À l'ère de la concurrence - L'écart se creuse entre les écoles publiques et les écoles privées
Irons-nous jusqu'à «la destruction de l'intérieur du système éducatif»?
«C'est dans l'air du temps de gérer l'éducation comme une entreprise», estime Claude Lessard, du Conseil supérieur de l'éducation.
Depuis des décennies, les établissements scolaires se livrent une guerre sans merci pour attirer les meil-leurs élèves. Et la tendance ne cesse de s'accentuer, rendant l'offre scolaire de plus en plus inégale et hiérarchisée, constatent les observateurs du milieu scolaire, qui débattront de la question cette semaine lors d'une conférence tenue dans le cadre des Rendez-vous CSQ de l'éducation.
«Sur n'importe quel marché où il y a de la concurrence, il y a des gagnants et des perdants, soutient le président du Conseil supérieur de l'éducation, Claude Lessard. Et, à ce jeu-là, il est possible que, dans le monde scolaire, les perdants soient les élèves dans les classes ordinaires.»
La concurrence entre les établissements scolaires est apparue au tournant des années 1970, lorsque l'école privée est venue gruger une partie de la clientèle du secteur public, explique-t-il. Elle n'a cessé d'augmenter au fil des ans et s'est fortement accentuée avec la baisse démographique des dernières années, obligeant les écoles et les commissions scolaires à se concurrencer entre elles.
«C'est une question de survie, souligne Claude Lessard. Si une école perd ses élèves, automatiquement, on va se poser des questions sur son dynamisme et sur sa qualité. Elle va être obligée de se départir de certaines ressources humaines et, à moyen terme, la commission scolaire devra se poser la question de savoir si on doit la fermer ou non. Alors, c'est de la vraie concurrence!»
Écrémage des élites
Pour attirer de nouveaux élèves, plusieurs écoles publiques ont développé des programmes spécialisés en éducation internationale, en sports-études ou en arts-études. C'est une manifestation de la concurrence qui gagne en popularité, sur laquelle le Conseil supérieur de l'éducation s'est penché, dans un avis publié il y a quelques années.
Claude Lessard relève que l'écart se creuse entre les écoles publiques ordinaires et les écoles privées ou les écoles publiques avec des projets particuliers. Il parle de la création d'une filière d'élite dans le secteur public.
«Tous les projets particuliers ne sont pas sélectifs sur la base du rendement scolaire, mais plusieurs le sont, résume-t-il. Le Conseil se préoccupait des conséquences de cette sélection sur la classe ordinaire, qui, elle, est aux prises avec une obligation d'intégration plus grande que par le passé avec des clientèles dites EHDAA — élèves handicapés et en difficulté d'adaptation et d'apprentissage — et les jeunes issus de l'immigration.»
Claude Lessard se dit soucieux de «l'écrémage» des élèves doués vers les programmes dits particuliers, ce qui prive ainsi la classe ordinaire de ses meilleurs éléments.
«La question n'est pas d'éliminer les programmes particuliers: je crois que c'est impossible à l'ère du marketing scolaire. Mais le Conseil se demandait si ce n'était pas une bonne chose de rendre ces projets pédagogiques particuliers accessibles à un plus grand nombre d'élèves en levant tout critère de sélection.»
Le droit des parents
La question n'est pas sim-ple. Le Conseil reconnaît, d'un côté, le droit des parents à choisir l'école qui correspond le mieux aux besoins de leurs enfants, ce à quoi répondent les programmes particuliers. Mais il constate, d'autre part, que cette diversification de l'offre propose des vitrines intéressantes pour à peu près 20 % de la clientèle et vient appauvrir les autres.
Selon lui, l'école secondaire est en train d'imploser et de s'éloigner de sa mission première, qui était d'assurer une formation de base de qualité qui soit égale pour tous. «L'offre se diversifie, mais où est l'école commune? Que reste-t-il de cette école commune? Elle apparaît à plusieurs comme de basse qualité, parce qu'elle a perdu ses bons éléments au profit des programmes sélectifs ou de l'enseignement privé. Ce qu'il nous reste d'école commune ou de classe ordinaire, ça n'attire personne.»
Victimes de la concurrence
En France, à l'Université de Limoges, Choukri Ben Ayed vient confirmer les craintes du Conseil supérieur de l'éducation du Québec. Le professeur, membre du Groupe de recherches et d'études sociologiques du Centre-Ouest (GRESCO), a publié récemment Les pièges de la concurrence scolaire, à la suite d'une vaste étude sur le sujet en France.
«Notre étude, initialement, ne portait pas sur la concurrence, explique le sociologue durant une entrevue téléphonique. Nous voulions mesurer les disparités territoriales d'éducation sur l'ensemble du pays. Nous voulions savoir à quels endroits on réussissait le mieux et le moins bien.»
Choukri Ben Ayed affirme être arrivé à des conclusions «étonnantes». Les performan-ces scolaires les plus faibles sont mesurées dans les endroits où il y a une forte densité d'établissements scolaires, soit dans les grandes villes et leurs banlieues, là où la concurrence entre les établissements est la plus forte.
«La concurrence ne crée pas l'émulation éducative, l'élévation de la qualité de l'offre et des résultats scolaires qu'on nous promettait. C'est même tout l'inverse qu'on observe. La concurrence entraîne tout un tas de perturbations en chaîne. Très peu d'établissements sont gagnants, la plupart des établissements en sont plutôt victimes, et les élèves aussi.»
Non seulement la concurrence nuit à une répartition équilibrée des effectifs et contribue ainsi à la ségrégation, mais l'âpre lutte que les établissements se livrent entre eux contribue à les fragiliser. «Ce qu'on observe, c'est que les établissements qui se livrent à la concurrence ne sont plus vraiment concentrés sur les savoirs scolaires en tant que tels, mais plutôt sur les tactiques à mettre en oeuvre pour, par exemple, se débarrasser des mauvais élèves. Les familles elles-mêmes et les élèves ne sont plus obsédés que par les questions du placement et de l'excellence et se préoccupent de moins en moins de la connaissance en tant que telle.»
Le quasi impossible retour en arrière
Si son étude portait surtout sur le niveau secondaire — le collège français — il observe que cette concurrence se manifeste tant aux cycles supérieurs qu'inférieurs.
«Dès les petites classes, les parents sont obsédés par l'établissement que va fréquenter l'enfant. Ils mettent des stratégies pour choisir, dès le début, l'école maternelle qui leur permettra d'aller plus tard dans le collège puis le lycée de leur choix.»
Peut-on revenir en arrière? Choukri Ben Ayed est partisan de cette option, mais il est conscient de la quasi-impossibilité de renverser la vapeur. Car c'est une question idéologique qui va totalement à l'encontre du contexte prévalant actuellement en France.
«Les gouvernements libéraux sont prêts, pour assouvir leur soif de dérégulation, à payer le coût fort, y compris la destruction de l'intérieur du système éducatif.»
Et s'il dénonce des résultats scolaires à la baisse qui sont liés à la concurrence, les tenants de l'idéologie libérale rétorquent que les résultats sont en baisse, au contraire, parce qu'il n'y a pas encore assez de mise en concurrence.
«Limiter la concurrence, c'est restaurer un service public fort, ce qui signifie créer des postes, mettre des moyens dans l'éducation nationale, conclut Choukri Ben Ayed. Et ça, dans le contexte idéologique actuel, ce n'est pas entendable.»
***
Collaboratrice du Devoir
Depuis des décennies, les établissements scolaires se livrent une guerre sans merci pour attirer les meil-leurs élèves. Et la tendance ne cesse de s'accentuer, rendant l'offre scolaire de plus en plus inégale et hiérarchisée, constatent les observateurs du milieu scolaire, qui débattront de la question cette semaine lors d'une conférence tenue dans le cadre des Rendez-vous CSQ de l'éducation.
«Sur n'importe quel marché où il y a de la concurrence, il y a des gagnants et des perdants, soutient le président du Conseil supérieur de l'éducation, Claude Lessard. Et, à ce jeu-là, il est possible que, dans le monde scolaire, les perdants soient les élèves dans les classes ordinaires.»
La concurrence entre les établissements scolaires est apparue au tournant des années 1970, lorsque l'école privée est venue gruger une partie de la clientèle du secteur public, explique-t-il. Elle n'a cessé d'augmenter au fil des ans et s'est fortement accentuée avec la baisse démographique des dernières années, obligeant les écoles et les commissions scolaires à se concurrencer entre elles.
«C'est une question de survie, souligne Claude Lessard. Si une école perd ses élèves, automatiquement, on va se poser des questions sur son dynamisme et sur sa qualité. Elle va être obligée de se départir de certaines ressources humaines et, à moyen terme, la commission scolaire devra se poser la question de savoir si on doit la fermer ou non. Alors, c'est de la vraie concurrence!»
Écrémage des élites
Pour attirer de nouveaux élèves, plusieurs écoles publiques ont développé des programmes spécialisés en éducation internationale, en sports-études ou en arts-études. C'est une manifestation de la concurrence qui gagne en popularité, sur laquelle le Conseil supérieur de l'éducation s'est penché, dans un avis publié il y a quelques années.
Claude Lessard relève que l'écart se creuse entre les écoles publiques ordinaires et les écoles privées ou les écoles publiques avec des projets particuliers. Il parle de la création d'une filière d'élite dans le secteur public.
«Tous les projets particuliers ne sont pas sélectifs sur la base du rendement scolaire, mais plusieurs le sont, résume-t-il. Le Conseil se préoccupait des conséquences de cette sélection sur la classe ordinaire, qui, elle, est aux prises avec une obligation d'intégration plus grande que par le passé avec des clientèles dites EHDAA — élèves handicapés et en difficulté d'adaptation et d'apprentissage — et les jeunes issus de l'immigration.»
Claude Lessard se dit soucieux de «l'écrémage» des élèves doués vers les programmes dits particuliers, ce qui prive ainsi la classe ordinaire de ses meilleurs éléments.
«La question n'est pas d'éliminer les programmes particuliers: je crois que c'est impossible à l'ère du marketing scolaire. Mais le Conseil se demandait si ce n'était pas une bonne chose de rendre ces projets pédagogiques particuliers accessibles à un plus grand nombre d'élèves en levant tout critère de sélection.»
Le droit des parents
La question n'est pas sim-ple. Le Conseil reconnaît, d'un côté, le droit des parents à choisir l'école qui correspond le mieux aux besoins de leurs enfants, ce à quoi répondent les programmes particuliers. Mais il constate, d'autre part, que cette diversification de l'offre propose des vitrines intéressantes pour à peu près 20 % de la clientèle et vient appauvrir les autres.
Selon lui, l'école secondaire est en train d'imploser et de s'éloigner de sa mission première, qui était d'assurer une formation de base de qualité qui soit égale pour tous. «L'offre se diversifie, mais où est l'école commune? Que reste-t-il de cette école commune? Elle apparaît à plusieurs comme de basse qualité, parce qu'elle a perdu ses bons éléments au profit des programmes sélectifs ou de l'enseignement privé. Ce qu'il nous reste d'école commune ou de classe ordinaire, ça n'attire personne.»
Victimes de la concurrence
En France, à l'Université de Limoges, Choukri Ben Ayed vient confirmer les craintes du Conseil supérieur de l'éducation du Québec. Le professeur, membre du Groupe de recherches et d'études sociologiques du Centre-Ouest (GRESCO), a publié récemment Les pièges de la concurrence scolaire, à la suite d'une vaste étude sur le sujet en France.
«Notre étude, initialement, ne portait pas sur la concurrence, explique le sociologue durant une entrevue téléphonique. Nous voulions mesurer les disparités territoriales d'éducation sur l'ensemble du pays. Nous voulions savoir à quels endroits on réussissait le mieux et le moins bien.»
Choukri Ben Ayed affirme être arrivé à des conclusions «étonnantes». Les performan-ces scolaires les plus faibles sont mesurées dans les endroits où il y a une forte densité d'établissements scolaires, soit dans les grandes villes et leurs banlieues, là où la concurrence entre les établissements est la plus forte.
«La concurrence ne crée pas l'émulation éducative, l'élévation de la qualité de l'offre et des résultats scolaires qu'on nous promettait. C'est même tout l'inverse qu'on observe. La concurrence entraîne tout un tas de perturbations en chaîne. Très peu d'établissements sont gagnants, la plupart des établissements en sont plutôt victimes, et les élèves aussi.»
Non seulement la concurrence nuit à une répartition équilibrée des effectifs et contribue ainsi à la ségrégation, mais l'âpre lutte que les établissements se livrent entre eux contribue à les fragiliser. «Ce qu'on observe, c'est que les établissements qui se livrent à la concurrence ne sont plus vraiment concentrés sur les savoirs scolaires en tant que tels, mais plutôt sur les tactiques à mettre en oeuvre pour, par exemple, se débarrasser des mauvais élèves. Les familles elles-mêmes et les élèves ne sont plus obsédés que par les questions du placement et de l'excellence et se préoccupent de moins en moins de la connaissance en tant que telle.»
Le quasi impossible retour en arrière
Si son étude portait surtout sur le niveau secondaire — le collège français — il observe que cette concurrence se manifeste tant aux cycles supérieurs qu'inférieurs.
«Dès les petites classes, les parents sont obsédés par l'établissement que va fréquenter l'enfant. Ils mettent des stratégies pour choisir, dès le début, l'école maternelle qui leur permettra d'aller plus tard dans le collège puis le lycée de leur choix.»
Peut-on revenir en arrière? Choukri Ben Ayed est partisan de cette option, mais il est conscient de la quasi-impossibilité de renverser la vapeur. Car c'est une question idéologique qui va totalement à l'encontre du contexte prévalant actuellement en France.
«Les gouvernements libéraux sont prêts, pour assouvir leur soif de dérégulation, à payer le coût fort, y compris la destruction de l'intérieur du système éducatif.»
Et s'il dénonce des résultats scolaires à la baisse qui sont liés à la concurrence, les tenants de l'idéologie libérale rétorquent que les résultats sont en baisse, au contraire, parce qu'il n'y a pas encore assez de mise en concurrence.
«Limiter la concurrence, c'est restaurer un service public fort, ce qui signifie créer des postes, mettre des moyens dans l'éducation nationale, conclut Choukri Ben Ayed. Et ça, dans le contexte idéologique actuel, ce n'est pas entendable.»
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Collaboratrice du Devoir









