Table ronde de l’Institut du nouveau monde - Pourquoi le conflit étudiant perdure-t-il?
L’Institut du Nouveau Monde (INM) a fait un premier pas en arrière, afin d’avoir une meilleure vue d’ensemble pour comprendre les différentes facettes du conflit qui oppose les étudiants - et désormais une bonne partie de la société civile - au gouvernement. « Que peut bien cacher le conflit étudiant pour durer si longtemps ? » La question a été posée à cinq panellistes mercredi dernier à l’occasion d’une table ronde animée par le directeur général de l’INM, Michel Venne. Voici l’analyse, en condensé, de Marco Ancelovici, Diane Lamoureux et Pierre-André Bouchard-St-Amant. Dernier d’une série de deux textes entamée samedi.
Marcos Ancelovici, sociologue, Université McGill
C’est une question difficile parce que ce n’est pas fini, ça dure encore, il y a des développements tous les jours. Il y a aussi un risque de téléologie, où on explique les événements passés en fonction de ce qui se passe aujourd’hui et, comme ça, on « distortionne ». C’est un peu comme si on expliquait ce que les gens pensaient au début du mouvement en fonction de ce qu’ils disent aujourd’hui, et ça aussi ça évolue.
Je crois que l’une des raisons pour lesquelles ça dure si longtemps, c’est qu’il n’y a pas de relais politique ; les gens n’ont pas vraiment l’impression qu’il y a un parti qui peut porter les revendications dans lesquelles ils se reconnaissent. Il y a aussi un rejet des syndicats, comme des formes bureaucratiques sclérosées qui n’apportent plus rien, qui font partie du problème plus que de la solution. On peut penser évidemment à l’usure du gouvernement Charest, c’est évident. On peut penser à une réaction viscérale à la fameuse révolution culturelle de Bachand, pour faire accepter et naturaliser l’idée de l’utilisateur-payeur.
Tout le mouvement, c’est peut-être la première grosse vague de mobilisation au Québec qui n’est pas définie exclusivement en fonction de la question nationale. La dernière fois où il y a eu autant d’effervescence collective au Québec, c’est en 1995 avec le référendum. Donc il y a tout ce contexte ; c’est tentant de dire que c’est pour ça que ça dure si longtemps, parce qu’il y a tellement de choses qui se passent, tellement de facteurs. Mais, souvent, en sociologie des mouvements sociaux, on va dire que les contextes structurels n’expliquent pas grand-chose. Ce ne sont que des contextes, pas des causes. Je pense que pour comprendre la durée, il faut se plonger dans la mobilisation comme phénomène social, comme phénomène sociologique.
La loi 78 va se concrétiser, et ce ne sera pas facile en août. On est vraiment dans un cycle de protestation, où les mouvements se nourrissent les uns les autres. Le mouvement étudiant s’est nourri du mouvement Occupy, du mouvement écologiste autour de l’opposition à l’exploitation du gaz de schiste, et les mouvements plus radicaux anticapitalistes se sont aussi nourris du mouvement étudiant, qui lui-même s’est nourri de mouvements plus radicaux. Les tactiques et les modes d’action se diffusent, les gens participent à plusieurs événements en même temps, ça alimente énormément la mobilisation, et c’est une très bonne chose pour le Québec et la démocratie. Quand on dit qu’il faut trouver une solution à ce problème, il faut une solution à la question du financement des universités, au problème de la corruption et au problème de déficit démocratique. Mais le mouvement comme tel, il n’y a pas de solution, car ce n’est pas un problème, c’est une très bonne chose pour la démocratie, une très bonne chose pour le Québec.
Diane Lamoureux, professeure en science politique, Université Laval
Personne ne l’avait vu venir et personne n’avait vu venir que cela durerait aussi longtemps. Il y a plusieurs facteurs qui expliquent que ça dure. C’est un malaise social généralisé qui trouve là une occasion de s’exprimer. Il y a aussi une volonté de faire de la société un projet autre que le néolibéralisme - sans savoir en quoi consiste le projet -, une occasion de s’exprimer, un rejet de l’indifférence et du mépris d’un gouvernement corrompu, et une volonté de participation politique qui dépasse la politique représentative. Je pense qu’il y a un malaise social qui existe au moins depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Charest. On a rarement vu ça. Il y a plusieurs groupes d’étudiants, ministres, écologistes, qui se sont regroupés dans un réseau de vigilance : ils s’opposaient à une cure de minceur néolibérale, à une transformation de l’État.
[Le conflit étudiant] exprime une volonté de faire société, le mouvement est porteur d’espoir, l’espoir d’un projet social alternatif au projet néolibéral de déstructuration sociétale, un peu à l’image de Margaret Thatcher qui disait que la société n’existe pas. C’est un projet qui s’est mis en place depuis très longtemps, mais qui a pris de l’ampleur après la défaite des souverainistes au référendum de 1995, avec le projet de déficit zéro de notre lucide en chef. Ce qui s’affirme dans le mouvement étudiant actuel, c’est un refus de l’atomisation sociale propre au néolibéralisme, où chacun est engagé dans une compétition effrénée qui fait voir dans l’autre un compétiteur et qui brise les solidarités sociales.
Que le gouvernement tente de mettre fin au mouvement de façon autoritaire, que ce soit en utilisant énormément les policiers antiémeutes, le gaz, les balles de caoutchouc et la violence, a à mon avis été largement le fait des forces répressives et beaucoup moins le fait des forces étudiantes, même s’il y a eu aussi de la violence du côté étudiant. On a utilisé des moyens disproportionnés, comme si on envoyait un drone tuer un maringouin. Tout ça a transformé le mouvement populaire en liberté politique pour le respect de la dignité de chacune et chacun. C’est devenu le point de fixation d’un abcès plus large que le mouvement étudiant ne peut porter tout seul, dans lequel il est isolé, et [comme] il y a eu peu de relais sociaux concrets, ça ne laisse pas présager une sortie de crise.
Pierre-André Bouchard-St-Amant, doctorant en sciences économiques à l’université Queen’s, ancien président de la FEUQ (2005)
Est-ce encore un conflit étudiant ? À ça, j’ai du mal à répondre par la positive. Les étudiants y sont encore, c’est très clair, mais je n’ai pas l’impression qu’on est maintenant dans un débat ou une négociation sur les droits de scolarité. Ce conflit-là va se régler d’une des trois manières suivantes - et par régler, j’entends le conflit étudiant, ou le malaise, pas nécessairement l’activité politique : soit à travers des négociations, soit à travers une élection ou, en dernier, peut-être le moins intéressant, à travers un essoufflement du mouvement.
Le facteur qui a fait tout basculer a été la démission de la ministre Line Beauchamp, parce que ç’a été l’échec, au caucus des libéraux, de la ligne modérée. […] Il y a aussi des négociations pipées, c’est-à-dire aucune marge de manoeuvre du gouvernement pour régler la situation, ce qui a mené à la démission, et la CLASSE qui porte un message beaucoup plus large que la question des droits de scolarité en disant que la grève est étudiante, mais que la lutte est sociale, et qui ne se retient pas de généraliser le conflit. Ce qui a été la goutte qui a fait déborder le vase, après la démission, c’est que la ligne dure du Parti libéral a pris la relève et il y a eu la loi 78. Je pense que c’est ce qui a vraiment cristallisé dans la population, au-delà du conflit étudiant, l’importance de maintenir une démocratie libérale, où les gens peuvent manifester librement, et à travers ça exprimer un ras-le-bol qu’ils traversent et qui concrétise un certain nombre de choses.
[Le conflit étudiant] a été bien résumé par le concept de flamme. Pour avoir une flamme, il faut un combustible, mais il faut aussi un comburant. Je pense que la loi 78 a servi de point critique pour démarrer quelque chose d’autre que ce qui était un conflit étudiant. Et c’est traversé par de multiples courants. Oui, on a vu des gens qui voulaient poursuivre la lutte sur les droits de scolarité, mais d’autres qui ne se disaient pas entendus, d’autres qui voulaient un phénomène démocratique se manifester. À partir de là, on est rendu sur autre chose.
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Le public se prononce
Comme c’est l’habitude dans les tables rondes de l’Institut du Nouveau Monde (INM), le public ne demeure pas sur son séant les bras croisés : il parle, il participe. On n’en a pas moins exigé des curieux venus assister aux discussions au sujet du conflit étudiant et ils ont été invités à se prononcer eux-mêmes dans le cadre d’une élection « nomade ». « Que cache le conflit étudiant pour durer si longtemps ? » Un bulletin de vote qui leur était remis à l’entrée présentait les huit choix de réponse suivants : « Ras-le-bol », « contexte préélectoral », « révolution en attente », « résistance au changement », « appel de démocratie participative », « conflit de générations », « conflit entre libéralisme et social-démocratie », « autre ». Le public a opté pour « conflit entre libéralisme et social-démocratie », choix qui a récolté le plus grand nombre de votes, suivi de « appel de démocratie participative » et « contexte préélectoral ».
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Propos recueillis par Lisa-Marie Gervais, Marco Bélair-Cirino et Geneviève Tremblay








