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    Crise étudiante - Mai 68, en gros

    Quel est le rapport entre la France alors en révolte et le Québec maintenant en crise ?

    Des policiers, membres des CRS, manient la matraque rue Saint-Jacques à Paris lors des heurts entre les manifestants et les forces de l’ordre qui bouclaient le Quartier latin le 6 mai 1968, pendant les événements de Mai 68. Les manifestations, qui étaient interdites, ont pris un tour très violent durant l’après-midi pour se terminer, le soir, dans un climat d’émeute.
    Photo: Agence France-Presse (photo) Des policiers, membres des CRS, manient la matraque rue Saint-Jacques à Paris lors des heurts entre les manifestants et les forces de l’ordre qui bouclaient le Quartier latin le 6 mai 1968, pendant les événements de Mai 68. Les manifestations, qui étaient interdites, ont pris un tour très violent durant l’après-midi pour se terminer, le soir, dans un climat d’émeute.
    Les étudiants manifestent en surnombre. La rue joue à la révolution dans une atmosphère festive, avec des pointes de violence. Le gouvernement exsangue s’entête et cherche des sorties. L’ordre constitutionnel lui-même semble menacé, enfin, au moins un peu.

    Avec de tels points d’ancrage, il semble bien tentant de tendre des liens entre ce qui se passe au Québec et ce qui s’est passé en France il y a 44 ans.


    Dans un billet sur le « printemps érable » publié cette semaine sur le site de la RTBF, Édouard Delruelle rejetait pourtant catégoriquement les parallèles avec les révoltes des années 1960. « Aucune revendication positive, aucune utopie, écrit-il en parlant aussi du mouvement des indignés. Ce printemps d’érable québécois n’a rien d’un Mai 68 : les jeunes ne veulent pas “ changer la vie ”, renverser le système ; au contraire, ils veulent le préserver, le système, et en bénéficier. »


    Quel contraste avec certains commentateurs d’ici ne se gênant pas pour multiplier les rapprochements avec le grand chambardement des sixties. Le lien a été fait à plusieurs reprises, surtout par des chroniqueurs du Journal de Montréal.


    Le sociologue québécois Stéphane Kelly avoue être « tombé de sa chaise » en lisant ces comparaisons. « Le rapprochement avec Mai 68 est ainsi proposé pour discréditer le mouvement actuel et surtout ses franges plus radicales, dit M. Kelly, professeur au cégep de Saint-Jérôme. Seulement, le profil d’un étudiant en mai 1968 et celui d’un étudiant d’aujourd’hui n’est pas du tout le même. L’avenir qu’on lui propose, le destin probable, s’avère complètement différent. Aujourd’hui, ce qui est en jeu, c’est la préservation d’un acquis jugé raisonnable. »


    Pour lui aussi il y a quelque chose de défensif dans ce mouvement, de conservateur même, dans le sens où les contestataires veulent conserver certaines choses nobles. « L’idée de créer un monde complètement neuf, en rupture avec le passé, on ne la croise pas beaucoup dans la rue, chez la masse des gens sympathiques au mouvement étudiant, dit-il. Dans les années 1960, il y avait un contexte social-révolutionnaire. Les jeunes lisaient des auteurs qui les encourageaient à révolutionner la famille, l’autorité, le travail, l’école, la sexualité. Il n’est plus question de ça. »


    Un nouveau prolétariat ?


    Le politologue Marc Chevrier a profité des derniers mois pour lire et relire des penseurs français ayant réfléchi à Mai 68. Il prononçait une conférence sur le sujet il y a deux semaines à l’Université d’Ottawa.


    « Plusieurs auteurs liés à la revue La Brèche, Cornélius Castoriadis, Edgar Morin ou Claude Lefort, voient alors l’université comme le nouveau lieu de changement radical des sociétés modernes ou postmodernes, dit-il. La jeunesse devient le nouvel agent de l’histoire remplaçant le prolétariat. La commune étudiante prend le relais des autres communes qui ont marqué l’Histoire. »


    Il résume les positions de chacun dans un courriel subséquent. Edgar Morin voit dans les événements de mai « une sorte de 1789 socio-juvénile qui accomplit l’irruption de la jeunesse comme force politico-sociale ». Selon Castoriadis, elle devient « une catégorie sociale sous-tendue par une division de la société à certains égards plus importante que sa division en classes ».


    Edgar Morin croit que la révolte étudiante préfigure « le rôle central et vivant que l’université va jouer dans la société ». Claude Lefort place plutôt l’unicité et l’originalité du mouvement, dans l’absence de chef, d’organisation hiérarchique, ce qui « rompt avec la loi d’airain de bureaucratisation des organisations ». Par contre, note le professeur Chevrier, Lefort reniera ses premières analyses enthousiastes. Il estimera que les étudiants de mai n’ont pu faire de révolution parce que la démocratie est « le régime où le conflit trouve sa place, sans qu’il soit nécessaire de détruire ce même régime ».


    « Quand notre “ printemps érable ” est arrivé, j’ai été frappé par les similitudes et les différences avec Mai 68, poursuit le professeur. À l’époque, des penseurs croient donc que les étudiants allaient créer une brèche dans les sociétés libérales avancées, une brèche vue comme une révolution ou comme une suspension pour engendrer une autre forme d’organisation sociale où la hiérarchie et la division du travail seraient abolies ou réduites. Ils s’accordent aussi pour dire que les classes ouvrières ne changeront pas le système puisqu’elles sont devenues conformatrices ou réformistes. »

     

    L’irruption des barbares


    Raymond Aron critique à chaud les lectures messianiques. Il voit dans la chienlit un « psychodrame », un simulacre, une « révolution introuvable », selon le titre de son ouvrage publié dès 1968. Il prend résolument le parti du retour à l’ordre, tout en militant pour une refonte des structures universitaires. Il écrit toutefois : « Disloquer le bloc social de l’université, sans savoir quel bloc reconstruire ou afin de disloquer la société tout entière, c’est nihilisme d’esthètes, ou mieux, c’est l’irruption de barbares, inconscients de leur barbarie. »


    Raymond Aron situe la crise dans le contexte de la France gaulliste, de la société de consommation, de l’hédonisme croissant, de la fragilité des sociétés libérales, moins à même de créer de l’unité et la cohésion que les sociétés traditionnelles.


    « Dans La révolution introuvable, Aron se demande comment la civilisation occidentale, qui s’était reposée sur l’unité de la religion, peut trouver un substitut au consensus religieux, poursuit le professeur Chevrier. Il avoue son ignorance non sans dire sa crainte que la société moderne, édifiée grâce au progrès de l’organisation rationnelle et de la division du travail, engendre chez les tranches de la population mal intégrées des accès d’irrationalité et un engouement pour les idéologies prémodernes auxquelles il associe l’autogestion, un avatar du proudhonisme. L’individu moderne, constate-t-il, tend à être réduit à sa “ condition de personne privée ”, sans foi ou appartenance religieuse ou séculière ; il devient un être de passion, vulnérable aux séductions du nihilisme et des accès de rage. La France est pour lui la synthèse chaotique et instable d’aspirations modernes et prémodernes. »

     

    D’un radicalisme à l’autre


    Comme le souligne encore Marc Chevrier, au Québec, Mathieu Bock-Côté du Journal de Montréal, un « aronien revendiqué » a développé des analyses similaires sur le Québec et ses poussées passionnelles actuelles. « Si la jeunesse domine démographiquement dans les années 1960, elle est maintenant en recul, ajoute le professeur. À l’époque, il y avait une revendication radicale, avec un marxisme classique puissant, une aspiration à une autre vie aussi, du point de vue des moeurs notamment. Maintenant, les jeunes héritiers de Mai 68 ne se réclament plus du marxisme, ou bien peu, et ils n’ont pas besoin de militer pour une société permissive ou la révolution sexuelle. »


    D’autant moins qu’ils manifestent presque tout nus. Les jeunes contestataires actuels se rattachent plus des théories démocratiques alternatives ou radicales, très critiques de la représentation politique classique, très favorables à la démocratie directe et participative. Certains se réclament ouvertement de l’anarchisme. « Le mouvement de grève étudiant donne à ces idées une expression inédite, dit Marc Chevrier. Des associations étudiantes elles-mêmes ont institutionnalisé certains des acquis de Mai 68 dans leurs discours, dans leurs pratiques. »


    Stéphane Kelly en remarque au moins une, à la fois essentielle et superficielle, en rapport à la redécouverte de ce que Hannah Arendt appelle le « bonheur public » des animaux politiques que nous sommes. « S’il y a un seul aspect qui peut renvoyer à une sorte d’héritage révolutionnaire, il me semble dans le plaisir de manifester, conclut-il. Les jeunes ont redécouvert qu’on peut avoir du fun en se regroupant pour contester. »













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