De la maternelle à la polyvalente - Toute école doit avoir une marge de manoeuvre
Il faut «attirer les meilleurs dans les endroits où la difficulté est la plus élevée»
Comment améliorer notre système scolaire? Le sociologue Guy Rocher, l'un des auteurs du rapport Parent durant la Révolution tranquille, continue d'être sensible aux bons coups et aux dérives d'un système qu'il a en partie façonné. Jean-François Lisée, quant à lui, a suggéré dans son essai, Pour une gauche efficace (Boréal), des idées de réforme qui ont suscité des débats. Tous les deux, ils participeront, le 22 février prochain, à la table ronde «Quelle éducation voulons-nous pour le Québec?».
Redonner aux polyvalentes leur polyvalence: «Je continue à penser qu'on a fait une grave erreur en laissant agoniser les polyvalentes», affirme Guy Rocher. Un constat que partage Jean-François Lisée. «La destruction de l'enseignement technique pendant les années 1980-90, essayer d'envoyer tout le monde dans le moule du général, c'était une catastrophe.» Ramener cette polyvalence au sein des écoles secondaires constitue, aux yeux de Guy Rocher, «un chantier important pour l'avenir». «À mon avis, le système d'éducation devrait aller à contre-courant d'un certain nombre d'attitudes dans la société actuelle», philosophe-t-il.
La consommation, l'individualisme, la performance à tout prix et l'importance accordée à la mobilité sociale personnelle dans la classe moyenne ont une influence «prédominante» sur notre système scolaire, analyse-t-il. «Aller dans le sens de la mobilité sociale, oui, mais la considérer d'une manière beaucoup plus collective et avec une solidarité qu'on a perdue de vue. La polyvalence, si on l'avait gardée, si on l'avait bien entretenue, elle jouerait un rôle beaucoup plus important pour que le système d'éducation soit orienté dans ce sens.»
M. Rocher voit, dans l'absence des ateliers et des laboratoires, l'une des causes du haut taux de décrochage chez les garçons. Selon lui, plusieurs d'entre eux poursuivraient leurs études s'ils avaient la possibilité d'effectuer des travaux d'un autre type que ceux actuellement en vigueur pour tous.
Maternelle pour tous et toutes
Rendre la maternelle plus accessible dans les quartiers défavorisés: selon Jean-François Lisée, contrer le fléau du décrochage nécessite plusieurs solutions, dont un investissement dans la petite enfance. «Il faut faire en sorte que la maternelle, à quatre et cinq ans, soit disponible dans les quartiers défavorisés, pour commencer à scolariser le plus tôt possible les enfants les plus à risque», revendique-t-il.
Libérer des équipes-écoles: Jean-François Lisée dit s'inspirer du modèle finlandais et propose d'attribuer aux directeurs des écoles situées en milieu défavorisé le pouvoir et l'autonomie nécessaires pour embaucher le personnel le plus compétent et le plus audacieux. «La première chose à faire, c'est de libérer au maximum les équipes-écoles. On doit faire en sorte d'attirer les meilleurs dans les endroits où la difficulté est la plus élevée. C'est là qu'est le décrochage. C'est là qu'il faut le plus intervenir.»
Pour amorcer ce mouvement, M. Lisée suggère d'accorder un boni salarial à ceux qui acceptent d'aller travailler dans ces quartiers. Mais, à son avis, l'impact viendrait surtout «du fait que l'équipe-école se constitue autour du directeur et a une tâche à faire. Elle sent que l'État lui dit: "On compte sur vous, parce que c'est là qu'on a besoin de vous".»
Solutions locales
Guy Rocher approuve l'idée de donner de l'autonomie à un directeur pour qu'il forme une équipe-école qui partage sa vision. Ce modèle lui rappelle celui, exemplaire, qui était implanté en Angleterre au moment des travaux de la commission Parent. Au Québec, «c'est le principe qui a réussi aux écoles alternatives», souligne-t-il. «Cela supposerait que les syndicats aient plus de souplesse pour mettre en place ce genre de réalisation», remarque-t-il. Mais Jean-François Lisée croit que les syndiqués seraient ouverts à une telle approche dans un processus de concertation.
Tenter des expériences en pièces détachées: «Il ne faut pas toujours penser à des réformes générales», prévient Guy Rocher. Il souligne que cette attitude a souvent mené à des échecs. «Tentons des choses par pièces détachées.» Il pourfend ainsi l'approche de la ministre Line Beauchamp avec le programme d'anglais intensif en 6e année. «Certaines écoles pourraient adopter ce mode de fonctionnement. Il y a des directeurs qui sont prêts à faire ça, mais ce n'est pas le cas de tous.» Il soutient donc la levée de boucliers des enseignants devant la volonté du gouvernement dans ce dossier. «Cette histoire de l'enseignement de l'anglais m'apparaît symbolique de ce qui se passe parfois dans le milieu de l'éducation: parce que les parents le demandent, on le fait. On se lance tête baissée dans une chose pour tout le monde. On ne ferait pas de l'improvisation comme ça dans la santé», s'indigne-t-il.
Moins de soutien financier au secteur privé
Rediriger le financement du secteur privé vers le secteur public. Guy Rocher persiste et signe: les subventions du gouvernement accordées aux écoles privées devraient être réduites. «Avec un ensemble d'établissements privés qui n'ont pas la responsabilité de l'ensemble des élèves et de la polyvalence, qui choisissent leurs élèves et excluent les moins bons, on a développé ce que Robert Cadotte nomme un apartheid, dit-il d'un ton approuvant l'expression. Je pense qu'on devrait diminuer de beaucoup le financement actuel du secteur privé, puisqu'on man-que d'argent pour en redistribuer dans le public, [qui doit être] mieux financé, compte tenu des besoins et des responsabilités qu'on fait peser sur lui.»
Évaluation ou non?
Évaluer ou ne pas évaluer les professeurs? En 1999, Guy Rocher s'était farouchement opposé aux contrats de performance dans le milieu universitaire, mis de l'avant par un certain François Legault, alors ministre de l'Éducation.
La Coalition avenir Québec (CAQ) a dernièrement affiché ses intentions d'implanter un système d'évaluation au secondaire et au primaire, comprenant des augmentations de salaire pour les professeurs les plus performants — selon le taux de réussite des élèves et la satisfaction des parents — et un perfectionnement, voire un congédiement, dans les cas où aucune amélioration ne serait notoire. «Je dis encore la même chose: non à ce mode d'évaluation et de rémunération. C'est ça, je trouve, qui est dans l'esprit du temps, dans l'esprit de la classe moyenne: des rémunérations variées selon des évaluations basées sur des critères qui sont dangereux à utiliser», commente le sociologue.
Jean-François Lisée préconise, quant à lui, de renforcer les évaluations de la performance, mais il précise que «cette évaluation doit être faite par les pairs. Ce n'est pas un bureaucrate du ministère de l'Éducation ou un consultant externe embauché par un ministre qui doit l'organiser». Il évoque le modèle français, où «les enseignants sont évalués par un corps d'inspecteurs qui n'est pas là pour punir, mais pour accompagner». La démarche devrait être, selon lui, négociée avec les syndicats et établie à la suite d'une discussion avec les enseignants.
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Une précision doit être apportée à l'article « De la maternelle à la polyvalente – Toute école doit avoir une marge de manoeuvre », publié le 18 février en page G4. La Coalition avenir Québec (CAQ) a bel et bien proposé une augmentation du salaire des enseignants assortie d'un processus d'évaluation, mais n'a pas indiqué qu'une telle mesure lierait la rémunération d'un professeur à sa performance.
Redonner aux polyvalentes leur polyvalence: «Je continue à penser qu'on a fait une grave erreur en laissant agoniser les polyvalentes», affirme Guy Rocher. Un constat que partage Jean-François Lisée. «La destruction de l'enseignement technique pendant les années 1980-90, essayer d'envoyer tout le monde dans le moule du général, c'était une catastrophe.» Ramener cette polyvalence au sein des écoles secondaires constitue, aux yeux de Guy Rocher, «un chantier important pour l'avenir». «À mon avis, le système d'éducation devrait aller à contre-courant d'un certain nombre d'attitudes dans la société actuelle», philosophe-t-il.
La consommation, l'individualisme, la performance à tout prix et l'importance accordée à la mobilité sociale personnelle dans la classe moyenne ont une influence «prédominante» sur notre système scolaire, analyse-t-il. «Aller dans le sens de la mobilité sociale, oui, mais la considérer d'une manière beaucoup plus collective et avec une solidarité qu'on a perdue de vue. La polyvalence, si on l'avait gardée, si on l'avait bien entretenue, elle jouerait un rôle beaucoup plus important pour que le système d'éducation soit orienté dans ce sens.»
M. Rocher voit, dans l'absence des ateliers et des laboratoires, l'une des causes du haut taux de décrochage chez les garçons. Selon lui, plusieurs d'entre eux poursuivraient leurs études s'ils avaient la possibilité d'effectuer des travaux d'un autre type que ceux actuellement en vigueur pour tous.
Maternelle pour tous et toutes
Rendre la maternelle plus accessible dans les quartiers défavorisés: selon Jean-François Lisée, contrer le fléau du décrochage nécessite plusieurs solutions, dont un investissement dans la petite enfance. «Il faut faire en sorte que la maternelle, à quatre et cinq ans, soit disponible dans les quartiers défavorisés, pour commencer à scolariser le plus tôt possible les enfants les plus à risque», revendique-t-il.
Libérer des équipes-écoles: Jean-François Lisée dit s'inspirer du modèle finlandais et propose d'attribuer aux directeurs des écoles situées en milieu défavorisé le pouvoir et l'autonomie nécessaires pour embaucher le personnel le plus compétent et le plus audacieux. «La première chose à faire, c'est de libérer au maximum les équipes-écoles. On doit faire en sorte d'attirer les meilleurs dans les endroits où la difficulté est la plus élevée. C'est là qu'est le décrochage. C'est là qu'il faut le plus intervenir.»
Pour amorcer ce mouvement, M. Lisée suggère d'accorder un boni salarial à ceux qui acceptent d'aller travailler dans ces quartiers. Mais, à son avis, l'impact viendrait surtout «du fait que l'équipe-école se constitue autour du directeur et a une tâche à faire. Elle sent que l'État lui dit: "On compte sur vous, parce que c'est là qu'on a besoin de vous".»
Solutions locales
Guy Rocher approuve l'idée de donner de l'autonomie à un directeur pour qu'il forme une équipe-école qui partage sa vision. Ce modèle lui rappelle celui, exemplaire, qui était implanté en Angleterre au moment des travaux de la commission Parent. Au Québec, «c'est le principe qui a réussi aux écoles alternatives», souligne-t-il. «Cela supposerait que les syndicats aient plus de souplesse pour mettre en place ce genre de réalisation», remarque-t-il. Mais Jean-François Lisée croit que les syndiqués seraient ouverts à une telle approche dans un processus de concertation.
Tenter des expériences en pièces détachées: «Il ne faut pas toujours penser à des réformes générales», prévient Guy Rocher. Il souligne que cette attitude a souvent mené à des échecs. «Tentons des choses par pièces détachées.» Il pourfend ainsi l'approche de la ministre Line Beauchamp avec le programme d'anglais intensif en 6e année. «Certaines écoles pourraient adopter ce mode de fonctionnement. Il y a des directeurs qui sont prêts à faire ça, mais ce n'est pas le cas de tous.» Il soutient donc la levée de boucliers des enseignants devant la volonté du gouvernement dans ce dossier. «Cette histoire de l'enseignement de l'anglais m'apparaît symbolique de ce qui se passe parfois dans le milieu de l'éducation: parce que les parents le demandent, on le fait. On se lance tête baissée dans une chose pour tout le monde. On ne ferait pas de l'improvisation comme ça dans la santé», s'indigne-t-il.
Moins de soutien financier au secteur privé
Rediriger le financement du secteur privé vers le secteur public. Guy Rocher persiste et signe: les subventions du gouvernement accordées aux écoles privées devraient être réduites. «Avec un ensemble d'établissements privés qui n'ont pas la responsabilité de l'ensemble des élèves et de la polyvalence, qui choisissent leurs élèves et excluent les moins bons, on a développé ce que Robert Cadotte nomme un apartheid, dit-il d'un ton approuvant l'expression. Je pense qu'on devrait diminuer de beaucoup le financement actuel du secteur privé, puisqu'on man-que d'argent pour en redistribuer dans le public, [qui doit être] mieux financé, compte tenu des besoins et des responsabilités qu'on fait peser sur lui.»
Évaluation ou non?
Évaluer ou ne pas évaluer les professeurs? En 1999, Guy Rocher s'était farouchement opposé aux contrats de performance dans le milieu universitaire, mis de l'avant par un certain François Legault, alors ministre de l'Éducation.
La Coalition avenir Québec (CAQ) a dernièrement affiché ses intentions d'implanter un système d'évaluation au secondaire et au primaire, comprenant des augmentations de salaire pour les professeurs les plus performants — selon le taux de réussite des élèves et la satisfaction des parents — et un perfectionnement, voire un congédiement, dans les cas où aucune amélioration ne serait notoire. «Je dis encore la même chose: non à ce mode d'évaluation et de rémunération. C'est ça, je trouve, qui est dans l'esprit du temps, dans l'esprit de la classe moyenne: des rémunérations variées selon des évaluations basées sur des critères qui sont dangereux à utiliser», commente le sociologue.
Jean-François Lisée préconise, quant à lui, de renforcer les évaluations de la performance, mais il précise que «cette évaluation doit être faite par les pairs. Ce n'est pas un bureaucrate du ministère de l'Éducation ou un consultant externe embauché par un ministre qui doit l'organiser». Il évoque le modèle français, où «les enseignants sont évalués par un corps d'inspecteurs qui n'est pas là pour punir, mais pour accompagner». La démarche devrait être, selon lui, négociée avec les syndicats et établie à la suite d'une discussion avec les enseignants.
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Une précision doit être apportée à l'article « De la maternelle à la polyvalente – Toute école doit avoir une marge de manoeuvre », publié le 18 février en page G4. La Coalition avenir Québec (CAQ) a bel et bien proposé une augmentation du salaire des enseignants assortie d'un processus d'évaluation, mais n'a pas indiqué qu'une telle mesure lierait la rémunération d'un professeur à sa performance.









