Libre opinion - Violent débat... avec moi-même
Le débat sur les droits de scolarité s'envenime, il fallait s'y attendre. Comme le disait le sage Sunzi, auteur de L'art de la guerre, dans son célèbre chapitre intitulé « Tactiques et diversion sur la place du marché »: « Avant de commencer à vider les poches des chalands, maître Wang prend bien soin de déclencher une bagarre générale. »
Comme je brûle de participer au débat, mais que je répugne à ajouter de l'huile sur le feu, j'ai décidé d'affronter un adversaire un peu particulier. Cet adversaire, c'est la personne que j'aurais été si les modestes moyens de ma famille m'avaient privé d'un accès à l'université. Appelons cette personne « Renaud », et appelons celle que je suis devenue « Bouret ».
La société se serait-elle mieux portée si Renaud n'avait pas pu devenir Bouret ? Les finances publiques auraient-elles été mieux équilibrées ? Renaud aurait-il donné à l'État, comme contribuable, autant qu'il aurait reçu de lui comme citoyen ?
Il y a fort à parier que les parents de Renaud n'auraient pu envoyer à l'université que le fils aîné. À l'heure actuelle, comme bien des cadets, Renaud serait peut-être animateur de plage ou commis aux contraventions. Il s'agit là de métiers éminemment respectables, soyons clairs ! Mais Renaud n'avait-il pas mieux à offrir ?
Et son petit frère, surnommé « le costaud », exercerait-il aujourd'hui le métier de mineur ou de draveur ? Cela n'aurait rien de déshonorant non plus, mais quel gaspillage pour un garçon qui, grâce à la bienveillance de l'État, était déjà sur les bancs du doctorat à l'âge de vingt ans. Les soeurs de Renaud, quant à elles, auraient dû renoncer à leurs brillantes carrières commerciales. Et passons sur le reste de cette nombreuse famille, ça deviendrait fastidieux.
Faute d'avoir étudié, Renaud aurait gagné deux fois moins d'argent que Bouret... et il aurait payé quatre fois moins d'impôts. Car pendant des décennies, pendant toute sa carrière, Bouret aura versé au fisc, bon an mal an, 10 000 $ de plus que l'aurait fait Renaud. Tout ça parce que l'État a eu l'ingénieuse idée de subventionner les études universitaires de Bouret, à raison de 10 000 $ par an, pendant à peine quatre ans. Existe-t-il un investissement plus rentable pour un État en mal de recettes fiscales ?
Renaud use autant les routes que Bouret, ses enfants fréquentent la même école et bénéficient des mêmes services médicaux. Seulement voilà, Renaud n'a eu à payer que 20 % de la facture. C'est Bouret, grâce à ses études subventionnées, qui a financé le reste. Qu'on n'y voit aucune condescendance : il s'agit simplement de mettre en lumière un des principaux mécanismes de la justice sociale.
L'économie a besoin de tous ses travailleurs, diplômés ou non, et tous les citoyens ont évidemment droit au même respect. Il n'en demeure pas moins que la prospérité d'une économie dépend directement de la proportion de ses cerveaux, d'où l'importance d'ouvrir les portes de l'université au plus grand nombre de jeunes possible, quels que soient leur origine sociale et leurs moyens financiers. Et même si nous connaissons tous quelques étudiants moins zélés que d'autres, n'oublions pas qu'il suffit d'un petit génie sur mille pour rentabiliser l'ensemble du système. Pour se maintenir dans l'environnement mondial actuel, le Québec a plus que jamais besoin d'investir dans le savoir.
Renaud devrait-il être jaloux de Bouret ? Devrait-il se réjouir de voir ces petits voyous d'étudiants aspergés de poivre et menottés l'un après l'autre, avant d'être embarqués dans des autobus civils convertis en paniers à salade ? Devrait-il s'offusquer devant quelques vitres brisées, alors qu'on s'apprête à saccager les derniers territoires vierges de la nation ? Devrait-il penser à l'avenir ? À son avenir ? À celui de sa société ?
***
Renaud Bouret, économiste
Comme je brûle de participer au débat, mais que je répugne à ajouter de l'huile sur le feu, j'ai décidé d'affronter un adversaire un peu particulier. Cet adversaire, c'est la personne que j'aurais été si les modestes moyens de ma famille m'avaient privé d'un accès à l'université. Appelons cette personne « Renaud », et appelons celle que je suis devenue « Bouret ».
La société se serait-elle mieux portée si Renaud n'avait pas pu devenir Bouret ? Les finances publiques auraient-elles été mieux équilibrées ? Renaud aurait-il donné à l'État, comme contribuable, autant qu'il aurait reçu de lui comme citoyen ?
Il y a fort à parier que les parents de Renaud n'auraient pu envoyer à l'université que le fils aîné. À l'heure actuelle, comme bien des cadets, Renaud serait peut-être animateur de plage ou commis aux contraventions. Il s'agit là de métiers éminemment respectables, soyons clairs ! Mais Renaud n'avait-il pas mieux à offrir ?
Et son petit frère, surnommé « le costaud », exercerait-il aujourd'hui le métier de mineur ou de draveur ? Cela n'aurait rien de déshonorant non plus, mais quel gaspillage pour un garçon qui, grâce à la bienveillance de l'État, était déjà sur les bancs du doctorat à l'âge de vingt ans. Les soeurs de Renaud, quant à elles, auraient dû renoncer à leurs brillantes carrières commerciales. Et passons sur le reste de cette nombreuse famille, ça deviendrait fastidieux.
Faute d'avoir étudié, Renaud aurait gagné deux fois moins d'argent que Bouret... et il aurait payé quatre fois moins d'impôts. Car pendant des décennies, pendant toute sa carrière, Bouret aura versé au fisc, bon an mal an, 10 000 $ de plus que l'aurait fait Renaud. Tout ça parce que l'État a eu l'ingénieuse idée de subventionner les études universitaires de Bouret, à raison de 10 000 $ par an, pendant à peine quatre ans. Existe-t-il un investissement plus rentable pour un État en mal de recettes fiscales ?
Renaud use autant les routes que Bouret, ses enfants fréquentent la même école et bénéficient des mêmes services médicaux. Seulement voilà, Renaud n'a eu à payer que 20 % de la facture. C'est Bouret, grâce à ses études subventionnées, qui a financé le reste. Qu'on n'y voit aucune condescendance : il s'agit simplement de mettre en lumière un des principaux mécanismes de la justice sociale.
L'économie a besoin de tous ses travailleurs, diplômés ou non, et tous les citoyens ont évidemment droit au même respect. Il n'en demeure pas moins que la prospérité d'une économie dépend directement de la proportion de ses cerveaux, d'où l'importance d'ouvrir les portes de l'université au plus grand nombre de jeunes possible, quels que soient leur origine sociale et leurs moyens financiers. Et même si nous connaissons tous quelques étudiants moins zélés que d'autres, n'oublions pas qu'il suffit d'un petit génie sur mille pour rentabiliser l'ensemble du système. Pour se maintenir dans l'environnement mondial actuel, le Québec a plus que jamais besoin d'investir dans le savoir.
Renaud devrait-il être jaloux de Bouret ? Devrait-il se réjouir de voir ces petits voyous d'étudiants aspergés de poivre et menottés l'un après l'autre, avant d'être embarqués dans des autobus civils convertis en paniers à salade ? Devrait-il s'offusquer devant quelques vitres brisées, alors qu'on s'apprête à saccager les derniers territoires vierges de la nation ? Devrait-il penser à l'avenir ? À son avenir ? À celui de sa société ?
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Renaud Bouret, économiste








