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    Emporté par la foule

    Le centre-ville de Montréal s'est gonflé d'énergies joyeuses et communicatives dont personne ne semblait désespérer, même sous le vrombissement assourdissant des hélicoptères.
    Photo: Annik MH De Carufel - Le Devoir Le centre-ville de Montréal s'est gonflé d'énergies joyeuses et communicatives dont personne ne semblait désespérer, même sous le vrombissement assourdissant des hélicoptères.
    Dans un monde où chacun apparaît de plus en plus dressé pour être à sa place, c'est-à-dire à sa petite affaire, lancé au jour le jour dans la vaste spirale du chacun-pour-soi, il est rare qu'une foule aussi énorme que celle vue hier dans les rues de Montréal se rassemble pour renvoyer en pleine face à toute une société, comme par un effet de miroir, les images condensées d'une crise sociale pour laquelle elle sert alors de puissant révélateur.

    Dès le matin, on aurait dit pourtant que la ville entière s'était assoupie. Tôt, on se serait en effet cru au beau milieu d'un dimanche de juillet tant les rues étaient calmes. Et pourtant, il y avait une tension palpable qui montait de partout. Assez vite, des cris lointains, des chants, des ritournelles de slogans ont convergé pour se faire entendre jusqu'au haut des tours du centre-ville.

    Le centre-ville de Montréal s'est gonflé d'énergies joyeuses et communicatives dont personne ne semblait désespérer, même sous le vrombissement assourdissant des hélicoptères. Pris par surprise dans ce tourbillon humain, même les automobilistes malavisés de se trouver encore dans les rues à ce moment se sont sagement garés sans mot dire.

    Dans un monde que l'on affirme être tellement complexe — peut-être pour s'éviter de le changer —, chacun semblait comprendre d'instinct que ce très large front populaire descendu dans les rues n'avait pas forcément tort de vouloir inverser le cours des choses.

    Plusieurs personnalités faisaient corps avec cette foule. Mais c'est la foule elle-même qui faisait surtout corps avec une ville étonnamment réjouie devant cette intervention collective soutenue par un long et puissant tintamarre de percussions.

    Sur le coup de midi, une étudiante de Concordia, Sarah Trudel, filme déjà les manifestants qui se dirigent vers leur point de ralliement respectif. Armée de sa vieille caméra Bolex montée sur un trépied fragile, elle souhaite «tourner un petit film d'une dizaine de minutes sur pellicule» pour témoigner à sa façon de la journée. Ils sont des dizaines comme elle, sans compter les photographes amateurs, qui tentent de fixer cette lumière du jour.

    Des manifestants, il en arrive sans cesse de partout, pancartes à l'épaule, l'air joyeux, bavards au possible, tous ravis de participer à ce que plusieurs manifestants présentent non sans humour comme un «printemps érable» qui doit renverser ce qu'il y a «de pourri au royaume du Québec».

    À 12h30, à mesure que les manifestants s'engouffrent dans les longs canyons formés par les tours à bureaux, il est impossible, dans toutes les rues du centre-ville, de ne pas attraper des bribes de conversation qui concernent de près ou de loin l'importance de l'éducation. «Il faut associer le droit à l'éducation avec le sens profond de ce qu'est l'éducation; pas juste avec des raisonnements comptables à courte vue. C'est exactement ce que font les étudiants.» Qui a prononcé cette phrase notée alors dans mon calepin?

    François Parenteau des Zapartistes m'attrape par hasard devant un restaurant à la triste mine où il mange en vitesse une pointe de pizza. «Nadeau, j'ai vu un manifestant qui avait une pancarte où se trouvait juste un mot, un seul: "Durkheim"! Tout est social chez Durkheim, même un geste aussi privé que le suicide. Peut-être qu'il voulait faire comprendre qu'abandonner ainsi l'éducation peut conduire à un suicide social?»

    Rue Sherbrooke, il est 13h15 lorsqu'une colonne de policiers casqués, des lunettes miroir cachant leurs yeux, est apparue devant moi. La colonne est passée en coup de vent, en rang serré, emportée par la houle de la foule.

    Immobile au milieu d'un tel courant humain, il est facile de croire que cette marée peut, si elle le veut, tout emporter dans une énergie noire. Mais il n'y a partout que de la lumière au milieu des yeux.

    L'éditeur Robert Laliberté n'en revient pas. «J'ai vu McGill français dans le temps. Ça, c'est bien plus gros, incroyablement plus gros.» Le syndicaliste Gérald Larose confirme: «Jamais rien vu de plus impressionnant, sauf peut-être les manifestations contre la guerre en Irak.»

    Les fenêtres des immeubles s'ouvrent, laissant passer des têtes qui encouragent les marcheurs par de grands gestes. Sur les trottoirs, des grands-mères crient leur joie. «Ce sont nos grands-parents qui nous ont donné la possibilité d'aller étudier», me dit avec un sourire ému Bama, une étudiante en réadaptation. «Il faudrait relire le rapport Parent et s'en inspirer.»

    Il fait chaud, très chaud, mais le goudron ne brûle pas plus que la police ne trépigne. Une policière me confie d'ailleurs, sans vouloir que je la nomme, que les «jeunes vont jusqu'au bout comme ils devaient le faire. Tout le monde pense que la police est contre les étudiants, mais nous aussi on a des enfants...»

    Sur les pancartes, on voit la tête de Platon, des mots de Claude Gauvreau. Victor Hugo est le plus souvent cité: «Mieux vaudrait encore un enfer intelligent qu'un paradis bête»; «L'éducation, c'est la famille qui la donne; l'instruction c'est l'État qui la doit.»

    Sophie enlève devant moi ses chaussures et va pieds nus. «J'ai des ampoules! Je n'en peux plus.» Dans les circonstances, elle aurait pu porter à bout de bras une autre phrase du grand Hugo: «Et l'on voyait marcher ces va-nu-pieds superbes sur le monde ébloui.»

    L'effigie de la reine Elizabeth II est tournée en dérision par les manifestants, tout comme la tête du chroniqueur Richard Martineau, affublé d'un nez de clown, présenté comme un simple bouffon.

    Jonathan Larente, habillé d'un élégant complet pâle et d'une cravate de couleur vive, tient à bout de bras une pancarte qui affirme que les humains sont plus que des simples «ressources». «J'étudie en comptabilité et il est clair pour moi qu'on ne peut pas continuer de faire des calculs à aussi courte vue pour l'éducation.»

    Boulevard Saint-Laurent, quelques sympathisants grimpent jusqu'en haut des lampadaires. Leurs encouragements font tressaillir de joie les marcheurs.

    David Roy-Guay poursuit un doctorat en physique. «Au fond, c'est un débat de société sur l'éducation dont il est question ici. C'est pas juste de l'argent. Si la santé c'est important, il faudrait vite qu'on se rende compte que l'éducation l'est aussi.»

    — C'est quoi ton sujet d'étude?

    — Je travaille en physique quantique... Je fais de la recherche pour produire une nouvelle génération d'ordinateurs capables de simulations à l'échelle atomique pour résoudre par exemple des problèmes moléculaires en pharmacie ou pour résoudre d'autres questions que les ordinateurs classiques sont incapables de traiter.

    Emporté par la foule, je n'ai pas bien compris ses dernières paroles. Je crois qu'il a simplement ajouté que des ordinateurs ne sont pas aptes à s'occuper seuls du destin humain.
     
     
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