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    En opposition carrée

    La volonté de toute cette jeunesse de se trouver au diapason d’un monde plus libre est menacée par les valeurs dont parle Jean Charest, affirment les étudiants.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La volonté de toute cette jeunesse de se trouver au diapason d’un monde plus libre est menacée par les valeurs dont parle Jean Charest, affirment les étudiants.
    Le premier ministre Jean Charest a affirmé cette semaine qu’il n’entendait pas négocier la résolution de la crise sociale actuelle avec des gens qui ne lui ressemblent pas. « On va continuer, a-t-il tout bonnement expliqué, comme nous l’avons fait, avec ouverture, à travailler avec ceux qui veulent travailler avec nous, sur la base des mêmes valeurs, et avec la même ouverture. » Le premier ministre s’avance ainsi depuis un bon moment avec un registre sémantique d’un nouveau genre où l’« ouverture » appelle en fait à une fermeture.

    À la suite de déclarations semblables, plusieurs en sont venus à croire que son gouvernement ne ménageait aucun effort pour se rendre odieux dans l’intention de polariser encore davantage la crise et de servir du coup des visées bassement électoralistes. « Grotesque », réplique Jean Charest.


    En fait, le discours de son gouvernement devant cette crise pourrait bien constituer l’expression sincère des limites d’un système dont les libéraux ont fait leur credo.


    À deux vitesses


    Le credo libéral carbure au « réalisme économique ». Au coeur de sa vision utilitariste du monde social, il masque continuellement les effets et les coûts de décisions politiques prises au nom de ce fatalisme. Il présente l’avenir sous forme d’un destin inévitable où le monde se résume à une affaire de clients d’un système marchand.


    Ce credo affairiste ratifie et glorifie l’idée que l’individu est un simple atome au service d’une mode managériale à deux vitesses : faire payer les individus et soulager les entreprises en leur offrant des ponts d’or. Cette rhétorique de la soumission au marché justifie tout, y compris la concentration accrue du pouvoir symbolique qu’offre aujourd’hui l’argent à ceux qui ont les moyens de se payer une excellente éducation.


    Lorsque la ministre Beauchamp réclame que les étudiants « paient leur juste part », c’est moins le prix à payer que remettent en cause les étudiants que la notion floue employée par son gouvernement pour déterminer ce qui est socialement « juste » en matière d’éducation.


    Pour les étudiants et leurs nombreux supporters, les études ne doivent pas révéler et accentuer des inégalités, mais les corriger. Ils communient en cela à une idée à la base du projet éducatif québécois, une société qui n’a eu, dans la longue marche de son histoire, qu’un accès très tardif au monde du savoir.


    Les manifestants ne cessent de le répéter sur tous les tons, jour après jour : ils ne souhaitent pas qu’on sacrifie l’accessibilité, ni la garantie d’une pluralité des points de vue, ni l’autonomie du savoir. Ils refusent de sacrifier l’enseignement à un seul credo, de se voir soumis au seul marché, de se transformer eux-mêmes en un marché contraint de perdre de vue son espace de liberté.


    Les étudiants réclament que l’on réaffirme l’intérêt général plutôt que celui de quelques-uns, ceux-ci dussent-ils appartenir à cette « classe moyenne » dont la ministre parle sans cesse.


    Un terrible paradoxe


    Le front commun étudiant heurte de plein fouet l’idée que se fait de lui-même un monde politique habitué à la formule classique du « diviser pour régner ».


    Alors que l’image de la jeunesse sert partout à fleurir des publicités qui chantent l’insouciance individuelle et la consommation de toutes les illusions comme mode de vie par excellence, la jeunesse réelle du Québec en appelle au contraire, depuis des semaines, à en finir avec cette idée factice du chacun pour soi inoculée par les publicitaires.


    Soudain, l’image réelle de la jeunesse ne correspond plus à celle que nous renvoie sans cesse la publicité dans ce jeu permanent qui consiste, pour le consommateur, à se laisser croire qu’il est séduit alors qu’il ne fait que se laisser tromper.


    Toute une jeunesse affirme haut et fort qu’elle n’est pas ce à quoi on voudrait qu’elle ressemble. Et il s’en trouve encore pour se surprendre que, pour réduire en miettes cette fausse impression, les jeunes utilisent des symboles forts de la consommation dont on les a gavés : cellulaires, tablettes numériques, savoirs de la communication.


    « Les jeunes ne s’intéressent pas à la politique et n’ont plus le goût de l’engagement », répétaient encore il y a peu de temps tous les spécialistes d’un colloque tenu à Liège et dont les travaux viennent d’être colligés, sous le titre d’Engagements citoyens et politiques de jeunes, par Raymond Hudon et Bernard Fournier, aux Presses de l’Université Laval.


    Que des dizaines de milliers d’étudiants québécois participent depuis des semaines à des réunions, des assemblées, des débats et des manifestations contribue certainement à démontrer que le réel de cette génération ne s’emboîte par exactement dans la boîte où on la range d’ordinaire. Après tout, si ceux qui représentent la suite du monde s’intéressent moins à la politique traditionnelle que certains le souhaiteraient, c’est peut-être parce que cette politique ne s’intéresse plus à ce qu’ils sont devenus, ni à ce qu’ils souhaitent devenir.


    Ne serait-ce que pour survivre à l’image qu’ils se font d’eux, le Parti libéral et ses porteurs se trouvent aujourd’hui piégés. Devant une jeunesse qui s’est mise en opposition carrée avec leur vision du monde, ils se voient forcés de se rendre sourds volontairement par crainte de passer pour aveugles. Gabriel Nadeau-Dubois — que l’on a comparé cette semaine à rien de moins qu’Hitler ! — ne dit rien d’autre lorsqu’il affirme que « le monde entier est aujourd’hui en train de constater l’absurdité complète d’un système qui permet à l’humanité de produire une quantité historiquement inégalée de richesses, tout en concentrant de plus en plus cette richesse dans des mains de plus en plus réduites ».


    La volonté de toute cette jeunesse de se trouver au diapason d’un monde plus libre est menacée par les valeurs dont parle Jean Charest, affirment les étudiants. Mais entre trop exiger du monde et sous-estimer le pouvoir qu’a l’homme de le refaire, il n’y a qu’un pas qui conduit bien sûr des gens à marcher aujourd’hui dans ceux d’un Jean Charest.


    Les étudiants, eux, ont choisi d’instinct une autre voie où ils marchent à contre-pied. Se perdront-ils en chemin dans l’hiver du monde politique actuel ? Chose certaine, il semble acquis que ce n’est pas une ministre de l’Éducation qui fait le printemps en ce pays.

     
     
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