Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Libre opinion - Lettre à ma fille de dix ans

    17 mai 2012 |Sandra Pronovost - Trois-Rivières | Éducation

    Chère Ophélie,


    Je m’adresse à toi parce que tu es la plus âgée de mes enfants. Tu es aussi très engagée et brillante, en plus. À 10 ans, tu es la présidente de ton école. C’est beau de te voir expérimenter la démocratie. Tu as su gagner la confiance de tes « électeurs ». Tu te distingues par ta capacité d’écoute. Je suis tellement fière de toi. J’ai le goût de t’écrire, ce soir, parce que j’ai quelque chose sur le coeur.



    Quand tu as du mal à exprimer tes émotions, je te suggère de les mettre par écrit. Je vais faire de même, si tu le permets. D’abord, je suis triste. Triste de voir qu’en 14 semaines de grève, j’en apprends plus sur les techniques de propagande qu’en trois ans d’université. Je suis triste de voir que l’objectivité est en voie d’extinction. Je suis triste de voir se cristalliser un discours haineux envers des gens qui demandent qu’on réfléchisse avant d’agir. Je suis triste de constater qu’avec un peu de démagogie, on arrive à convaincre les citoyens qu’ils ne sont plus que des contribuables et qu’un vote les engage à suivre les yeux fermés ceux qu’ils ont élus.


    Je suis triste de voir qu’on tente de casser, par tous les moyens, une mobilisation sans précédent. Je suis triste de voir la manipulation verbale qui transforme des concepts simples (grève) en aberrations langagières (boycottage). Je suis triste de voir que l’éducation est ainsi réduite à un produit de consommation comme un autre. Je suis triste de voir que ceux qui se battent pour une éducation accessible à tous se voient traités d’enfants gâtés, alors que ceux qui utilisent le système de justice pour avoir « accès » à leurs cours, afin de ne pas être pénalisés personnellement par le mouvement de grève, sont perçus comme responsables. C’est une question de perspective, je suppose.


    Je suis également outrée, ma fille. Outrée de voir les policiers utiliser des tactiques dignes d’un pays en guerre civile pour contrôler les foules. Mais le but, ma chouette, ce n’est pas tant de contrôler la foule, mais bien de marquer les esprits. Qui aura le courage de ses convictions si, en tout temps, la police peut décréter une manifestation illégale, procéder à des arrestations préventives ou même utiliser une force excessive qui risque de nous handicaper ? Je bous quand je réalise que plusieurs applaudissent à la chose. Il n’y a rien de plus violent que l’indifférence érigée en système.


    Je voudrais tellement faire plus pour la cause. Mais je suis déjà très occupée, avec toi, ta soeur et tes frères. Avec mes études universitaires. Avec mon stage. Avec tout ce qu’il faut faire, en 2012, pour juste vivre. Alors, si un jour tu dois sortir de l’université avec une dette abyssale, j’espère que tu ne m’en voudras pas d’avoir fait si peu. J’ai porté le carré rouge. J’ai diffusé toute l’information que j’ai pu. J’ai débattu avec ceux qui ont bien voulu le faire. J’ai valorisé le savoir en retournant à l’université à 30 ans, convaincue que c’était ma voie vers une carrière qui me permettrait de nous faire vivre décemment.


    Même si cela exige de nous de faire partie des gens « pauvres » pendant quelques années. Même si pour cela je renonce à un salaire et m’accroche au filet social qu’est l’aide financière, acceptant par la bande d’en sortir très endettée. L’espoir que j’ai de vous offrir une vie meilleure est ma principale source de motivation. Si je devais m’être trompée, j’espère que tu me pardonneras.


    Je suis une éternelle optimiste. Je crois toujours qu’un moratoire peut être décrété. Avec des états généraux. Pour discuter vraiment de tous les enjeux qui entourent l’éducation postsecondaire. Ce n’est pas qu’une question de sous. Ce n’est pas qu’une question d’ego. C’est aussi une question de mission. C’est seulement s’assurer qu’on prend le bon chemin avant d’en avoir fait la moitié. C’est logique, je sais. Va savoir pourquoi c’est une avenue si décriée. Mais tu sais, c’est aussi une question de respect envers les générations futures qui n’auront pas voix au chapitre. Oui, comme toi. Ça serait bien que tu saches pourquoi ton éducation est comme elle est, quand tu y seras, dans moins de 10 ans.


    Ça me fait du bien que tu saches que j’y crois. Que je voudrais y être. Que j’y serais sûrement si je n’avais pas d’enfants. Même si j’ai encore plus de raisons d’y être, vu que j’ai des enfants, je choisis de rester près de vous. Je rentre dans le rang. Et j’en suis gênée. Je suis sûre que tu me comprends. Je sais que tu as déjà la force de tes convictions. Je sais que tu viendrais même avec moi, si j’y allais. Mais dans l’état actuel des choses, tu comprends pourquoi c’est hors de question. Je t’aime, ma belle. Et j’espère que ton avenir brillera. J’espère que tu pourras étudier sans commencer ta vie adulte en la devant.


    J’espère que ce jour-là l’éducation sera une question de talent. Pas une question d’argent ou d’endettement.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.