Le débat est relancé - La facture de l'école
Photo : Jacques Nadeau
Le réseau universitaire québécois serait sous-financé de 375 millions par année.
En lançant un ultimatum au premier ministre Jean Charest cette semaine pour qu'il respecte sa promesse électorale de ne pas toucher aux droits de scolarité, les étudiants ont involontairement relancé le débat. Et si une hausse de la facture scolaire, même minime, débouchait sur une meilleure qualité d'enseignement? Un coût plus élevé pour étudier à l'université signifie-t-il obligatoirement que l'accessibilité à cette institution sera réduite?
C'est presque un rituel au moment de l'arrivée au pouvoir de chaque nouveau gouvernement: les étudiants montent aux barricades pour défendre leurs droits de scolarité, eux qui jouissent de la facture la moins élevée en Amérique du Nord à ce chapitre. En fait, il en coûte au bas mot deux fois moins cher d'étudier au Québec que dans le reste du pays. Au Canada, il faut débourser en moyenne 4025 $ par année au premier cycle universitaire, soit une hausse de 7,4 % par rapport à 2002. C'est la Nouvelle-Écosse qui ouvre le bal avec des frais annuels qui atteignent 5557 $ alors que le Québec ferme la marche avec 1862 $ par année.
Mais si le montant versé par les universitaires est gelé depuis 1994 dans la province, il en va autrement dans les coffres du gouvernement, qui doit débourser la différence. Selon Statistique Canada, les frais de scolarité représentent près de
12 % des revenus totaux des universités québécoises, contre un peu plus de 20 % dans le reste du pays. C'est donc ici que le gouvernement doit contribuer le plus pour assurer la bonne marche du système. Une somme qu'il parvient difficilement à acquitter malgré le réinvestissement de 600 millions en cours depuis trois ans.
Selon une étude menée en 2002 par la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ), le réseau serait sous-financé de 375 millions par année. C'est pourquoi l'heure des choix approche à grands pas, selon le recteur de l'Université de Montréal et président de la CREPUQ, Robert Lacroix. «Le gouvernement a plusieurs dépenses dans beaucoup de domaines et, en plus, il veut baisser les impôts, souligne-t-il. Avec la situation serrée du budget québécois, il ne pourra pas tout faire. D'un côté, il promet de geler les frais de scolarité et, de l'autre, il affirme qu'il veut rehausser la qualité de l'enseignement. Pour faire mieux, il faut plus d'argent. Il n'y a donc que deux scénarios: les droits de scolarité augmentent ou le gouvernement paye plus.»
Brassage d'idées
La commission parlementaire qui doit avoir lieu au début 2004 sur l'avenir du financement universitaire devra justement trouver des pistes de solutions. «Je ne dis pas qu'il faut faire comme le reste de l'Amérique du Nord et déréglementer les droits de scolarité, mais si on reste à ce niveau, il faut être conscient que le gouvernement devra mettre plus d'argent dans le réseau chaque année, explique Robert Lacroix. La population devra peut-être accepter moins de baisses d'impôt pour financer le système. Il faudrait alors passer une sorte de contrat social très clair, comme dans les pays scandinaves. Là-bas, l'université ne coûte pas cher mais les universités ont des moyens financiers parce que la population accepte de payer.»
Si le gouvernement juge qu'il a fait sa part, le scénario de la hausse des droits de scolarité devra un jour ou l'autre être envisagé. «On n'aurait pas le choix de faire payer davantage les utilisateurs du système, soutient Robert Lacroix. Il faudrait par contre garantir que l'argent neuf irait directement dans les universités et que ce n'est pas un prétexte pour que le gouvernement paye moins. C'est la grande crainte, je crois. Les étudiants accepteraient-ils de payer plus si on leur disait que l'enseignement sera meilleur? Je ne sais pas. Il faudrait voir.»
Car le réseau universitaire a besoin d'argent, peu importe d'où celui-ci provient. Philip Merrigan, directeur du département de sciences économiques de l'UQAM et spécialiste des frais de scolarité, en sait quelque chose. «On commence à avoir de la difficulté à recruter les meilleurs professeurs, mentionne-t-il. Les autres universités au Canada ou aux États-Unis offrent parfois 15 ou 30 % de plus que nous en salaire. C'est pire dans le domaine scientifique parce que les enseignants veulent des laboratoires modernes et des budgets de recherche qui ont du bon sens. Il n'y a aucun doute que le sous-financement actuel nuit à la qualité des programmes. Il ne faut pas continuer comme ça et faire en sorte que nos diplômes soient mal perçus à l'étranger.»
Les recteurs ne peuvent que constater les dégâts. «Avec ce manque à gagner, on coupe les ailes de toute une génération, celle qui fera le Québec de demain, pense Robert Lacroix. Nous vivons dans une société où le savoir est primordial. Mais quand je compare avec les autres provinces canadiennes, la différence est considérable. Leurs salles de cours sont rénovées régulièrement, les laboratoires sont bien équipés, les professeurs viennent de partout pour enseigner, les bibliothèques sont riches de volumes. L'écart avec notre système est encore supportable, mais dans cinq ans, ce sera énorme.»
Et ce, davantage dans certains programmes de pointe, comme la médecine, l'art dentaire ou la pharmacie. Dans les autres provinces, les frais liés à ces formations plus coûteuses suivent la courbe de la facture. Ainsi, le programme le plus dispendieux au Canada se trouve en Saskatchewan, où une année en art dentaire coûte plus de 30 000 $. En Ontario, un étudiant en médecine devra débourser près de 18 000 $ par année alors que son confrère en pharmacie devra verser environ 10 000 $. Une formation en arts visuels se chiffre à moins de 4000 $ par année. Au bout du compte, avec l'argent gouvernemental, une université ontarienne aura investi
42 000 $ par année pour former un futur médecin alors que l'Université de Montréal n'aura pu y consacrer que 18 000 $ par an.
Hausse des frais et accessibilité
Cette baisse graduelle de qualité fournit des arguments à ceux qui voudraient indexer les droits de scolarité à l'inflation. «Le coût de la vie augmente, alors les universités pourraient au moins y faire face, pense Philip Merrigan. Les salaires, le papier, l'électricité... bref, la facture de base serait couverte. Ça nous donnerait certainement un peu de répit.»
Par contre, avec des frais à la hausse, nul doute que certaines personnes auraient plus de difficulté à atteindre l'université, faute de moyens financiers suffisants. «On perdrait peut-être quelques étudiants, mais très peu, soutient Philip Merrigan. Si le programme de prêts et bourses est amélioré, il n'y aura aucun impact.»
Il en veut pour preuve les statistiques de fréquentation universitaire dans les endroits où une hausse des droits de scolarité est permise. L'Ontario a un taux de diplomation plus élevé que le Québec malgré des frais en hausse de 137 % depuis 1993. Aux États-Unis, le coût moyen d'une année à l'université tournait autour de 7300 $ en 2001, et la fréquentation est équivalente à la France, où le réseau impose des coûts minimes.
«Avec de petites hausses de 2 % par année et des prêts et bourses ajustés, tous les étudiants vont voir que ça vaut la peine de s'endetter un peu plus pour avoir un diplôme de qualité et un travail bien rémunéré en sortant, juge Philip Merrigan. Mais il faut que le programme de prêts soit meilleur que maintenant, aucun doute là-dessus.»
L'exemple français
Le monde étudiant avance régulièrement qu'une des solutions se trouve en France, où les frais de scolarité ne sont que symboliques, un peu comme au cégep ici. Selon eux, le modèle nord-américain, qui voit les droits augmenter chaque année, a donc une solution de rechange.
«Ne parlons pas de la France, s'il vous plaît! Ce n'est vraiment pas un modèle à suivre, mentionne Robert Lacroix. Depuis 30 ans, la baisse de qualité dans le réseau français est systématique. Si c'est ça, la gratuité, non merci! Mieux vaut se rapprocher des pays scandinaves.»
Même son de cloche de la part de Philip Merrigan, qui a enseigné à la Sorbonne, à Paris. Il n'est pas rare, dit-il, de voir là-bas des auditoriums de 500 étudiants. De petites classes de 40 personnes doivent en accueillir 100, ce qui fait en sorte que certains doivent suivre les cours assis dans le couloir. «Les bâtiments tombent souvent en ruine, et il vaut mieux ne pas parler de l'équipement informatique, dit-il. Pour avoir une excellente qualité d'enseignement, il faut que les étudiants aillent dans les grandes écoles, un réseau en marge des universités. Mais là, il faut y mettre le gros prix, c'est même pire qu'ici.»
Daniel Surprenant, professeur à l'Institut d'études politiques de Bordeaux, ne peut que confirmer les ratés du système français. «Il y a de très bonnes choses qui se font en France, mais c'est un peu hypocrite de dire que c'est accessible à tous, a-t-il expliqué lors d'un entretien au Devoir. Pour avoir une belle carrière et un statut social, il faut faire les grandes écoles comme HEC ou IEP. Mais c'est dur d'y entrer, avec parfois un étudiant sur 500 qui passe. Et ça peut coûter 10 000 euros par année. Les Québécois sont chanceux, ils n'ont pas un système à deux vitesses comme ici.»
C'est presque un rituel au moment de l'arrivée au pouvoir de chaque nouveau gouvernement: les étudiants montent aux barricades pour défendre leurs droits de scolarité, eux qui jouissent de la facture la moins élevée en Amérique du Nord à ce chapitre. En fait, il en coûte au bas mot deux fois moins cher d'étudier au Québec que dans le reste du pays. Au Canada, il faut débourser en moyenne 4025 $ par année au premier cycle universitaire, soit une hausse de 7,4 % par rapport à 2002. C'est la Nouvelle-Écosse qui ouvre le bal avec des frais annuels qui atteignent 5557 $ alors que le Québec ferme la marche avec 1862 $ par année.
Mais si le montant versé par les universitaires est gelé depuis 1994 dans la province, il en va autrement dans les coffres du gouvernement, qui doit débourser la différence. Selon Statistique Canada, les frais de scolarité représentent près de
12 % des revenus totaux des universités québécoises, contre un peu plus de 20 % dans le reste du pays. C'est donc ici que le gouvernement doit contribuer le plus pour assurer la bonne marche du système. Une somme qu'il parvient difficilement à acquitter malgré le réinvestissement de 600 millions en cours depuis trois ans.
Selon une étude menée en 2002 par la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ), le réseau serait sous-financé de 375 millions par année. C'est pourquoi l'heure des choix approche à grands pas, selon le recteur de l'Université de Montréal et président de la CREPUQ, Robert Lacroix. «Le gouvernement a plusieurs dépenses dans beaucoup de domaines et, en plus, il veut baisser les impôts, souligne-t-il. Avec la situation serrée du budget québécois, il ne pourra pas tout faire. D'un côté, il promet de geler les frais de scolarité et, de l'autre, il affirme qu'il veut rehausser la qualité de l'enseignement. Pour faire mieux, il faut plus d'argent. Il n'y a donc que deux scénarios: les droits de scolarité augmentent ou le gouvernement paye plus.»
Brassage d'idées
La commission parlementaire qui doit avoir lieu au début 2004 sur l'avenir du financement universitaire devra justement trouver des pistes de solutions. «Je ne dis pas qu'il faut faire comme le reste de l'Amérique du Nord et déréglementer les droits de scolarité, mais si on reste à ce niveau, il faut être conscient que le gouvernement devra mettre plus d'argent dans le réseau chaque année, explique Robert Lacroix. La population devra peut-être accepter moins de baisses d'impôt pour financer le système. Il faudrait alors passer une sorte de contrat social très clair, comme dans les pays scandinaves. Là-bas, l'université ne coûte pas cher mais les universités ont des moyens financiers parce que la population accepte de payer.»
Si le gouvernement juge qu'il a fait sa part, le scénario de la hausse des droits de scolarité devra un jour ou l'autre être envisagé. «On n'aurait pas le choix de faire payer davantage les utilisateurs du système, soutient Robert Lacroix. Il faudrait par contre garantir que l'argent neuf irait directement dans les universités et que ce n'est pas un prétexte pour que le gouvernement paye moins. C'est la grande crainte, je crois. Les étudiants accepteraient-ils de payer plus si on leur disait que l'enseignement sera meilleur? Je ne sais pas. Il faudrait voir.»
Car le réseau universitaire a besoin d'argent, peu importe d'où celui-ci provient. Philip Merrigan, directeur du département de sciences économiques de l'UQAM et spécialiste des frais de scolarité, en sait quelque chose. «On commence à avoir de la difficulté à recruter les meilleurs professeurs, mentionne-t-il. Les autres universités au Canada ou aux États-Unis offrent parfois 15 ou 30 % de plus que nous en salaire. C'est pire dans le domaine scientifique parce que les enseignants veulent des laboratoires modernes et des budgets de recherche qui ont du bon sens. Il n'y a aucun doute que le sous-financement actuel nuit à la qualité des programmes. Il ne faut pas continuer comme ça et faire en sorte que nos diplômes soient mal perçus à l'étranger.»
Les recteurs ne peuvent que constater les dégâts. «Avec ce manque à gagner, on coupe les ailes de toute une génération, celle qui fera le Québec de demain, pense Robert Lacroix. Nous vivons dans une société où le savoir est primordial. Mais quand je compare avec les autres provinces canadiennes, la différence est considérable. Leurs salles de cours sont rénovées régulièrement, les laboratoires sont bien équipés, les professeurs viennent de partout pour enseigner, les bibliothèques sont riches de volumes. L'écart avec notre système est encore supportable, mais dans cinq ans, ce sera énorme.»
Et ce, davantage dans certains programmes de pointe, comme la médecine, l'art dentaire ou la pharmacie. Dans les autres provinces, les frais liés à ces formations plus coûteuses suivent la courbe de la facture. Ainsi, le programme le plus dispendieux au Canada se trouve en Saskatchewan, où une année en art dentaire coûte plus de 30 000 $. En Ontario, un étudiant en médecine devra débourser près de 18 000 $ par année alors que son confrère en pharmacie devra verser environ 10 000 $. Une formation en arts visuels se chiffre à moins de 4000 $ par année. Au bout du compte, avec l'argent gouvernemental, une université ontarienne aura investi
42 000 $ par année pour former un futur médecin alors que l'Université de Montréal n'aura pu y consacrer que 18 000 $ par an.
Hausse des frais et accessibilité
Cette baisse graduelle de qualité fournit des arguments à ceux qui voudraient indexer les droits de scolarité à l'inflation. «Le coût de la vie augmente, alors les universités pourraient au moins y faire face, pense Philip Merrigan. Les salaires, le papier, l'électricité... bref, la facture de base serait couverte. Ça nous donnerait certainement un peu de répit.»
Par contre, avec des frais à la hausse, nul doute que certaines personnes auraient plus de difficulté à atteindre l'université, faute de moyens financiers suffisants. «On perdrait peut-être quelques étudiants, mais très peu, soutient Philip Merrigan. Si le programme de prêts et bourses est amélioré, il n'y aura aucun impact.»
Il en veut pour preuve les statistiques de fréquentation universitaire dans les endroits où une hausse des droits de scolarité est permise. L'Ontario a un taux de diplomation plus élevé que le Québec malgré des frais en hausse de 137 % depuis 1993. Aux États-Unis, le coût moyen d'une année à l'université tournait autour de 7300 $ en 2001, et la fréquentation est équivalente à la France, où le réseau impose des coûts minimes.
«Avec de petites hausses de 2 % par année et des prêts et bourses ajustés, tous les étudiants vont voir que ça vaut la peine de s'endetter un peu plus pour avoir un diplôme de qualité et un travail bien rémunéré en sortant, juge Philip Merrigan. Mais il faut que le programme de prêts soit meilleur que maintenant, aucun doute là-dessus.»
L'exemple français
Le monde étudiant avance régulièrement qu'une des solutions se trouve en France, où les frais de scolarité ne sont que symboliques, un peu comme au cégep ici. Selon eux, le modèle nord-américain, qui voit les droits augmenter chaque année, a donc une solution de rechange.
«Ne parlons pas de la France, s'il vous plaît! Ce n'est vraiment pas un modèle à suivre, mentionne Robert Lacroix. Depuis 30 ans, la baisse de qualité dans le réseau français est systématique. Si c'est ça, la gratuité, non merci! Mieux vaut se rapprocher des pays scandinaves.»
Même son de cloche de la part de Philip Merrigan, qui a enseigné à la Sorbonne, à Paris. Il n'est pas rare, dit-il, de voir là-bas des auditoriums de 500 étudiants. De petites classes de 40 personnes doivent en accueillir 100, ce qui fait en sorte que certains doivent suivre les cours assis dans le couloir. «Les bâtiments tombent souvent en ruine, et il vaut mieux ne pas parler de l'équipement informatique, dit-il. Pour avoir une excellente qualité d'enseignement, il faut que les étudiants aillent dans les grandes écoles, un réseau en marge des universités. Mais là, il faut y mettre le gros prix, c'est même pire qu'ici.»
Daniel Surprenant, professeur à l'Institut d'études politiques de Bordeaux, ne peut que confirmer les ratés du système français. «Il y a de très bonnes choses qui se font en France, mais c'est un peu hypocrite de dire que c'est accessible à tous, a-t-il expliqué lors d'un entretien au Devoir. Pour avoir une belle carrière et un statut social, il faut faire les grandes écoles comme HEC ou IEP. Mais c'est dur d'y entrer, avec parfois un étudiant sur 500 qui passe. Et ça peut coûter 10 000 euros par année. Les Québécois sont chanceux, ils n'ont pas un système à deux vitesses comme ici.»
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