Le coeur rouge et la tête verte
Tiraillée entre les idéaux et le dollar constant
- « La révolte des étudiants n’est pas dirigée contre les malheurs que provoque cette société, mais contre ses bénéfices. » – Herbert Marcuse, 11 mai 1968
- « Ce conflit entre le gouvernement et le mouvement étudiant se projette en effet bien au-delà des chiffres et des tarifs : c’est d’abord un conflit de valeurs et de visions, donc de société. » – Nous sommes ensemble, déclaration du 1er mai 2012
Mon économiste de mari social-démocrate - je précise : c’est aussi rare qu’un libéral séparatiste - est totalement pour la hausse, chiffres à l’appui ; je vous épargne les dollars constants et les graphiques à l’avenant. « Je suis un pragmatique redistributif », m’a-t-il expliqué. Je ne sais toujours pas si c’est une menace ou une promesse.
À ma grande surprise, j’ai réalisé qu’on pouvait parfaitement être issu d’un milieu modeste, appuyer cette hausse des droits de scolarité pour accéder aux études supérieures et être contre l’école privée et le PLQ. Mon économiste de mari, fils d’infirmière et de quincaillier, souhaite que le gouvernement cesse de subventionner à hauteur de 60 % ces écoles sélectes pour reverser cette somme dans un système public à l’agonie. Voilà pour le redistributif.
Nous avons de vives discussions à ce sujet également. Je suis aussi d’avis que tant que je financerai largement ces établissements à même mes impôts, je serais bien folle de m’en passer. En attendant que mon B décroche du primaire (public) pour aller manifester, mon quinqua préféré lui fait répéter des slogans à saveur soixante-huitarde : « Un-peuple-uni-jamais-ne-sera-vaincu ! »
L’insulte et l’injure
Devant la logique des arguments chiffrés, je me suis rangée du côté des économistes comme Pierre Fortin (qui s’inquiète davantage du décrochage universitaire plus élevé au Québec que de l’accessibilité) ou des fiscalistes comme Luc Godbout de l’Université de Sherbrooke, qui a fait une démonstration de l’avantage indéniable que représentaient les dernières offres du gouvernement en matière de bonification du régime des prêts-bourses.
J’aurais pu choisir la version de l’IRIS, un institut de recherche indépendant et progressiste qui prétend que cette bonification ne profitera qu’à une poignée d’étudiants. Langage de sourds ou d’initiés ? En tout cas, pour les comprendre, mieux vaut être allé à l’université.
Même si ma tête est restée au vert, mon coeur voit rouge, car le clivage dépasse largement celui des simples sous.
Ce n’est pas un débat hommes-femmes, gauche-droite, intellos-travailleurs ou Beauchamp - Nadeau-Dubois, non, c’est un remue-méninges social devenu une grande catharsis collective, une thérapie de groupe dans la rue avec exercices de yoga. La démocratie directe n’a pas l’air souple mais, dans les faits, elle peut tenir la position du « guerrier » longtemps.
Il aurait été facile pour moi de plonger dans le « bon chic, bon rouge » - pour reprendre l’expression du philosophe Christian Nadeau - et de suivre mes amis artistes, apposer ma signature avec la leur et me laisser emporter par mon écoeurement du climat social, de la corruption, du Plan Nord, suivre #manifencours en brandissant le poing. Mais quelque chose m’en empêche. Peut-être le jusqu’au-boutisme de l’exercice, justement. Ou les insultes qui pleuvent dès qu’on dévie un tantinet du tracé idéologique.
Il s’avère assez stupéfiant de se faire traiter de « Martineau », de « Bombardier » ou de « plorine » dès qu’on ose toucher à un cheveu des porte-parole étudiants. Assez symptomatique aussi d’un débat qui dérape dans l’émotivité la plus complète et s’enlise dans une orthodoxie partisane qui n’est pas sans rappeler celle qu’on conchie à Ottawa.
J’ai dû perdre quelques amis Facebook à cause d’une phrase mal digérée. Je me suis même fait reprocher de traiter d’autres sujets pour endormir les masses laborieuses. La foire d’empoigne est au menu dans les réseaux sociaux et certains commentateurs-trices ont fermé le robinet des injures. On ne peut les blâmer. Ce n’est pas parce qu’on appuie le dégel qu’on se fait automatiquement complice de la brutalité policière, loin de là. Et ce n’est pas parce que j’ai passé une fin de semaine avec Amir Khadir (le seul caviar iranien qu’on a bouffé était d’aubergines, je le jure !) que je dois me faire tatouer un carré rouge sur le front et manifester en bobettes.
Le fond du chaudron
Avant de me faire traiter de fille de famille aisée (mon père était médecin, comme Amir), j’ajouterais que mon parcours personnel m’a amenée à nuancer et à ne pas tout voir en rouge et vert dans ce conflit. J’ai quitté le domicile familial à 17 ans, après le cégep, diplôme précoce, aucun Tanguy à l’horizon comme modèle. Mon gagne-pain consistait à beurrer des canapés et à récurer des chaudrons dans un local miteux du Centre-Sud où seuls les rats, les coquerelles et quelques robineux encore grisés venaient égayer la monotonie du jour et des nuits glauques. Ce n’était pas Germinal, mais ça pouvait faire penser à cet autre succès de Zola, Le ventre de Paris.
J’ai gratté les carottes et lavé la laitue pendant deux ans pour avoir droit au statut d’étudiante autonome, être admissible aux prêts et bourses tout en réfléchissant à mon avenir. Au bout de deux éternités à 6 $ l’heure, j’ai décidé d’opter pour le journalisme, parce que j’avais compris que, si je collais à mes chaudrons, j’y serais encore dans 40 ans.
C’est la meilleure décision que j’aie prise de ma vie. La plus gratifiante aussi. Trois ans d’efforts, somme toute légers, pour un papier qui m’a permis de triper depuis trente ans. J’aurais pu m’épanouir comme mécano si j’avais aimé les moteurs, aussi. L’université ne garantit pas le bonheur. Elle ne promet pas un job non plus, bien des chômeurs instruits le savent. Mais elle donne une chance au coureur.
Les sous ? J’ai remboursé même si je n’ai jamais eu le job syndiqué avec fonds de retraite et congés payés. Je suis toujours travailleuse autonome et je fais partie de la classe moyenne très moyenne. Je pourrais m’en plaindre, blâmer les baby-boomers ou la société, mais je n’envie personne.
Au fond, mon père ou le gouvernement m’auraient fait un chèque en blanc, je marcherais peut-être moins droit aujourd’hui. Je n’apprécierais pas la valeur de ce pourquoi je me suis battue la tête haute : mon autonomie, ma liberté de penser.
Et ça, y’a que l’école de la vie pour t’en faire mesurer l’importance. Quoique l’école de la rue ne soit pas mal non plus.
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Apprécié la petite séduction à TLMEP entre le cinéaste Xavier Dolan et le porte-parole de la CLASSE Gabriel Nadeau-Dubois. C’était rafraîchissant comme tout et très « college sweetheart ». On veut des bébés Dolan-Nadeau-Dubois !
Visité le site du jeu Contrecarré, élaboré par les étudiants en design de jeu de l’UdeM. contre.ca/index.php « Contrecarré est un jeu de type « Tower Defense » qui tente de faire comprendre les moyens dont disposent les pouvoirs en place pour contrer le mouvement de la grève étudiante qui déferle sur le Québec ce printemps 2012. À vous de décourager les manifestants qui ont pris la rue pour s’opposer à la hausse des droits de scolarité ! Pourrez-vous contrer cet élan démocratique historique ? » Travail de session très original ! Je leur donnerais un A et on n’en parle plus.
Aimé la série « L’algèbre au lit », « La physique au lit », « La chimie au lit » et « La géométrie au lit » (Trécarré). Non, ce n’est pas le nouveau Kama Sutra version sciences pures. Voilà plutôt quatre ouvrages de vulgarisation qui vous expliquent le « carré magique » ou le nombre d’or, la radioactivité ou l’atome quantique, les fractales et le théorème de Pick. Pour dénouer la crise actuelle, il faudra un cercle de sages (avocat, économiste, politicien, urgentologue, etc.) auquel j’ajouterais un poète, un mathématicien, un physicien et un chimiste.
En attendant, l’école à la maison est une solution tout à fait honorable.
Trouvé la posture du « guerrier » à la page 110 du nouveau livre Go Yoga de Doris Walker (éditions de l’Homme), un cours à la carte. Très bien conçu, beaucoup de photos pour imiter les postures, et un cours de yoga de base pour varier les positions. Pour apprendre à respirer par le nez et expirer par les oreilles.
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JOBLOG
Carrés rouges et thé vert
Ils étaient trois en ce petit matin chagrin de la fin d’avril au ciel bouché comme un rang de flics devant une manif de nuit. Trois étudiants en journalisme à l’UQAM (mon alma mater) venus m’interviewer sur la critique gastronomique, que j’ai pratiquée durant 15 ans. Je leur ai servi un thé vert au jasmin. Ils étaient tellement occupés par leur micro et leur caméra qu’ils n’y ont même pas trempé les lèvres.
– Vous êtes pour la grève, vous ?
– Ben (gênés), on a nos carrés rouges…
Discrets, les carrés, accrochés sur un sac à main, façon d’être dans le coup sans le crier sur les toits.
– Et vous faites vos travaux ?
– Pas le choix ! On a été bien avertis que, si on ne remettait pas les travaux, on coulait.
C’est à eux que je pense aujourd’hui. Et à la pression qu’ils subissent des deux côtés : celle de la rue et celle de l’école.










