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    Polytechnique - Un code de déontologie ne suffit pas!

    «L'éthique appliquée à l'ingénierie ne s'enseigne nulle part ailleurs dans le monde occidental»

    28 janvier 2012 |Claude Lafleur | Éducation
    Bernard Lapierre, coordonnateur de l’unité d’éthique de l’École polytechnique de Montréal<br />
    Photo: Source École polytechnique Bernard Lapierre, coordonnateur de l’unité d’éthique de l’École polytechnique de Montréal
    Les ingénieurs sortant de l'École polytechnique de Montréal sont probablement les seuls à posséder une bonne formation en éthique, rapporte Bernard Lapierre, coordonnateur de l'unité d'éthique de l'École polytechnique de Montréal.

    «À ma connaissance, indique Bernard Lapierre, l'éthique appliquée à l'ingénierie ne s'enseigne nulle part ailleurs dans le monde occidental. Et chez nous, ce cours est obligatoire pour tous les étudiants. C'est dire qu'il n'y a pas d'étudiants qui sortent avec un baccalauréat de la Polytechnique sans avoir suivi ce cours-là.»

    Ce philosophe et éthicien s'empresse d'apporter une nuance intéressante. «Il faut savoir que l'éthique, dans le monde anglo-saxon, c'est de la déontologie pour nous.

    On voit donc dans les universités américaines qu'il se donne des cours d'éthique, mais ce sont en réalité des cours de déontologie.»

    La déontologie, explique-t-il, est un système de normes et de points de repère qui régularise nos comportements, par exemple au sein d'une entreprise. Par contre, aucun système de normes, si élaboré soit-il, ne peut prévoir toutes les éventualités. Et c'est là qu'entre en jeu l'é-thique. «Il s'agit de jeter un regard critique sur les systèmes normatifs en vue de prendre des décisions dans des situations délicates», résume M. Lapierre.

    Éthique et déontologie

    C'est ainsi qu'un bel exem-ple de l'écart qui sépare parfois la déontologie de l'éthi-que nous est donné ces jours-ci, avec l'embauche de Nathalie Normandeau par la firme d'experts-comptables Raymond Chabot Grant Thornton. Il se peut fort bien que l'ex-ministre respecte à la lettre le code de déontologie s'appliquant, sans toutefois avoir un comportement éthi-que. (Notons ici que nous ne portons pas de jugement, mais posons la question.)

    C'est dire que dans les écoles de génie, les étudiants suivent des cours de déontologie, mais pas d'éthique. «"L'éthique", dans le monde anglo-saxon, ça n'existe pas! lance en riant M. Lapierre. En fait, l'univers anglo-saxon fonctionne beaucoup selon des approches normées, alors que l'éthique appliquée, telle que nous l'enseignons à l'École polytechnique, n'existe pas en tant que telle.»

    Il va même plus loin en soulignant qu'il y a parfois des cas où suivre la norme va à l'encontre de son esprit. «Un exemple très simple: en voiture, dit-il, la norme est de toujours rouler sur le côté droit de la route. Mais s'il se trouve un enfant sur la chaussée devant nous et qu'on poursuit sa course en appliquant la norme, on va alors à l'encon-tre du bon sens! Or, dans la pratique de l'ingénierie, il y a des situations où il ne suffit pas de se conformer aux nor-mes. Il faut réfléchir et analyser la situation.»

    «Dans notre cours, poursuit-il, nous postulons que la norme ne suffit pas toujours et qu'elle est même intrinsèquement imparfaite, puisqu'elle ne prévoit pas tout. Parfois même, l'appliquer à la lettre peut produire un effet négatif ou indésirable et contraire à son esprit.»

    Un très beau cas qui se pose actuellement dans notre société: devrait-on procéder à l'extraction des gaz de schiste? Si on parvenait à réduire au minimum les impacts de cette extraction tout en maximisant les bénéfices pour la société, l'opération deviendrait-elle acceptable, ou demeurerait-elle, quoi qu'il en soit, irrémédiablement condamnable?

    Comment donc nos futurs ingénieurs feront-ils pour analyser une situation complexe, pour réaliser qu'il s'agit là d'une situation délicate... d'une problématique éthique? pose le Pr Lapierre pour illustrer l'objet de son cours d'éthique. Et comment ensuite faire une analyse critique de la situation, puis prendre de bonnes décisions? «Ce n'est vraiment pas la même chose que d'apprendre à appliquer un code de déontologie», dit-il.

    Le cours de génie: le plus important?

    Bernard Lapierre rapporte que la grande majorité de ses étudiants, qui sont dans leur 3e ou 4e année de baccalauréat, sont au début de son cours quelque peu déstabilisés par son approche.

    «L'ingénierie est un univers très formaté, très formel, dit-il. En utilisant les mathématiques, les ingénieurs cherchent à tout réduire sous la forme d'algorithmes. Or, dans notre cours, les étudiants sont déséquilibrés parce qu'il n'y a pas d'algorithme à appliquer, et souvent, il n'y a même pas une bonne réponse. Il faut souvent devoir décider collectivement de ce qu'on fera devant telle situation.»

    Dans le fond, explique-t-il, son cours d'éthique plonge les étudiants «dans le monde réel». «Qu'est-ce que ça veut dire que de vivre en société? pose-t-il. Qu'est-ce ça veut dire que d'être responsable par-delà la déontologie? Qu'est-ce qui fait que l'on vit ensemble? etc.»

    Pour réussir le cours, il ne s'agit pas pour l'étudiant de passer avec succès un examen, note le professeur. «Les étudiants doivent produire des travaux qui articulent une problématique d'ingénierie ou de technoscience en regard de l'éthique. Ils doivent démontrer qu'ils maîtrisent leur capacité à réfléchir à une situation.» Chacun fait ainsi une véritable démarche personnelle, raconte le professeur, puisqu'il est amené à se positionner, à prendre des décisions et à énoncer des valeurs qui sont les siennes.

    «Nos étudiants apprennent donc à quoi ils carburent comme futur ingénieur, poursuit Bernard Lapierre, quelle est leur position et où ils s'en vont. Et qu'est-ce qu'ils pensent pouvoir faire et ne pas pouvoir faire...» Chaque étudiant est ainsi amené à se demander: «Qu'est-ce que je ne veux pas faire comme futur ingénieur?»

    Au terme du cours, le professeur demande à ses étudiants d'évaluer la pertinence et l'intérêt de ce que lui et ses chargés de cours ont enseigné. «Nous récoltons un taux de satisfaction qui se situe entre 95 et 98 %, indique M. Lapierre avec satisfaction. Mais, surtout, certains étudiants vont jusqu'à dire qu'il s'agirait du cours le plus important de leur formation!»

    ***

    Collaborateur du Devoir












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