Des maux dans la tête
L’analphabétisme est rentable en politique
Le plaisir de la lecture est un luxe qui n’est accessible qu’à une faible minorité. Ainsi, si la presse française fait l’éloge de Peste et choléra, de Patrick Deville, combien du grand nombre auront en fait accès à un tel ouvrage ? Et si, au Québec, vlb éditeur se félicite de proposer en traduction La question du séparatisme, ce texte que l’urbaniste torontoise Jane Jacobs a proposé en anglais dès 1980, qui le lira avant de se présenter devant une boîte de scrutin ? Ces deux ouvrages ont en effet chacun le même défaut : ils proposent trop de mots, supposent un arrêt dans le temps et surtout n’offrent pas une solution simpliste pour comprendre soit un personnage, soit un espace démographique.
Dans un univers, donc, où la quote est devenue la façon de faire, où les programmes politiques affichés, voire claironnés, se résument à quelques phrases (« Être ou ne pas être souverainiste », telle serait, pour plus d’un, la seule question), des élections au moment du résultat tiennent plus de la performance que de la complexité des enjeux qui normalement devraient les décrire.
Ravages
On a dit les ravages qu’opère l’analphabétisme. On dit et on répète qu’il en va de l’avenir d’une société dans un monde mondialisé où l’industrie et les secteurs des services nécessitent continuellement une mise à jour des connaissances pour que le travailleur comme le professionnel demeurent opérationnels.
Mais ce qu’on a moins présenté, c’est le fait que les solutions simplistes font aussi des ravages : regardons comment votent les populations des régions sudistes de notre voisin américain, et alors seule la présence de la peur explique qu’on en vienne à soutenir des candidatures souvent extrémistes pour la seule raison qu’elles semblent être, elles, porteuses d’apparentes vérités et que celles-ci soient, plus d’une fois, non démontrées.
Nous vivons dans un temps où le temps lui-même semble se dérouler en accéléré. Et la médiatisation impose continuellement de nouvelles images qui à leur tour seront vite balayées : combien de stars d’un soir disparaîtront du petit écran ou de son complice, cet ordinateur relié à Internet ? Mais que cela se passe un dimanche donné à Tout le monde en parle et plus aucun sondeur ne pourra prédire le résultat final affiché en fin d’une soirée électorale.
Les politiciens connaissent la chose. Et les 15 minutes de gloire dont parlait Andy Warhol se résument maintenant à 15 secondes dans un journal télévisé ou, mieux encore, à une simple répartie accueillie avec des rires et des éclats de voix dans une tribune populaire, l’une de celles qui font maintenant office de laboratoire de la pensée populaire.
Simplicité involontaire
Dans un monde complexe comme le nôtre, il semblerait contradictoire que tout doive être simple, simpliste, si on s’adresse au grand nombre. Des statistiques nous en donnent toutefois la raison : « C’est que 33 % de la population québécoise n’arrive pas à atteindre un niveau suffisant de littératie pour pouvoir compléter une cinquième secondaire, développer de nouvelles compétences professionnelles ou occuper un emploi de base. À cela s’ajoute 16 % de la population qui n’est pas fonctionnelle. Elle ne peut ni lire, ni écrire. C’est grave. » Ce constat déposé par Monique Brodeur, doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Montréal, qui en fera frémir plus d’un, explique aussi que, élections ou pas, il devient parfois difficile d’y aller à coups de gueule pour attribuer la faute aux seuls enseignants et enseignantes l’existence de ce fléau qu’est le décrochage scolaire.
Et si ce n’était que cela : le décrochage. Il y a plus. Car nous en arrivons à vivre dans une société où le discours des valeurs n’a plus cours et où, si une image vaut mille mots, elle vaut aussi peu de choses, car les mots eux-mêmes n’ont plus de valeur. Et alors s’impose par leur seule répétition ce que certains déposent comme des vérités.
Ainsi, qui élabore une idée, développe un concept, se voit mis au ban, se voit presque voué à n’être qu’un autre de ceux et celles qui prêchent dans un désert, celui des idées.
Agir
Faut-il baisser les bras ? Faut-il continuer d’admettre qu’un élève puisse conclure ses années de primaire sans savoir lire ? Et même de poursuivre au niveau secondaire en affichant un même dilettantisme où, à force de déposer des documents conçus par un système de copier-coller, ce même élève, qui aura toutefois le mérite de ne pas avoir « décroché », verra néanmoins l’obligatoire examen de français du niveau collégial comme une atteinte à ses droits et libertés ?
Faut-il aussi trouver normal que les cours dits de formation des adultes soient maintenant devenus des annexes du réseau scolaire où plus de la moitié de ceux et celles qui s’y inscrivent proviennent tout simplement du réseau normal, ces jeunes personnes ayant enfin compris que l’absence de diplôme, et surtout le manque de formation, empêche d’avancer dans la vie ?
Et, ce qui est plus grave, c’est que l’appareil démocratique se retrouve en panne, quand il y a absence de débats, d’échanges d’idées.
Toutefois, la seule correction possible à apporter à une telle situation consiste à interrompre la marchandisation de l’information, ce qui se fait en proposant, ce qui est peu rentable, la nécessité de l’effort, seule façon pour un individu d’agir en société selon un mode responsable.







