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    L'imagination au pouvoir

    22 mars 2012 |Lisa-Marie Gervais | Éducation
    À la manière de l’artiste emballeur Christo, des étudiants en urbanisme de l’UQAM ont drapé de rouge le monument George-Étienne-Cartier au pied du mont Royal.<br />
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir À la manière de l’artiste emballeur Christo, des étudiants en urbanisme de l’UQAM ont drapé de rouge le monument George-Étienne-Cartier au pied du mont Royal.
    Des statues et des bancs de parc enveloppés «à la Christo». Des centaines d'étudiants en tenues écarlates figés au beau milieu de la place publique ou alignés le long des quais du métro. Sans oublier le petit carré de feutre carmin à la boutonnière des militants et des badauds. Ces jours-ci, il est impossible de ne pas voir rouge. Et c'est tant mieux pour les étudiants, croit Ève Lamoureux, professeure au Département d'histoire de l'art de l'UQAM, qui seront des milliers à prendre la rue aujourd'hui pour protester contre la hausse des droits de scolarité. «Le rouge, c'est un symbole de ralliement qui a un double rôle. D'abord, en interne, car il permet aux protagonistes du mouvement de se reconnaître entre eux. Et puis, d'un point de vue extérieur, il permet aux autres de comprendre que toutes les petites initiatives collectives appartiennent au même mouvement», souligne-t-elle.

    Tirant sur le ketchup ou la fraise écrasée, la couleur rouge sert d'inspiration à de nombreuses manifestations artistiques. Qu'elles soient performances, installations, constructions architecturales ou affiches. Dans les mouvements sociaux, la dimension culturelle est d'ailleurs de plus en plus importante, remarque Mme Lamoureux, également auteure d'un livre sur les nouvelles formes d'engagement artistique au Québec. «À partir du courant altermondialiste et des nouveaux mouvements sociaux et de protestation, la dimension culturelle de l'action est omniprésente. Et c'est même un phénomène revendiqué par les acteurs de ces mouvements.»

    Avec la chute de l'Union soviétique, plusieurs avaient prédit la mort de la contestation. Dans cette hécatombe, on constatait aussi le décès de l'euphorie et de l'exaltation créatrice. La morosité des années 80 n'a pas menti sur ce point. Jusqu'à ce que tranquillement, l'envie de faire la fête revienne. «Il y avait un ras-le-bol à l'encontre des luttes très sérieuses qui étaient trop associées à la gauche militante marxiste. Il y a eu un désir de laisser de côté le discours autoritaire et de faire des manifestations plus joyeuses et plus inclusives», note Mme Lamoureux.

    Et c'est là un terreau fertile pour de nouvelles manières de protester. «Il y a aussi toute l'influence du slogan féministe "Le personnel est politique". L'idée d'explorer soi-même son vécu et sa propre expérience par la créativité ouvre la voie à des formes de contestation qui sont inusitées», dit-elle. C'est le mouvement Reclaim the Streets (libérer les rues) en Angleterre: le simple fait de danser dans la rue est une forme de contestation, ce que reprennent un peu les manifestants, croit Mme Lamoureux.

    L'art est également universel et pacifique, croit Carolann Shea, une étudiante en danse contemporaine à l'Université Concordia. Avec ses camarades, elle a chorégraphié une danse de zombies façon théâtre butô et une performance symbolique silencieuse où leurs corps entremêlés ont reposé sur un immense drap couleur sang. «On pense qu'une installation corporelle rend les gens beaucoup plus curieux et ça passe mieux notre message que si on faisait un kiosque», a-t-elle expliqué.

    L'art est souvent lié au politique, car il est efficace, pense Ève Lamoureux. «Il y a cette idée un peu simpliste mais pas fausse que l'art est plus accessible qu'un discours politique bien articulé. Il est aussi plus efficace parce que ça joue sur l'identification et la sympathie, a-t-il noté. C'est plutôt un bel apprentissage. C'est une façon intéressante d'apparaître dans l'espace public. Et en plus, ça ne perturbe pas beaucoup.»

    Créativité révolutionnaire

    «L'imagination au pouvoir», disait un des slogans de Mai 68. C'est un peu ce qu'ont réussi à incarner les étudiants en grève de l'École de design de l'UQAM à travers l'École de la montagne rouge, où on conçoit et réalise pancartes, tracts et constructions plus complexes (comme les fameux cubes rouges géants triés par des étudiants) qui servent au mouvement contre la hausse. Vêtu d'une chienne de mécanicien écarlate, Guillaume Lépine, qui a eu l'idée de cette école, pointe une série de croquis affichés au mur, résultat d'une «tempête d'idées» qui a eu lieu l'avant-veille. «On était une dizaine à la recherche de l'image qui va changer le cours de l'histoire. On veut que cette image soit la bougie pour le mouvement étudiant», a-t-il raconté.

    Pour lui, la création à l'École de la montagne rouge comporte dimension «humaniste». «Personne ne parle de "son" projet. On est tous unis pour le projet de l'affiche. C'est l'idée du design au service des autres, a-t-il insisté. Les gros cubes rouges incarnent la collectivité parce que pour que le concept marche, tu as besoin de plus d'une personne.» Le fait de créer pour un mouvement aussi porteur est stimulant. «On a des choses à dire, c'est aussi simple que ça. Et pour parler, toutes les façons sont bonnes. Nous, c'est le langage visuel qui est notre vocabulaire», a-t-il avancé.

    Selon le professeur à l'École des médias de l'UQA, Jean-Pierre Boyer, cet élan créativité ne peut se trouver que dans un contexte révolutionnaire. «Il y a comme un enthousiasme à inscrire une symbolique forte. Le problème c'est qu'il n'y a plus beaucoup d'endroits d'expression libre, considérant que dans le métro, il faut payer si on veut des espaces. Les autres imaginaires spatiaux n'ont pas droit de cité. C'est quand même assez majeur, à une époque où les médias de masse sont omniprésents», a-t-il indiqué. Il loue cette créativité nouvelle des étudiants, qui exultent hors classe. «Ils sont le sujet de leur propre histoire. Ces moments privilégiés révèlent la force de l'imagination.»

    Aujourd'hui, lors de la grande manifestation, les participants seront assurément armés de pancartes qui composeront un chaos visuel et éclaté, mélange pas toujours très heureux des idées de tous les porteurs de messages. Pour Guillaume Lépine, l'important c'est que les gens y donnent un sens. «Il faut surtout qu'on comprenne que c'est pas une fin, mais le début de quelque chose», a-t-il dit. D'ailleurs, parmi les 2000 affiches qu'ils impriment cette nuit avec sa joyeuse bande — clin d'oeil à la fabrique de Mai 68 —, certaines ont un slogan qui semble d'ailleurs le dire mieux que lui. Dans un style épuré, l'image d'une vague porte l'inscription: «Le combat est avenir».












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