neuve à contre-courant

Alors que la tendance est à la hausse des droits de scolarité au pays, Terre-Neuve-et-Labrador maintient le gel décrété il y a plus de dix ans

15 septembre 2012 | Lisa-Marie Gervais | Éducation
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	Droits de scolarit et frais afférents ont suscité la grogne des étudiants québécois.</div>
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
Droits de scolarit et frais afférents ont suscité la grogne des étudiants québécois.

Cette semaine, les études sur les droits de scolarité se sont multipliées, confirmant que la tendance est à la hausse partout au Canada. Ou presque. Avec le plus faible coût des études postsecondaires, Terre-Neuve-et-Labrador, qui gèle la facture des étudiants depuis au moins dix ans, fait figure d’exception.

 

«Le Québec a les droits de scolarité les plus bas en Amérique du Nord. » Cette phrase est souvent répétée comme un credo chaque fois qu’un gouvernement se lance dans l’arène pour proposer une hausse des droits de scolarité. Au printemps dernier, l’ex-ministre de l’Éducation, Line Beauchamp, avait également usé de la tactique pour justifier la hausse de la facture universitaire annoncée par les libéraux. Les fédérations étudiantes se sont empressées de lui rappeler qu’elle était dans l’erreur et qu’il existait au pays des endroits où les études coûtaient moins cher qu’au Québec. Un paradis estudiantin qui ne soit pas situé dans la bien-aimée Scandinavie, dont la gratuité fait rêver bien des étudiants ? Oui. En plein coeur de l’Atlantique, à Terre-Neuve-et-Labrador.


Démêlons d’abord les faits. À l’heure actuelle, le projet de hausse des droits de scolarité des libéraux ayant été suspendu depuis l’avènement d’un gouvernement péquiste, le Québec demeure la province canadienne la plus abordable sur le strict plan des droits de scolarité, exigeant 2168 $ des étudiants, contre 2550 $ à Terre-Neuve. Mais si l’on tient compte des frais afférents, pour des services aux étudiants tels le centre sportif ou certains soins de santé, le résultat est tout autre. Alors qu’à Terre-Neuve-et-Labrador ces sommes obligatoires laissées à la discrétion des universités sont de 220 $, contre 720 $ en moyenne au Canada, elles peuvent dépasser les 1000 $ dans les établissements québécois, à l’Université McGill, par exemple. C’est ainsi que le Québec est détrôné au profit de sa consoeur de l’Atlantique, qui non seulement est la championne du faible coût des études, mais qui chemine vers la gratuité.


Pourtant, plusieurs rapports sur le coût des études publiés cette semaine l’ont bien démontré : la facture des étudiants canadiens augmente de façon fulgurante depuis la dernière décennie, à un rythme trois fois plus rapide que l’inflation. Et d’année en année, le bond que font les droits de scolarité est toujours plus grand, a fait remarquer une étude de Statistique Canada. Les étudiants canadiens inscrits à temps plein à un programme de premier cycle universitaire ont payé en moyenne 5 % de plus cet automne en droits de scolarité qu’ils ne l’ont fait un an plus tôt. Cette tendance à la hausse s’observe également pour les frais afférents et à tous les cycles universitaires (baccalauréat, maîtrise, doctorat).

 

Un cas d’exception


Bref, la facture augmente partout, à tous les cycles, y compris pour les étudiants étrangers… Sauf à Terre-Neuve-et-Labrador. Les droits de scolarité y sont gelés depuis 2000 et une réduction de 25 % s’est opérée jusqu’en 2003-2004. Depuis, la facture des étudiants stagne. Élue à la fin de l’année 2010, la première ministre, Kathy Dunderdale, du Parti progressiste-conservateur, avait pour promesse électorale de maintenir ce gel, à l’instar des deux autres partis dans la course, libéral et néodémocrate. Même qu’elle a promis d’éliminer le programme de prêts pour le remplacer par un programme de bourses, qui tiendrait mieux compte des besoins des étudiants. Déjà, les intérêts sur les prêts avaient été éliminés il y a quelques années et l’aide financière aux étudiants étrangers, bonifiée. On dotera de 44 millions l’université, pour l’embauche et la recherche. Et tout cela malgré un budget déficitaire qui comprend des pertes d’emplois et une dette nette de 7,5 milliards qui se creusera encore d’un milliard en 2013.


Ces décisions pour le moins audacieuses qui font naviguer Terre-Neuve-et-Labrador à contre-courant sont pourtant le fruit d’une réflexion très pragmatique amorcée dans les années 1990. Avec une économie en perte de vitesse, la province connaissait alors un important exode de sa population en même temps que croissaient ses besoins en main-d’oeuvre qualifiée. Au tournant des années 2000, la seule université publique, la Memorial University, avec des droits de scolarité atteignant le sommet historique de 3300 $, était devenue inabordable. Les familles les plus pauvres devaient alors consacrer près de 45 % de leurs revenus après impôt au paiement des droits de scolarité. « L’endettement ne cessait de croître », souligne Michael Walsh, président de la Fédération canadienne des étudiants et étudiantes section Terre-Neuve (FCEE-TN).


Pour Christopher Dunn, professeur au département de sciences politiques de la Memorial University of Newfoundland, le gouvernement libéral d’alors n’a eu d’autre choix que de chercher à rendre l’enseignement supérieur plus accessible. Selon lui, ce choix de diminuer les droits de scolarité résulte de considérations très « terre à terre ». « Ça ne faisait pas partie d’un modèle social, et c’est peut-être ce qui fait la différence entre notre province et le Québec. Les étudiants ne forment pas une assez grande part de la population pour influencer les politiques du gouvernement », a-t-il soutenu. « Ce choix vient davantage d’une situation de baisse démographique. Et de la nécessité d’une main-d’oeuvre qualifiée. » Et, peut-être bien, du besoin de rehausser la fierté nationaliste et la nécessité de diplômer localement les élites, celles-ci ayant longtemps été formées à l’extérieur de la province, analyse-t-il.

 

L’éducation, une priorité


« Les gens croient qu’on peut maintenant se payer un tel système parce que l’économie va mieux. Pourtant, le gouvernement a fait ce choix il y a plus de dix ans alors qu’il y avait très peu d’argent dans les coffres », note Michael Walsh. « Le gouvernement ne remet plus en question le financement, l’éducation postsecondaire est une priorité. Alors qu’au fédéral, ce sont les baisses d’impôts et les prisons. »


Les réflexions amorcées par le gouvernement terre-neuvien qui ont mené à la rédaction Droits de scolarité et frais afférentsen 2005 d’un livre blanc sur l’éducation postsecondaire avaient déjà sonné l’alarme. Et le consensus existant entre les syndicats, les représentants étudiants, le monde des affaires et la classe politique a certes bien préparé le terrain. « Tous les sondages montraient qu’il était urgent de trouver des solutions. Tout le monde s’entendait là-dessus », souligne M. Walsh.


Au Québec, la Fédération étudiante universitaire (FEUQ) loue l’exemple de Terre-Neuve-et-Labrador. « C’est impressionnant comme virage », dit la présidente de la FEUQ, Martine Desjardins. Elle trouve néanmoins dommage qu’il ait fallu attendre que la province soit au bord du gouffre pour faire de l’éducation sa priorité. « Les changements viennent malheureusement quand la situation est critique », souligne-t-elle. « Reste que Terre-Neuve est le cas parfait pour montrer que quand on baisse les droits de scolarité, ça augmente l’accessibilité. »


Selon la FCEE-TN, des études ont démontré que la population étudiante venant de Nouvelle-Écosse, où l’université coûte le double, a augmenté de 1100 % et celle du Nouveau-Brunswick, de 800 %. De nouveaux visages, surtout de Chine et d’Afrique, ont aussi fait leur apparition.


La présidente de la FEUQ croit que le Québec a des leçons à tirer de sa consoeur de l’Atlantique. « On devrait faire la même chose pour nos régions. Ça freinerait l’exode et permettrait le développement local […] quand on sait que 70 % des jeunes des régions du Québec sont de première génération universitaire. »


Il reste cependant encore beaucoup à faire pour préserver les acquis, croit le président de la FCEE-TN, même s’il estime la population étudiante de la province « particulièrement chanceuse ». « En juin dernier, on a organisé une journée de mobilisation et la première ministre, qui était invitée, a déclaré que l’éducation était un droit et non pas un privilège économique », raconte M. Walsh. « Elle a même dit qu’elle espérait qu’un jour le diplôme serait complètement gratuit. »


Moins optimiste, Christopher Dunn doute que cet élan de gratuité aille très loin. « Pour l’instant, Terre-Neuve et Québec vont continuer à jouer dans la même ligue [celle des faibles droits de scolarité] », a-t-il dit, avant de poursuivre : « Mais j’ai l’intuition que la tendance va s’inverser et que le gouvernement terre-neuvien va finir par hausser les droits de scolarité. Pour lui, ce qui est important, ce n’est pas que les droits soient gelés, mais qu’ils soient parmi les plus bas au pays. » Et à cela, les étudiants ne pourront pas grand-chose, conclut-il.

 
 
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