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    «School as a business ?»

    23 avril 2012 |Collectif d’étudiants, de diplômés et de professeurs de HEC Montréal | Éducation
    L'entreprise est devenue l’institution centrale de notre monde. Présente presque partout sur la planète, elle prend en charge une part toujours plus importante de nos existences. Nous lui achetons la très grande majorité des biens et des services que nous consommons, avec de l’argent obtenu en lui vendant notre force de travail. Sa croissance est considérée par nos dirigeants politiques comme l’une de leurs premières responsabilités, sinon la première. Mais cette « entreprisation du monde » se traduit également par le fait que toutes les organisations sont désormais sommées de fonctionner sur le modèle de l’entreprise.

    L’université n’échappe pas à ce totalitarisme d’un genre nouveau. En témoigne, par exemple, la décision récente de créer des maîtrises en anglais à HEC Montréal. Venant d’un établissement engagé depuis plus d’un siècle dans le développement d’un milieu d’affaires francophone au Québec, cette décision a de quoi déconcerter. Son motif est commercial : il s’agit d’attirer de nouveaux clients (ou d’en retenir certains), de pénétrer de nouveaux marchés et ultimement de passer devant quelques concurrents dans des palmarès internationaux destinés à des consommateurs en quête de formations rentables. Et tant pis si cela implique pour cet établissement public financé par le peuple québécois de produire des diplômés qui ne parleront pas un mot de français ! L’objectif est de croître, à tout prix.

    La hausse des droits de scolarité que le gouvernement du Québec a décidé d’imposer aux étudiants universitaires à partir de septembre 2012 participe aussi, bien sûr, de ce processus d’« entreprisation » de l’université. Les discours de justification de cette hausse brutale envisagent l’étudiant comme un client-entrepreneur à qui l’on demande tout simplement de payer la marchandise qu’il convoite ; une marchandise dont on l’assure qu’elle constitue un « investissement personnel très rentable », le ministre des Finances du Québec en personne, Raymond Bachand, n’hésitant pas à en vanter le rapport qualité-prix : « Je ne vois pas où, en Amérique du Nord, les étudiants universitaires en auront plus pour leur argent qu’au Québec. »


    Arrêter la destruction de la société


    Les bonnes raisons de refuser cette « entreprisation » de l’université ne manquent pas. Traiter le savoir et la culture comme une marchandise, c’est d’abord prendre le risque qu’ils soient transmis non pas à ceux qui en ont besoin, mais à ceux qui peuvent payer - exit les plus démunis. C’est également prendre le risque que seuls les éléments de ce savoir et de cette culture les plus faciles à commercialiser (parce que plus « rentables » par exemple) continueront d’être offerts - exit la philosophie ou les programmes francophones, quand ils apparaîtront moins « vendeurs » que leurs équivalents anglophones. C’est encore prendre le risque qu’il n’y ait pas de transmission réelle de ce savoir et de cette culture, du fait que les efforts nécessaires pour les assimiler seront refusés par ceux qui auront payé cher le droit de les acquérir - exit les apprentissages lents et exigeants, parfois douloureux, au profit d’une « expérience » qu’on s’efforcera de rendre avant tout plaisante et distrayante.


    Mais ce n’est pas tout. Le principe de l’utilisateur-payeur vient aussi entretenir l’illusion dangereuse que ce savoir et cette culture ont un prix, et qu’une fois ce prix payé, celui qui s’en est acquitté ne doit plus rien à personne. C’est bien cette illusion dont sont victimes aujourd’hui ceux qui s’écrient, contre les revendications étudiantes : « J’ai tout assumé de mon investissement dans ma formation, tout seul comme un grand, et maintenant, il faudrait que je paie pour les enfants des autres ? Désolé ! J’ai donné ! Ça suffit ! » À ces personnes et à nous tous, il faut souhaiter que « les enfants des autres » ne renoncent pas dans quelques années aux idéaux qu’ils défendent aujourd’hui, pour en arriver à se dire finalement : « Et maintenant, il faudrait que je paie pour les soins de santé de ces vieux qui coûtent si cher, alors même qu’ils ne font plus rien ? Désolé ! J’ai donné ! Ça suffit ! » Ce serait la victoire définitive de la « pensée » marchande et l’anomie complète.


    Pour éviter d’en arriver là, il faut défendre le principe de la gratuité scolaire, financée par l’impôt ; un impôt auquel les plus riches et les grandes entreprises ne pourraient plus aussi facilement se soustraire… Il faut aussi que nos établissements d’enseignement francophones continuent de transmettre à tous leurs étudiants - à tous sans exception - cette composante essentielle de notre savoir et de notre culture qu’est la langue française. C’est ainsi que nous ferons notre « juste part » en matière d’éducation, tant vis-à-vis des générations passées que des générations futures, et que nous empêcherons peut-être la destruction de ce qu’il reste de notre société déjà si malmenée par « l’entreprisation du monde ».


     

    Ont signé ce texte : Yves-Marie Abraham, Omar Aktouf, Émilie Aubin, Sofiane Baba, Catherine Beau-Ferron, Ludvig Bellehumeur, Marie-Ève Bibeau, Angèle-Anne Brouillette, Hubert Côté, Mylène Cotton, Valérie Deault, Claude Duguay, Jean-Pierre Dupuis, Véronique Fontaine, Pierre-Olivier Gagnon, Pilar García de Yzaguirre, Gaëlle Généreux-Godbout, Juan-David Gonzales, Julie Groleau, Antoine Hurpin, Emmanuelle Jobidon, Kasia Kwasniewska, Éloi Lafontaine-Beaumier, Cybèle Landry, Mylène Larouche, Caroline Launier, Christian Lévesque, Delmas Lévesque, Geneviève L’Heureux, Charlotte Marchesseault, Émilie Morissette-Grégoire, Ismaël Mouaraki, Émilie Nollet, Roch Ouellet, Laurence Pinard, Étienne Pomerleau-Landry, Anick Robitaille, Antoine Roy-Larouche, Guillaume Taillefer, Olga Tchernievski, Verónica Zúñiga-Salas.

     
     
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