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    L'envers de la médaille

    Denise Bombardier
    14 avril 2012 |Denise Bombardier | Éducation | Chroniques
    Pour les uns, la récréation est terminée. Pour les autres, ce n'est qu'un début et il faut continuer le combat. Mais en clair, la majorité des étudiants des cégeps et des universités sont en classe. Une majorité de Québécois s'oppose au gel des droits de scolarité, appuyant donc la position gouvernementale, et selon le dernier sondage de cette semaine, plus de 60 % des gens croient que les étudiants doivent reprendre leurs cours.

    Autre constat. Une proportion importante de professeurs soutient les étudiants. C'est bien connu, les profs se définissent souvent à gauche. Sans doute leur sécurité d'emploi les met-elle à l'abri des aléas de l'incertitude qui caractérise les travailleurs de l'entreprise privée. À moins que l'État québécois ne déclare faillite, leur sécurité matérielle est donc assurée. Mais on peut penser aussi que les profs n'ont pas la même distance que le reste de la population avec les jeunes. La fougue, l'insolence, l'esprit de contradiction de ces derniers sont contagieux. Si bien qu'on peut croire que le métier de prof permet de conserver une jeunesse qui disparaît plus rapidement chez ceux qui occupent d'autres professions plus contraignantes en matière de responsabilité hiérarchique. Mais surtout, les profs vivant au quotidien avec les jeunes peuvent-ils se désolidariser de ceux-ci sans risquer de subir des critiques hostiles? Pour éviter d'être malmenés, beaucoup se taisent ou usent de complaisance. L'art de déplaire est réservé aux coriaces, c'est bien connu.

    Quant aux parents des jeunes dans la rue, leur solidarité à l'endroit de leur progéniture serait plus pure s'ils considéraient moins de reporter sur «le gouvernement» une partie de leurs responsabilités parentales. Trop de parents ne se gênent pas pour crier sur les toits que les jeunes doivent se débrouiller par eux-mêmes. Les Tanguy ne sont pas les bienvenus chez nombre de baby-boomers qui pratiquent le nombrilisme rattaché à leur culture narcissique. Pour «responsabiliser» les jeunes, ils ne trouvent rien de mieux que de leur couper les vivres, de les laisser s'endetter après leurs études et de les obliger à travailler quinze ou vingt heures par semaine pendant leur session d'étude.

    Évidemment, on ne parle pas ici de parents démunis, incapables d'aider financièrement leurs enfants aux études, mais de parents qui ne se serrent la ceinture que pour être plus minces et plus en forme et qui ne sont pas prêts à sacrifier quelques-uns des plaisirs qu'ils s'accordent afin d'épanouir leur moi plutôt que d'ouvrir leurs goussets pour donner un répit à leurs enfants aux études. Des enseignants anglophones m'expliquaient cette semaine une différence culturelle qu'ils constatent chez les parents anglophones de la petite classe moyenne de la banlieue où ils enseignent. La plupart des parents de petite aisance ou modestes aident financièrement leurs jeunes jusqu'à la fin de leurs études et offrent surtout de les héberger. «Pourquoi les jeunes francophones s'installent-ils si vite en appartement, s'obligeant à travailler [trop] tout en étudiant?», s'interrogeaient-ils devant moi.

    Par ailleurs, les objectifs de la CLASSE exprimés avec une clarté qui la dispute à l'intransigeance par un futur politicien extrêmement talentueux en la personne de Gabriel Nadeau-Dubois sont multiples. D'abord, l'instauration de la gratuité scolaire, ensuite une nouvelle version de la lutte des classes et, bien sûr, le renversement du gouvernement Charest. C'est grâce à ce dernier objectif que le mouvement étudiant s'est assuré d'abord un large appui de sympathie dans la population, dont on connaît le catastrophique taux d'insatisfaction envers les politiques de Jean Charest.

    Mais il faudrait être naïf pour croire que la rue, aussi bruyante et sympathique fût-elle aux yeux de plusieurs, aura raison du gouvernement. Ce «printemps québécois» est un non-sens. Toute comparaison avec la rue arabe libyenne, tunisienne et égyptienne est une outrance et donc une insignifiance au sens littéral du terme. Dans notre système, le renversement du gouvernement se fait par le processus électoral. Le jour où la rue renversera un gouvernement, cela signifiera que nous ne sommes plus en démocratie, point à la ligne.

    Que 150 000 étudiants persistent à bouder leurs cours, mettant en péril leur session et désorganisant de ce fait les établissements d'enseignement, ne change rien à la réalité. Cette fois, le gouvernement, visiblement, ne cédera pas. Il y aura dégel selon ses conditions. Même si la majorité des électeurs l'appuie sur cette question, Jean Charest sait très bien que ses chances de réélection sont loin d'être garanties. Ceux qui lui reprochent de ne pas céder (car que signifie négocier avec le mouvement étudiant? Qu'ont les associations à concéder au gouvernement?) sont les mêmes qui lui ont toujours reproché de gouverner sans principes. Ce gel est le fruit de décennies de pusillanimité des gouvernements successifs. Mais les revendications des étudiants ont permis un élargissement du débat. Il est salutaire et fondamental de revaloriser l'éducation mise en sourdine au profit de la santé, et ce, depuis trop longtemps.

    Avant que le romantisme militant des dernières semaines ne cède l'avant-scène à des dérapages sérieux, que chacun se ressaisisse. Le débat est désormais ouvert et les portes des cégeps et des universités n'attendent qu'à être franchies par les étudiants. Et dans quelques mois, qu'ils aillent voter.












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