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    Conflit étudiant - Un véritable sociodrame

    11 mai 2012 |René Marineau - Psychosociologue clinicien et professeur retraité de psychologie à l’UQTR | Éducation
    La crise a pris des proportions qui n’ont plus rien à voir avec les revendications de départ des étudiants. Ici, un manifestant muni d’un drapeau des Patriotes défiant des policiers, à Victoriaville.
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La crise a pris des proportions qui n’ont plus rien à voir avec les revendications de départ des étudiants. Ici, un manifestant muni d’un drapeau des Patriotes défiant des policiers, à Victoriaville.
    La population du Québec vit actuellement une crise qui prend des proportions qui n’ont plus rien à voir avec les revendications de départ des étudiants. Nous pouvons nous en désoler, nous braquer, chercher des coupables. Tout cela ne fera pas avancer la recherche de solutions justes et équitables.

    Au point où en sont les choses maintenant, il y a un rejet massif des offres qui ont fait l’objet de discussions au cours de la fin de semaine dernière, et le danger d’un pourrissement du conflit et de la radicalisation menant à la confrontation violente existe plus que jamais. Les incidents simultanés survenus hier au métro de Montréal en sont l’illustration parfaite.


    Le diagnostic original a circonscrit le problème à un symptôme, somme toute important, celui de la hausse des droits de scolarité. Mais en laissant perdurer l’absence d’application d’un remède approprié, le mal s’est généralisé. Il touche maintenant, à divers niveaux, toute la société. Les effets pervers du problème sont maintenant plus aigus que le conflit lui-même. Et on doit avouer que les votes pris à ce moment révèlent tout autant un écoeurement et une méfiance par rapport au gouvernement ou à ses mandataires qu’un choix éclairé des solutions mises de l’avant.


    Le conflit n’est pas celui des « autres ». Il touche à la fois diverses problématiques à l’intérieur de chacun de nous et divers enjeux entre nous. J’entends, par exemple, des échos en moi qui reflètent l’ancien étudiant, le parent, le professeur, le démocrate soucieux du respect de la loi, le citoyen qui rêve d’une société juste où chacun peut vivre en paix, l’utilisateur d’une voiture en plein blocage d’un pont, et j’en passe. La situation ne provoque donc pas un simple oui ou un simple non devant ce qui se produit depuis maintenant trois mois. Je suis tiraillé, et je pense que chaque citoyen qui se laisse toucher par les divers enjeux que la crise actuelle évoque se retrouve dans la même situation de déchirement et d’ambivalence.

     

    Le meilleur et le pire


    Puisque nous sommes des êtres de relation, cette crise nous met aussi en face les uns des autres. Elle crée de multiples zones d’interaction entre nous, les citoyens : mise en présence de différents modèles sociaux et parentaux, confrontation d’allégeances politiques diverses allant de l’aveuglement au cynisme, clivage intergénérationnel, exercice du pouvoir, préjugés savamment nourris de part et d’autre. Ce conflit fait ressortir le meilleur en nous, mais aussi exacerbe le pire. Les appels à la reconnaissance à la différence chez l’autre cohabitent avec les désaveux les plus sévères et injustes qui nourrissent les préconceptions et maintiennent les protagonistes dans le braquage, l’humiliation et la méfiance.


    La sortie de cette crise, si elle doit se faire dans le respect de la position de chacun et l’intérêt social supérieur, devrait emprunter la voie suivante : reconnaître que tous les citoyens sont maintenant touchés d’une manière ou d’une autre par ce qui n’apparaissait au départ qu’un conflit entre deux parties ; reconnaître que les différentes parties au conflit vivent une expérience qui ne peut se traduire en une conclusion du « qui n’est pas avec moi est contre moi » ; reconnaître qu’il est maintenant impérieux de chercher une conciliation qui dépasse l’enjeu initial et qui élève le débat au niveau d’une analyse des symptômes plus complexes où la crise nous a maintenant conduits.


    Qu’est-ce à dire ? Cette crise, si nous ne souhaitons pas qu’elle laisse des plaies qui ne se cicatriseront qu’au prix d’un abaissement des parties, demande une grande grandeur d’âme chez chacun de nous, et en particulier chez tous celles et ceux qui détiennent des leviers permettant que l’on puisse utiliser ce moment historique pour grandir comme peuple et collectivité.


    À titre d’exemple, le réveil de toute une jeunesse et sa persévérance dans sa lutte devraient, au-delà des différences d’opinions et le constat de certaines erreurs chez les jeunes militants, nous réjouir et susciter de l’espoir pour l’avenir. La capacité pour tous les protagonistes de faire une analyse où l’on regarde l’ensemble de l’espace social et où l’on prend de la hauteur pour évaluer le sens de cette crise devait permettre à la maturité et la sagesse de triompher sur l’aveuglement et l’orgueil.


    Et montrer ainsi, pour paraphraser le philosophe Edgar Morin, que l’on ne réglera pas une situation complexe avec des solutions simplistes. Cela signifie que tous les protagonistes prennent un véritable temps d’arrêt, que l’on appelle ceci trêve ou moratoire, le temps non pas de se « regarder dans les yeux » pour 24heures, mais de s’écouter pour la durée nécessaire pour en arriver à un consensus social bénéfique pour tous.


    Pour ce faire, il faudra sans doute changer les interlocuteurs autour de la table de discussion, choisir une attitude où les différentes hypothèses sont étudiées à fond et que l’on cesse de faire appel à ces grandes envolées qui relèvent davantage des sophismes que de la vérité. Cessons aussi de voir ce conflit comme une guerre ouverte entre les étudiants et le gouvernement. Car il s’agit de quelque chose de plus profond qui recèle de possibilités pour toute la société. Il s’agit, dans le vocabulaire professionnel qui est le mien, non pas d’un psychodrame, mais d’un véritable sociodrame. Toutes les parties au conflit, c’est-à-dire ultimement chacun de nous, doivent être prises en compte non dans un oui ou un non électoral, mais dans l’intégration des diverses composantes de la problématique. Est-ce trop demander de la part des gens qui nous représentent ?

     

    Ce que l’on espère et attend


    Nous attendons que le premier ministre agisse en homme d’État, s’élevant au-dessus de la mêlée et qu’il respecte et comprenne tous les citoyens, tout autant ceux qui le soutiennent que ceux qui le contestent. Que les leaders politiques cessent dans l’immédiat les calculs liés aux bénéfices électoraux. Que les représentants étudiants réalisent qu’ils ont déjà mis la table pour des remises en question beaucoup plus larges, mais qu’ils doivent accepter que la suite des choses ne puisse se réaliser sans que le prix à payer mette en danger leurs commettants, étudiants partageant ou non leur point de vue.


    Que les citoyens de tous horizons continuent à plaider pour une sortie de crise axée sur les intérêts publics, et non partisans. Que l’on fasse une analyse beaucoup plus sérieuse des divers arguments évoqués de part et d’autre. Que l’on prenne le temps de chercher une solution exemplaire du véritable processus démocratique.


    « Le temps ne respecte pas ce qui est fait sans lui », me disait il y a plus de cinquante ans un vieillard sur son lit de mort. Cette leçon de vie m’a toujours guidé depuis. Le temps que l’on prend pour tenir compte les uns des autres n’est jamais perdu et se nomme sagesse. Et cela s’applique ici. Permettons aux étudiants de reprendre leurs cours, non avec le sentiment qu’ils ont de se faire rouler dans la farine (propos tenus par divers commentateurs) ou se faire « passer un sapin rouge », mais en étant convaincus que le processus à venir sera ouvert, juste et équitable pour tous. Que tous les politiciens fassent acte d’humilité en reconnaissant qu’ils n’ont pas en main maintenant une solution féconde et acceptable à court terme, autre que de décréter sans condition un temps d’arrêt.


    Chacun doit être rassuré qu’il ne sera pas un perdant. Pour cela, il nous semble qu’une seule voie reste ouverte, soit que notre premier ministre agisse en véritable rassembleur et chef d’État en décrétant une trêve, la suspension temporaire de la hausse des droits de scolarité et la mise en place d’un forum dédié à l’avenir et au financement des collèges et universités québécoises. Une telle solution devient, au-delà du rêve, révélateur de maturité individuelle et collective.


    ***

    René Marineau - Psychosociologue clinicien et professeur retraité  de psychologie à l’UQTR













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