A-t-on les ressources nécessaires?
Au vu des calendriers intensifs et surchargés qui se dessinent, Bernard Bérubé manifeste ses craintes de voir les psychologues, conseillers en orientation et aides pédagogiques individuels ne pas être en mesure de suffire à la tâche.
Ces professionnels soutiennent « une population étudiante qui a déjà besoin de services en temps régulier », précise M. Bérubé. Il redoute une montée en flèche du taux d’abandon chez les étudiants atteints d’un trouble d’apprentissage ou d’un problème de santé mentale, jugeant la situation à l’aune de l’expérience des cégeps, où la reprise intensive de la session d’hiver s’est bouclée à la fin juin. « Ce qu’on a constaté le printemps dernier, dans les cégeps où il y a eu des reprises, c’est qu’il y a eu une augmentation des besoins. Cette population-là est particulièrement touchée par les reprises intensives des cours et elle nécessite un plus grand suivi […]. Il a fallu qu’il y ait une réorganisation des services. »
Comme certains professionnels ont vécu l’expérience au printemps, M. Bérubé se demande s’« il y a des expertises qui peuvent être partagées ou transférées. Est-ce qu’on peut réunir les équipes de professionnels pour envisager un plan B ? »
Car, si l’ajout d’enseignants dans certains établissements collégiaux a fait l’objet d’une entente avec les syndicats de professeurs, Bernard Bérubé déplore qu’aucun plan d’intervention au sujet des autres professionnels n’ait encore été envisagé. « Est-ce qu’on peut s’asseoir et regarder l’offre de services ? Voir ce qu’on peut offrir et ce qu’on ne peut pas offrir ? Y a-t-il des solutions ? Nous, on est prêt à faire preuve de souplesse dans l’organisation du travail. On n’est pas en train de demander d’avoir trois conseillers en orientation de plus. De toute façon, ça peut varier d’un collège à l’autre. Mais, ce qu’on demande au minimum, c’est d’écouter les professionnels, implore M. Bérubé. Les collèges n’ont même pas eu la décence d’asseoir les professionnels entre eux et d’essayer de voir comment on pourrait organiser les services professionnels en vue de la reprise des cours. »
Il persiste et signe. « Ce qui me choque particulièrement, c’est qu’en ce moment on nous dit : “ Écoutez, les services professionnels vont être déployés, vont être en place. ” Mais c’est un leurre, parce qu’il n’y a pas de stratégie. »
Des enseignants en renfort
Jean Beauchesne, président de la Fédération des cégeps, assure que « les collèges ont discuté avec les syndicats locaux. On ne l’a pas fait au niveau national. » Il se défend : « J’ai eu à discuter de ça avec l’ensemble des directeurs généraux concernés. Il y a une stratégie pour les autres personnels. Les autres personnels, ce sont non seulement les professionnels, ce sont aussi les techniciens de laboratoire, les techniciens en éducation spécialisée, etc. Avec eux, on a jugé que c’est une question d’approche : la priorité, ce sont ceux qui sont au premier chef avec nos étudiants dans nos classes, donc, les enseignants. On a jugé que, avec le personnel en place, on pouvait soit réaménager l’horaire, soit mettre des priorités ailleurs, soit, avec des heures supplémentaires, combler les manques. »
Si les professeurs appelés en renfort n’effectueront pas les tâches des professionnels, ils auront la responsabilité de faire le suivi nécessaire auprès des étudiants en difficulté. « Leur cheminement scolaire, ce n’est pas a priori une responsabilité des professionnels. C’est une responsabilité des enseignants, considère Jean Beauchesne. La CSN [représentant la majorité des professeurs touchés par la grève étudiante] nous disait : “ Nous, on en a plein nos bottines avec les groupes réguliers, on n’a pas les ressources qu’il faut pour soutenir ces étudiants. ” Mais, précisément, avec [les professeurs] qu’on embauche, les ajouts de tâches pour ceux qui étaient à temps partiel, ça tombe dans le champ des enseignants de suivre l’encadrement de ces étudiants-là. »
Bernard Bérubé n’apprécie pas cet argument. « On nous dit qu’il va y avoir plus d’enseignants. Mais, plus d’enseignants, ça ne règle aucun problème. Les étudiants qui ont un trouble mental, ils vont être chez le psychologue, ils vont être chez l’orienteur, etc. », se désole M. Bérubé.
À la FNEEQ-CSN, on souligne que, dans son entente, c’est l’encadrement pour les élèves arrivant du secondaire qui est privilégié. « Les enseignants vont continuer d’encadrer les élèves handicapés comme ils le faisaient », assure Micheline Thibodeau, vice-présidente de la FNEEQ-CSN. « Évidemment, s’il n’y a pas, pour la rentrée, de ressources supplémentaires chez les professionnels et le personnel de soutien, c’est plus inquiétant, parce que ce sont plus eux qui les suivent au quotidien s’ils ont besoin de plus de soutien », dit-elle en évoquant, entre autres, le cas des étudiants touchés par le syndrome d’Asperger. Elle précise que ce sont les professionnels qui sont aptes à identifier les étudiants qui ont besoin de services plus particuliers lors de leur entrée au cégep. Or, dans une session compressée, les professeurs doivent être rapidement renseignés lorsque l’un de leurs étudiants est aux prises avec un handicap.
Pourtant, l’inclusion et l’accommodement des étudiants en situation de handicap constituaient un dossier prioritaire avant que n’éclate la grève. Ce sujet, un peu mis sur la glace pendant la crise étudiante, a d’ailleurs fait l’objet d’un rapport déposé par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse en mars dernier. « Pour ceux qu’on appelle les EHDAA [élèves handicapés en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage], les mesures qu’on a mises en place et les professionnels qu’on a engagés au primaire ou au secondaire leur ont permis de mieux réussir. Donc, là, ils arrivent en masse dans le réseau collégial. Et puis, il n’y a pas de budget vraiment pour ça. Il n’y a pas de professionnels pour les soutenir », note Mario Beauchemin, président de la Fédération des enseignantes et enseignants de cégeps, affilié à la CSQ.
« Quand ce budget n’est pas à la hauteur, bien, habituellement, ce sont les professeurs qui écopent, dit Micheline Thibodeau. Nous, on n’est pas formé pour ça. On n’a pas de diplôme en psychopédagogie. On est des spécialistes de disciplines en enseignement supérieur », rappelle-t-elle.
« Il y a eu une augmentation de plus de 300 % de ces étudiants [en situation d’handicap] dans les cinq dernières années, admet Jean Beauchesne.Il nuance que le bond s’explique aussi par le fait que les personnes atteintes d’un certain trouble d’apprentisage ou d’une maladie mentale, qui ne le déclaraient pas auparavant, sont dorénavant plus informées des services auxquels elles ont droit et s’identifient en conséquence auprès des établissements. «Donc, oui, ça nous préoccupe beaucoup », ajoute-t-il, assurant que la Fédération des cégeps fait de leur intégration l’une de ses cinq grandes priorités pour le réseau collégial.







