Conflit étudiant - Une crise qui forcera la réflexion
Depuis l’annonce de cette solution, ce curieux « objet non identifié » suscite commentaires, débats, questions. Est-ce une « entente » ou une « offre » ? La réduction des « frais afférents » est-elle « assurée » ou « conditionnelle » aux résultats de l’examen des budgets universitaires ? Ce « compromis » permettait-il une « sortie de crise » qui « sauve les faces » ou une « sortie de conflit » qui permet de « sauver la session » ? A-t-on là une solution où tout le monde est gagnant ou une « patente à gosses » où tout le monde est perdant, un « piège » ?
Sauver la triple alliance
Mais tout ce brouhaha empêche de voir l’essentiel de ce qui s’est passé. La triple alliance (universités, milieu des affaires, gouvernement) a pensé qu’il était bon, profitable, habile de lier augmentation des droits de scolarité et sous-financement des universités. La réponse des étudiants a vite été trouvée : « Le sous-financement ? Est-il manifeste au vu de certaines dépenses ? Et si on le voulait, bien des économies équivalentes à l’augmentation demandée seraient même possibles. »
« Quel culot ! Pour qui se prennent-ils ? », crient les porte-parole du monde des affaires. Mais qui le premier a présenté les choses sous l’angle du sous-financement ? La riposte des étudiants se fait sur ce terrain et elle arrive à placer un « coin » entre gouvernement et universités.
La triple alliance est un peu ébranlée. Il faut vite fermer la porte entrouverte. La « patente à gosses » accouchée samedi est une tentative pour se sortir du mauvais pas dans lequel on s’est mis. Mais « l’ambiguïté », les « maladresses » des discours ministériels d’explication de « l’entente » permettent rapidement aux étudiants de flairer le piège. Je ne viendrai pas ajouter ma voix aux critiques soulevées par cette tentative maladroite de contournement. Je dirai seulement un mot sur la solution proposée. La commission temporaire qui doit examiner la gestion universitaire est une solution non seulement improvisée, mais inappropriée, elle ne peut aboutir à rien de significatif.
Examen des objets en cause
J’ai été membre du conseil d’administration et d’un comité exécutif d’une université, directeur général d’un cégep, président du conseil d’administration d’un organisme culturel important, président de la Commission de l’enseignement supérieur du Conseil supérieur de l’éducation, commissaire des états généraux sur l’éducation. C’est fort de ces expériences que je juge cette solution. Comment puis-je penser qu’un comité ou même une commission pourra venir dire à une université où elle devrait couper pour que les étudiants puissent bénéficier d’une réduction des frais afférents ?
Je sais la réponse cinglante que j’aurais faite si j’étais placé dans cette situation : « Indiquez-moi la coupe que vous voulez m’imposer. Pour le reste, laissez-moi le choix des moyens et occupez-vous de vos affaires. » Et je n’aurais ni accepté ni cautionné une solution dont le but évident est de rouler les étudiants et de livrer leurs représentants au massacre.
De plus, si les questions financières soulevées par les étudiants sont bien réelles, elles ne sont que des symptômes, des effets de causes plus profondes. Les responsables universitaires ne sont pas de mauvais gestionnaires. Ils gèrent dans les règles qui les encadrent. Je peux penser que la dissémination des campus satellites à travers le territoire est une mauvaise chose, qu’elle augmente inutilement les coûts. Mais ce sont les règles financières du ministère qui favorisent la « chasse à l’étudiant » et soutiennent de telles constructions.
Je peux penser que dans telle université, dont 80 % des étudiants sont étudiants du premier cycle, il est anormal que 80 % de leurs enseignants soient des chargés de cours. Mais derrière de telles pratiques qui ont aussi des conséquences financières, il y a les conventions du milieu universitaire concernant la tâche des professeurs, les dispositifs adoptés pour régler (ou non) la tension entre les missions d’enseignement et de recherche. Et je pourrai continuer longtemps ainsi.
Derrière les questions financières se posent des problèmes de fond concernant le développement de l’enseignement universitaire, ses contraintes, les changements à mettre en place pour lui permettre un développement harmonieux. Et ce n’est pas un comité ou une commission, dont le mandat serait un examen de la gestion universitaire des établissements, qui pourrait aborder efficacement de telles questions. Ni d’ailleurs les « contrats de performance ».
Au débat public
La Commission des états généraux sur l’éducation (1995-1996) avait reçu le mandat de soumettre au débat public tous les pans du système éducatif. L’accueil du milieu universitaire pour un tel examen fut mitigé, pour ne pas dire hautain. Les questions universitaires pouvaient-elles se traiter au milieu de questions concernant l’école ordinaire ? Très peu de mémoires venant des universités nous ont été alors adressés.
Mais nous avons pu profiter de quelques travaux de chercheurs universitaires qui portaient un regard critique sur les modes d’organisation en vigueur dans leur milieu. Nous avons pu ainsi avancer, un petit peu, sur l’identification de quelques problèmes de fond. Et la lecture des pages 29 à 35 du rapport final de la Commission est, hélas et toujours, plus que jamais d’actualité. Mais nous étions alors bien loin de pouvoir proposer des solutions et même une analyse assurée de certaines des réalités constatées. Plus de 15ans après, le temps n’est-il pas venu de faire ce qui alors a été manqué ?
J’ai toujours pensé que ce temps viendrait, ce temps où les questions de fond concernant la concrétisation de la mission universitaire dans notre société seraient examinées, débattues pour que des orientations plus assurées puissent ainsi se dégager.
J’ai toujours pensé qu’il y aurait des circonstances où il deviendrait évident pour beaucoup qu’un tel exercice nécessaire devrait se dérouler dans l’espace public et non dans le secret, entre universitaires. Et les choses étant ce qu’elles sont, j’ai toujours pensé que cela ne viendrait qu’après une crise.
La crise est là. Ne gaspillons pas cette chance, car il est des crises salutaires. Que celle-ci soit une occasion pour que des états généraux sur l’organisation et le développement du système universitaire voient enfin le jour. La résistance des étudiants nous aura rendu ce service.








