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    Le printemps québécois vu par les médias étudiants

    La presse estudiantine est devenue un témoin important du mouvement social qui secoue le Québec

    2 juin 2012 |Raphaël Dallaire Ferland | Éducation
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	Malgré la controverse qui l’entoure, CUTV est probablement le média communautaire qui a bénéficié de la plus grande visibilité depuis le début du conflit. Ses images ont été réutilisées — souvent sans crédit ni rémunération — par des chaînes comme CBC, CTV, TVA, LCN, Al-Jazeera et CNN.</div>
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    Malgré la controverse qui l’entoure, CUTV est probablement le média communautaire qui a bénéficié de la plus grande visibilité depuis le début du conflit. Ses images ont été réutilisées — souvent sans crédit ni rémunération — par des chaînes comme CBC, CTV, TVA, LCN, Al-Jazeera et CNN.
    Après avoir tiré sur un manifestant avec un fusil à balles de caoutchouc, un policier de la SPVM s’écrie : « Tiens ! Dans les fesses, mon calisse. » Cette scène, reprise par TVA et vue à plus de 220 000 reprises sur YouTube, a été saisie par Nicolas Quiazua, jeune journaliste étudiant et rédacteur en chef du journal Le Délit à l’Université McGill. Cette séquence n’est qu’un exemple parmi une foule de vidéos devenues virales sur les réseaux sociaux et qui ont été réutilisées par les grandes chaînes de télévision du Québec et d’ailleurs.

    Selon Jean-Hugues Roy, qui enseigne le journalisme à l’Université du Québec à Montréal, « la grande différence [d’avec les médias traditionnels], c’est qu’ils font partie intégrante du conflit. […] Les médias étudiants couvrent plus finement, plus profondément le conflit étudiant parce qu’ils sont dedans tous les jours. » Ils le font aussi depuis plus longtemps : alors que les grands médias se sont braqués sur la crise actuelle depuis que les étudiants ont pris la rue pour la première fois, le 10 novembre dernier, la presse estudiantine, qui n’a jamais cessé de suivre le dossier de l’éducation depuis la dernière grève étudiante en 2005, a intensifié sa couverture à la suite des premières rumeurs d’une hausse des droits de scolarité en février 2010.


    Elle s’est vite affirmée comme un précieux outil de communication. Lors des votes de grève en février et mars derniers, « la communication entre les associations et envers leurs membres était devenue un peu déficiente », dit Catherine Lévesque, du Montréal Campus. Le périodique de l’UQAM a pallié cette lacune en rapportant, souvent en temps réel, les résultats des votes des assemblées générales et départementales.


    Ce dialogue avec la communauté estudiantine confère aux médias étudiants un rôle d’informateur clé auprès des journalistes professionnels. « Les gens nous envoient des tweets, des courriels et des textos, ils nous disent tout ce qui se passe », explique Chico Peres, directeur de la production pour CUTV, la chaîne de télévision de l’Université Concordia. « C’est un travail communautaire fort. »


    Cet engagement à la cause étudiante pose la question de la neutralité journalistique. Si plusieurs journaux, tels que Le Délit et Impact Campus, font un effort conscient pour couvrir le mouvement étudiant sans parti pris, d’autres se présentent comme des journaux de combat. À la veille de la manifestation du 10 novembre 2011, le McGill Daily et The Link ont écrit un éditorial exprimant leur solidarité à la cause : « Cette semaine, encore une fois, nous joignons nos forces alors que les étudiants du Québec vont écrire leur histoire dans le long combat qu’est la lutte pour l’accès à l’éducation. »


    Le cas CUTV


    Ces médias engagés descendent dans la rue à la fois comme manifestants et comme journalistes. Lorsque l’équipe de CUTV est prise en souricière par l’escouade antiémeute durant la manifestation nocturne du 23 mai, le directeur de la programmation, Laith Marouf, s’adresse au micro à l’équipe d’intervention : « Le jour viendra où vous serez tous traînés en justice. […] Vous savez que le monde entier vous regarde et vous donnez une mauvaise image de Montréal, du Québec et de toute la force policière. »


    Selon Chico Peres, les membres n’ont aucune position éditoriale à respecter, mais jouissent plutôt d’une entière liberté d’opinion : « Lorsque tu vois un policier battre un enfant, tu dois dire quelque chose. […] Nous n’avons pas de programme, comme certains le pensent, nous sommes simplement des êtres humains qui réagissent à ce qu’ils voient. »


    Cette même réactivité mine la réputation de CUTV auprès du reste de la presse estudiantine, à cause de l’image radicale que ses arrestations médiatisées jettent sur le journalisme étudiant.


    « CUTV m’a donné beaucoup d’ouvrage. Ils se proclament eux-mêmes le réseau de la révolution ! », dit le sergent Ian Lafrenière. Le porte-parole du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) déplore les fausses rumeurs véhiculées par la station de Concordia à propos des policiers.


    Malgré la controverse qui l’entoure, CUTV est probablement le média communautaire qui a bénéficié de la plus grande visibilité depuis le début du conflit. Ses images ont été réutilisées - souvent sans crédit ni rémunération - par des chaînes comme CBC, CTV, TVA, LCN, Al-Jazeera et CNN.


    Relations ambiguës avec les policiers


    Les rapports entre policiers et journalistes étudiants se sont développés en trois étapes, d’après Nicolas Quiazua. « Au début, les événements étaient durs à couvrir, car les policiers étaient plus violents. Après quelques semaines, une relation s’est créée, ils ont compris qu’on était là en tant que journalistes. Mais depuis la loi 78, c’est beaucoup plus difficile. Lorsqu’il y a une arrestation de masse, on n’a pas le choix d’être arrêtés. »


    Lors de l’émeute de Victoriaville du 4 mai, Quiazua a été arrêté et confiné dans un autobus avec d’autres journalistes. D'après lui, les policiers ont finalement renoncé à leur imposer une charge criminelle à cause de la pression des sympathisants qui se déchaînaient sur les réseaux sociaux.

    Le 16 mai, une manifestation étudiante contre le projet de loi spéciale a rapidement tourné en affrontement avec le SPVM, qui s'est conclu par 122 arrestations, dont plusieurs journalistes. «Les journalistes professionnels ont été immédiatement libérés. Quant aux journalistes étudiants, une relationniste de la SPVM nous a dit qu'ils seraient retenus sous prétexte qu'ils n'étaient pas accrédités par la FPJQ [Fédération des journalistes professionnels du Québec].»


    Ian Lafrenière précise que la montée du journalisme citoyen rend la situation très complexe : « Quelqu’un s’ouvre un site Web et il devient journaliste. Lorsqu’on va dans une foule et qu’on arrête 150 personnes, on se rend compte qu’il y a 150 journalistes. […] Il faut s’assurer que les gens qui se proclament journalistes ne sont pas manifestants aussi. » Selon lui, les journalistes étudiants utilisent un équipement amateur les rendant difficilement reconnaissables des autres manifestants lors des arrestations.


    Médias ultramodernes


    Malgré ce manque de moyens et du matériel souvent rudimentaire, les médias étudiants font preuve de polyvalence. Durant la marche des casseroles du 24 mai, un automobiliste a accéléré dans la foule en mouvement. Quiazua a accouru vers la scène, filmé la voiture assaillie par les manifestants, photographié la fuite de l’automobiliste, rattrapé celui-ci pour l’interviewer, puis rapporté l’événement sur Twitter.


    Lorsqu’il s’abonne au compte Twitter d’un média comme celui du Délit, un marcheur est informé en temps réel des possibles interventions policières et des changements de trajet d’une manifestation. En complétant le virage du journalisme 2.0, les médias étudiants se sont placés à l’avant-plan d’une nouvelle manière de s’informer. L’information qu’ils diffusent est partagée exponentiellement sur les réseaux sociaux, où elle ouvre des centaines de milliers d’espaces de discussion.


    Si l’on voit chez les leaders étudiants nos futurs politiciens, alors les médias étudiants, qui sont propulsés au coeur d’une mobilisation sans précédent au Québec, et dont les images sont diffusées par des médias de toute la planète, recèlent sûrement nos futurs grands reporters.













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