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    Malade, l'université?

    10 mars 2012 |Lisa-Marie Gervais | Éducation
    Plus de 130 000 étudiants du cégep et de l’université sont actuellement en grève pour lutter contre la hausse prévue des droits de scolarité.<br />
    Photo: Annik MH De Carufel - Le Devoir Plus de 130 000 étudiants du cégep et de l’université sont actuellement en grève pour lutter contre la hausse prévue des droits de scolarité.
    En moins de 20 ans, les universités québécoises ont connu une transformation profonde de leur mission fondamentale, passant du modèle à la Humboldt consacré à la vie de l'esprit au modèle du désengagement de l'État, faisant la part belle aux capitaux privés. Pour le meilleur ou pour le pire? Et comment comprendre la hausse dans ce contexte?

    À chaque époque sa menace à l'intégrité de l'institution universitaire. Peu de gens savent que le Québec a manqué sa chance d'avoir une université libre et neutre deux siècles avant la Révolution tranquille, faute d'un esprit plus ouvert du clergé. En 1790, l'entêtement de l'évêque Hubert, décrit comme sans culture et peu éduqué, fait avorter un projet proposé par son homologue Bailly de Messein où les cours font «l'objet d'un enseignement neutre» donné par des professeurs «sans préjugés» et qui prône la tolérance à l'égard des autres religions.

    Aujourd'hui, loin de l'emprise religieuse, les entreprises prennent du galon. On ne s'étonne plus que l'université vive sous perfusion de capitaux privés, tant elle est occupée par des pavillons aux noms de grandes entreprises, de salles Caterpillar ou Saint-Hubert BBQ.

    Malade, l'université? Elle est «mise à mort», déclare sans ambages le philosophe Normand Baillargeon en parlant des conséquences de la trop grande proximité des établissements d'enseignement supérieur avec l'industrie.

    Haut lieu de culture générale, du partage des connaissances et de la coopération dans la recherche, l'université moderne, fondée à Berlin par Humboldt au Siècle des lumières, réunissait toutes les disciplines sans chercher à dispenser un semblant de formation professionnelle. L'alma mater d'Einstein, Marx et Hegel, où ont enseigné 29 Prix Nobel, n'était toutefois pas complètement déconnectée de la société qui l'abritait. «On y faisait du pratique, mais régi par des normes éthiques, toujours dans ce souci de la recherche de la vérité, rappelle M. Baillargeon. Et c'est ça qui est mis à mal aujourd'hui.»

    L'ennemi à l'intérieur

    Pour le philosophe et auteur de Je ne suis pas une PME, les établissements d'enseignement supérieur ne se contentent plus de répondre aux exigences de l'extérieur, ils en adoptent les normes. «L'université renonce à son principe interne. L'ennemi extérieur est maintenant à l'intérieur. La tension entre les deux est pourtant salutaire», croit-il.

    Les chiffres sont sans équivoque. Le financement public recule au profit de «sources alternatives». Et c'est au Québec, parmi toutes les provinces, que la part des revenus venant du privé (sans compter les sommes provenant des étudiants) est la plus grande (environ 20 % en 2008-2009). Dans les 19 pays de l'OCDE dont les données sont disponibles, la part du financement public en enseignement supérieur a constamment régressé, passant de 74 % en 1995 à 67 % en 2008. «Cette diminution s'explique essentiellement par une tendance qui s'observe dans des pays non européens, à savoir des frais de scolarité plus élevés et une plus grande participation des entreprises», explique l'OCDE. En clair: le modèle d'université à l'américaine a le vent en poupe. «On ne voudrait pas que ça se fasse comme ça, mais c'est une tendance mondiale, le désengagement progressif de l'État. C'est une tendance lourde qui est symptomatique de la transformation de la mission des universités.»

    Ici, comme aux États-Unis depuis longtemps et en France plus récemment, l'idée que l'université doit être rentable, comme un organisme privé, prend de plus en plus de place. C'est le «new public management», explique Normand Baillargeon, un «copié-collé» du courant né à l'époque des présidents Reagan et Thatcher. Gilles Gagné, professeur de sociologie à l'Université Laval, résume à sa façon ce changement de paradigme: «On a désormais une conception de l'université comme un instrument de puissance pour intervenir dans la compétition mondiale afin de s'arracher l'argent des multinationales.»

    Quelques causes

    Ce désengagement de l'État est, selon Yves Gingras, professeur d'histoire à l'UQAM, la première cause de la mutation. «C'est dans les gènes mêmes d'une institution que de ne pas vouloir décroître. Alors, dans un contexte où la démographie n'est pas favorable à la croissance, il reste deux voies: la hausse des droits de scolarité et l'ouverture au privé», constate-t-il.

    La tour d'ivoire du haut savoir se décloisonne avec l'explosion des inscriptions. «La nécessité de répondre à une clientèle plus nombreuse, la contribution aux politiques publiques en faveur de l'innovation, les exigences de l'économie du savoir et le plus grand taux de participation aux études des cycles supérieurs opèrent cette transformation», explique Manuel Crespo, sociologue et membre associé au CIRANO.

    L'enseignement supérieur s'est aussi répandu partout sur le territoire. Seulement sous la pression du marché, les établissements entrent dans une logique de compétition pour ravir les meilleures clientèles. «Le niveau de financement des gouvernements décroît et comment va-t-on chercher ce financement manquant? Par le marketing des programmes, l'ouverture au secteur privé, la course aux dons», soutient M. Crespo.

    La folie des palmarès illustre bien cette compétition interuniversitaire qui peut faire monter les prix. «Même si les universités vont critiquer leur méthodologie, tout le monde aime être en haut des palmarès», note-t-il. Le maraudage des meilleurs profs et des étudiants les plus talentueux s'avère coûteux — voilà d'ailleurs un rare «produit» où la qualité du consommateur influence la valeur. «Et, comme souvent, les universités les plus riches deviennent plus riches, les plus pauvres deviennent plus pauvres. Même si les politiques de l'État veulent le réduire, l'écart s'agrandit. Cette lutte pour être le meilleur est à la base de tout», indique le chercheur du CIRANO.

    Tomates carrées

    Ce grand bouleversement de l'ancien modèle suscite de profondes inquiétudes. Si l'université de Humboldt voulait former des esprits libres et complets, certains craignent les effets néfastes d'une conception trop hyperspécialisée des savoirs. «Quand l'université joue un rôle de préparation à l'emploi, elle doit persister à le faire comme université. C'est une chose de préparer un comptable, mais des écoles de comptables peuvent le faire. Ce qui distingue une formation universitaire d'une formation d'école, c'est tout le principe interne. Il y a une formation historique de la comptabilité, une vision sociologique», souligne M. Baillargeon.

    Le capital privé provenant de l'industrie fragmente la connaissance, qu'on enferme ensuite dans une multitude de petites boîtes, croit Gilles Gagné. «Si j'invente un procédé pour faire des tomates carrées et qu'une entreprise qui trouve ça génial me l'achète parce que ça rentre mieux dans son hamburger carré, est-ce que je contribue à la formation générale? Non. Je contribue à la formation du gars qui va aller travailler à faire des hamburgers carrés pour le compte de la compagnie qui a financé sa recherche de tomates», caricature-t-il.

    Les anti-utilitaristes craignent aussi que la recherche fondamentale perde ses lettres de noblesse. Augustin Brais, directeur associé à la Direction de la recherche et de l'innovation de l'École polytechnique, lui, ne s'inquiète pas. «On se rend compte que, dans beaucoup de domaines, les solutions viennent un peu plus de la recherche fondamentale que de l'application pratique de la technologie existante. En 2012, il y a des choses qui devront changer. Le photovoltaïque pour faire de l'électricité, si on veut que ça serve, on devra peut-être fouiller davantage dans la recherche fondamentale en physique.» Il reconnaît toutefois que la recherche appliquée est nécessaire.

    De même, Éric Martin, coauteur d'Université inc., dans lequel il livre une charge contre les velléités commerciales de l'université, ne nie pas que la recherche doive demeurer pertinente pour la société. «L'université ne doit pas être quelque chose qui flotte dans le ciel, mais là, on est loin de la tour d'ivoire. On branche les universités sur les compagnies. Non seulement elles perdent de l'autonomie, mais c'est toute la société qui perd un lieu de transmission de la connaissance», avance-t-il.
     
     
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