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    Du bon et du mauvais usage des mots au temps de l’agitation étudiante

    30 avril 2012 |Lisa-Marie Gervais | Éducation
    Il faut faire la distinction entre les termes « actions de perturbations », « violence » et « vandalisme » qui, souvent amalgamés au mot « manifestation », s’entremêlent dans un fourre-tout.
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Il faut faire la distinction entre les termes « actions de perturbations », « violence » et « vandalisme » qui, souvent amalgamés au mot « manifestation », s’entremêlent dans un fourre-tout.
    Condamner plutôt que se dissocier de la violence. Boycott ou grève. Au-delà de l’argumentaire pour ou contre la hausse des droits de scolarité, le conflit entre le gouvernement et les étudiants s’est livré sur un autre terrain : celui des mots. Des débats oratoires éloquents aux pirouettes sémantiques, voyons comment les deux camps ont su en faire bon usage.

    « On n’est plus dans un argumentaire pour ou contre la hausse des droits de scolarité : on est littéralement dans une guerre de mots », déclare sans ambages l’observateur des médias, Bernard Motulsky. Et bien souvent, rappelle-t-il, lorsque les deux parties, bien campées sur des positions radicalement opposées, refusent de lâcher du lest et de faire des concessions, la bataille finit par se livrer sur le terrain du vocabulaire. « On le voit souvent entre des patrons et un syndicat lors de négociations de convention collective, par exemple. Il y a des mots qu’on ne va pas vouloir voir au texte et on va se battre pendant des semaines pour les faire changer. Le poids des mots n’est pas du tout insignifiant, et la preuve ici, c’est que les deux parties, tant le gouvernement que les étudiants, s’y sont accrochées. Et même les médias sont tombés dans le jeu », soutient le philosophe de formation et professeur au département de communication sociale et publique de l’UQAM.


    Haut la main


    Reste que, de part et d’autre, la maîtrise du discours et l’habileté à manier la langue surprennent. Et loin d’être des cancres, souligne M. Motulsky, les étudiants ont réussi haut la main leur cours de communication 101. « La stratégie des étudiants en matière de communication a été extrêmement efficace. Ils se sont organisés pour occuper l’espace médiatique de façon quotidienne, en saucissonnant leurs actions et leurs réactions », a-t-il noté. Le gouvernement use d’une stratégie différente, plus pondérée. « Il n’y a pas de dénonciation forte, on répète le message, calmement », analyse-t-il.


    Hormis la controversée « blague » de Jean Charest, il n’y a eu que très peu de « pelure de banane » en près de trois mois de conflit, croit M. Motulsky. C’est d’ailleurs parce que les deux parties ont mené des stratégies de communication exemplaires (et un peu parce que le Canadien n’a pas fait les séries) que le conflit s’est inscrit dans la durée, croit-il. Le philosophe Christian Nadeau de l’Université de Montréal croit, au contraire, que dérapage il y eut, notamment dans les médias. Selon lui, une majorité de journalistes et commentateurs ont infantilisé le discours et les leaders étudiants (Gabriel, Léo, Martine…) afin de leur retirer toute forme de légitimité. Des exemples ? Dans un mépris assumé, Christian Dufour, chroniqueur au Journal de Montréal, a comparé Gabriel Nadeau-Dubois, porte-parole de la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE), à un « batteur de femme » à l’émission de Denis Lévesque à TVA. Simon Durivage de RDI lui a raccroché au nez. « Les médias ne respectent pas les codes de déontologie. Je suis convaincu qu’en ce moment, beaucoup de journalistes savent exactement ce qu’ils sont en train de faire. Je me demande donc s’il est acceptable que les médias servent cette fin de délégitimation d’un mouvement démocratique », dit le professeur.

     

    Bijoux de rhétorique


    Qu’elle soit, au sens de Platon, une manipulation de l’auditoire ou un « art du bien dit », suivant la formule du premier orateur Quintilien, force est d’admettre que la rhétorique est savamment maîtrisée dans le débat qui a cours. « Les tactiques de communications sont très bien maîtrisées, les messages clés, les phrases simples qu’on répète, etc. La meilleure façon d’être compris, c’est de ne pas se lancer dans de grandes explications, mais de s’en tenir à des messages courts », constate Bernard Motulsky. Plus ça punche…


    À ce sujet, la formule « 50 cents par jour », prononcée par la ministre de l’Éducation, Line Beauchamp, vendredi dernier pour parler de la hausse, est un petit bijou. « C’est très habile », reconnaît le philosophe et enseignant au Cégep du Vieux-Montréal, Xavier Brouillette. Selon lui, il y a là un sophisme, celui de la donnée détachée : « On peut vous demander : “votre loyer, c’est combien de sous par jour”. Mais c’est combien de sous pendant combien de temps ? Une hausse des droits de scolarité sur sept ans, pour quelqu’un qui fait son baccalauréat, c’est une donnée qui ne veut rien dire. La personne qui va rentrer à l’université demain va quand même payer 50 sous de plus qu’une autre et s’endetter de la même manière », explique-t-il.


    La notion de « juste part », a également fait partie de la stratégie du gouvernement pour rallier l’opinion publique, soit les contribuables. « On nous dit que les étudiants doivent payer leur juste part et ne pas refiler la facture aux contribuables. Comme s’il y avait une contradiction entre les deux. Comme si un étudiant ne pouvait pas payer de l’impôt lui aussi », remarque M. Brouillette, en rappelant que la notion de « justice » n’est pas définie dans cette expression. « C’est un euphémisme, une façon de nous dire quoi penser. George Orwell dit que ces expressions toutes faites font qu’on ne réfléchit plus à leur sens initial. »


    Par ailleurs, le premier ministre et plusieurs membres du gouvernement prononcent « CLASSÉ » au lieu de « CLASSE ». « C’est en référence à la CASSÉÉ, qui était l’ancien groupe de l’époque [2005] qui avait été exclu des discussions. C’est jouer sur la sémantique. Et on ne veut surtout pas dire que les gens de la CLASSE en ont. »

     

    Grève ou boycott


    « Grève » et « Boycott » : Cette dualité incarne parfaitement la guerre de mots que se livrent les deux camps. Les étudiants ont choisi le mot grève, terme utilisé dans toutes les luttes étudiantes des dernières années. Le gouvernement s’est rabattu sur le mot « boycott » après avoir, on l’oublie, maintes fois utilisé « grève », à l’instar des étudiants. Pour Xavier Brouillette, ce revirement habile a été effectué pour délégitimer le mouvement étudiant. « Une grève, ça a une notion politique tandis qu’un boycott, c’est un refus. Une grève c’est une revendication, mais un boycott, c’est quelque chose de caché », a-t-il expliqué. Et contrairement à la grève, qui évoque quelque chose de « collectif », le boycott est un acte individuel qui relève davantage dune logique économique. « Je peux boycotter le Walmart, mais ça ne veut pas dire que mon voisin va le faire. Le boycott est un geste individuel. C’est la vision économique : “j’ai payé pour mes cours, mais je refuse d’y aller”. C’est une relation contractuelle. »

     

    Un prétexte


    « Condamner » ou « se dissocier » : Le gouvernement a exigé des associations étudiantes qu’elles « condamnent » la violence comme condition pour entamer des pourparlers. Après les deux fédérations, la CLASSE a elle aussi fini par adopter une motion en ce sens, mais a insisté pour continuer les actes de désobéissance civile. « On comprend bien que c’était un prétexte pour le gouvernement, qui a essayé de diviser le mouvement », note Xavier Brouillette. Car encore faudrait-il définir la violence. « Si on parle de violence, les policiers en font aussi. Ce n’est pas parce qu’ils ont légalement le droit de charger que ce n’est pas violent. » Il appelle à faire la distinction entre les termes « actions de perturbation », « violence » et « vandalisme » qui, souvent amalgamés au mot « manifestation », s’entremêlent dans un fourre-tout et confondent. « On veut que les gens pensent qu’une manifestation perturbe. Mais une manifestation, c’est là où les gens manifestent oui, mais leur pensée et leur désaccord.»


    Au final, à trop vouloir donner du sens aux mots, le débat a peut-être fini par tomber sous le sens. « Il a été d’abord économique, il est ensuite devenu juridique et avant d’en être un sur la violence. Mais à travers ça, a-t-on vraiment parlé d’éducation ? », conclut le philosophe.

     
     
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