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    Si l’argent se fait rare...

    ...doit-on privilégier la recherche « utile » ?

    18 août 2012 |Claude Lafleur | Éducation
    « La recherche fondamentale prépare des solutions à des problèmes qu’on ne voit pas », soutient Pierre Noreau.
    Photo: Annik MH de Carufel -Le Devoir « La recherche fondamentale prépare des solutions à des problèmes qu’on ne voit pas », soutient Pierre Noreau.

    On se demande parfois à quoi peuvent bien servir certaines recherches scientifiques financées par les deniers publics. Certains chercheurs ne perdent-ils pas leur temps aux frais des contribuables ? Ne devrait-on pas exiger d’eux qu’ils se consacrent à des travaux utiles ? C’est d’ailleurs ce qu’exigent de plus en plus les gouvernements qui financent la recherche scientifique, celle-ci devenant de plus en plus appliquée, au détriment de la recherche fondamentale. Et même si on comprend aisément qu’une certaine dose de connaissances fondamentales est nécessaire pour alimenter la recherche appliquée, il est parfois difficile d’imaginer à quoi pourraient mener certains travaux nébuleux.



    Que nous rappelle Pierre Noreau, professeur titulaire au Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal? Qu’on ne sait jamais d’où viendra l’innovation!

    Il raconte ainsi que, lorsque ses confrères et lui poursuivaient leurs études avancées à Paris, au milieu des années 1980, ils se servaient du réseau Bitnet de l’armée pour échanger des données entre ordinateurs (le pointage des matchs de hockey, en fait !). « Nous étions alors de jeunes profs à la fine pointe des connaissances dans notre domaine, dit-il, mais jamais, au grand jamais, nous n’aurions pu imaginer qu’en moins de dix ans se développerait Internet. Et même ceux qui étaient alors au fait de ces technologies n’auraient pu imaginer la place qu’occuperait Internet. C’est dire qu’on ne sait jamais d’où viendra l’innovation pratique. »


    Le chercheur rappelle ainsi que nombre d’innovations dont nous bénéficions aujourd’hui sont le fruit de travaux souvent menés sans qu’on sache vraiment ce qu’on pourrait en retirer.


    Des visionnaires pour résoudre nos problèmes


    Politologue et juriste de formation. M. Noreau travaille en sociologie du droit. Ses recherches portent notamment sur le fonctionnement et l’évolution du système judiciaire, le règlement non contentieux des conflits, l’accès à la justice et la mobilisation politique du droit, etc. « J’ai beaucoup travaillé sur les pratiques de justice, dit-il, un domaine assez abstrait. Il y a une vingtaine d’années, je me suis même fait dire par un ministre de la Justice que je le faisais “ rêver ”, autrement dit, que nous, chercheurs, étions des rêveurs. Or, 25 ans plus tard, les nouvelles dispositions du code de procédures civiles qui sont en train d’être délibérées portent justement sur mes travaux d’alors. »


    De même, il cite l’exemple des recherches en sociologie et en histoire dont l’intérêt pratique peut sembler nébuleux. « On peut se demander à quoi sert d’étudier le Québec des années 1930, pose-t-il. Toutefois, ces recherches nous apprennent que, à l’époque, il y avait beaucoup de manifestations et de mobilisations publiques, et même de la violence dans les rues… C’est dire que ce qu’on vit aujourd’hui n’est pas nécessairement nouveau ! Ainsi, en travaillant sur des sujets qui peuvent avoir l’air d’être théoriques et de relever de la recherche fondamentale, on aborde parfois des problèmes concrets et assimilables à ceux d’aujourd’hui, ce qui nous permet de réfléchir à notre réalité. »


    Pierre Noreau, également président de l’Association francophone pour le savoir (Acfas), qui fait la promotion des sciences au Québec et dans la francophonie canadienne, observe que la recherche appliquée est de fait le prolongement naturel de la recherche fondamentale. « La recherche fondamentale prépare des solutions à des problèmes qu’on ne voit pas nécessairement », dit-il. Par exemple, parmi les gros problèmes auxquels on fait face dans les tribunaux, il y a les délais à la cour et les coûts de la justice. « Toutefois, derrière ces problèmes se cache le fait que les citoyens connaissent souvent mal le droit, ce qui les amène peut-être à utiliser les tribunaux pour régler des problèmes qu’il serait plus facile de régler autrement… » Comment ne pas songer au recours à certaines injonctions dans le cas des récentes grèves étudiantes ?


    Comme tout scientifique, il mène à la fois des recherches fondamentales et appliquées. « Il s’agit en fait de moments différents de la recherche, dit-il, et il faut qu’on consacre du temps à ces deux moments. Ce à quoi on réfléchit sur le plan de la théorie à un certain moment finit par s’appliquer ultérieurement. Il arrive souvent même que, en faisant de la recherche fondamentale, on trouve de véritables solutions à long terme à des problèmes auxquelles on ne pensait pas au départ. » Il résume sa pensée en soulignant qu’on s’attend souvent à ce que les chercheurs soient des visionnaires et qu’ils se penchent sur des questions auxquelles on n’a pas le temps de réfléchir.


    Le Québec sur la scène internationale


    « Il faut aussi comprendre à quoi sert la recherche dans une société, poursuit-il. Elle ne sert pas qu’à découvrir des choses, mais elle permet aussi à toute société - et particulièrement celles de taille modeste - de se tailler une place sur la scène internationale. »


    « Nous, à l’Acfas, nous considérons que nous vivons dans un monde où l’avenir, c’est le savoir, dit-il. Le savoir, c’est la richesse des nations ! Or, dans le cas d’une petite collectivité comme la nôtre, il faut absolument être très proactif en matière de recherche et de connaissances. C’est la façon de prendre notre place dans le monde d’aujourd’hui. Pour une société comme la nôtre, c’est même fondamental ! »


    Le Québec peut même tirer étonnamment bien son épingle du jeu, poursuit le chercheur. « Au Québec, nous sommes réputés pour travailler en équipe et aussi pour collaborer entre différentes disciplines, davantage même que dans bien d’autres sociétés, indique le président de l’Acfas. Nous amenons même les autres à travailler ensemble… C’est une particularité qui nous permet d’apporter de belles contributions à la science et sur la scène internationale. »

    « La recherche fondamentale prépare des solutions à des problèmes qu’on ne voit pas », soutient Pierre Noreau. Pierre Noreau, professeur titulaire et chercheur












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