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Une entrevue avec Pierre Reid - Rêver demain

Le ministre de l'Éducation propose un modèle où les enseignants ont un rôle primordial

Guylaine Boucher   16 août 2003  Éducation
Le 29 avril dernier, Pierre Reid, ancien président de la Conférence des recteurs, puis sous-ministre à l'Innovation, accédait au poste de ministre de l'Éducation. Depuis, malgré des réinvestissements moins élevés que ceux prévus par le gouvernement précédent, la nouvelle recrue libérale parle de l'importance de «permettre aux jeunes de décrocher leurs rêves» et promet que, par-delà l'image, les actions concrètes viendront.

Mars 2003. Quelques jours à peine avant de déclencher les élections, le gouvernement péquiste dévoile son budget. Les investissements annoncés promettent des lendemains chantants pour le secteur de l'éducation. Bibliothèques scolaires, parc informatique, construction de nouveaux locaux, modernisation des équipements, rares sont les éléments laissés pour compte. Au total, Sylvain Simard, alors ministre de l'Éducation, parle d'une augmentation de 6 % des dépenses généralement consenties au domaine. Les sommes serviront à financer différents programmes, dont le maintien des écoles de village. Ravis, les intervenants de l'éducation accueillent chaleureusement ces annonces. C'était sans compter sur le changement

de gouvernement.

L'obligation de choisir

Élu, le gouvernement libéral a de fait revu les investissements à la baisse. Plutôt que le 6 % d'augmentation prévu, le réseau de l'éducation devra faire avec une hausse de 3,6 %, soit l'équivalent de 398 millions supplémentaires. Pierre Reid parle d'un «budget responsable qui reflète les engagements faits». Responsable ou non, le nouveau ministre en convient, le budget, plus restreint que prévu, a forcé la prise de décision. «Parce que nous ne trouvions pas l'argent pour remplir les promesses qui avaient été faites, nous avons malheureusement dû faire des choix. C'était difficile, mais nécessaire.»

Outre certains investissements reportés, dont ceux prévus pour les bibliothèques scolaires, certains programmes ont aussi perdu le soutien financier qui leur avait été promis. C'est notamment le cas du programme «Ça bouge après l'école» qui permettait aux élèves de pratiquer des activités sportives après les heures de classe. Les argents consentis depuis trois ans aux commissions scolaires pour venir en aide aux écoles dans le développement de leurs plans de réussite ont aussi passé au couperet. Une décision qui soulève l'ire des administrateurs, mais que Pierre Reid refuse catégoriquement de remettre en question. «Depuis trois ans, les commissions scolaires bénéficiaient de certaines sommes pour aider à la préparation des plans de réussite. Ces sommes devaient servir au développement et non au fonctionnement. Nous pensons que la très grande majorité des écoles ont complété leur plan de réussite et en sont à la mise en application. C'est pourquoi les sommes consenties au développement ont été levées. Maintenant, si certaines commissions scolaires avaient budgété ces sommes à d'autres fins, c'est autre chose. Dans les choix que nous avons faits, nous avons choisi de prioriser les éléments qui avaient un impact sur la réussite en elle-même plutôt que sur l'administration. Et ça ne changera pas.»

Réforme et ouverture

Dans la foulée, le ministre se défend d'ailleurs d'avoir reporté la mise en oeuvre de la réforme au niveau secondaire pour des raisons financières. «Dans un monde comme le nôtre où les choses vont très rapidement, il faut faire en sorte que les jeunes découvrent très tôt ce qui les intéresse et les motive. Parce qu'elle fonctionne par projets, la réforme permet cela. C'est très exigeant. Nous ne pouvions pas obliger des environnements d'école qui n'étaient pas prêts à faire le saut. Nous ne pouvons pas nous permettre que ça ne fonctionne pas. C'est trop important. Il faut que les enseignants soient bien préparés, qu'ils aient le matériel qu'il leur faut. C'est ce qui nous a motivés à reporter la réforme, rien d'autre.»

Pour éviter tout dérapage, le ministre a d'ailleurs annoncé la mise sur pied de deux comités. Le premier verra à identifier les difficultés rencontrées par les écoles pilotes et à trouver les solutions qui s'imposent; le second, à identifier les établissements qui sont prêts à passer en mode opérationnel. «Je voulais absolument avoir un suivi étroit sur ce qui se passe. Les comités me permettront de suivre le déroulement, d'avoir des conseils éclairés de la part de gens engagés et concernés et, surtout, d'avoir des antennes sur l'ensemble du projet pour plusieurs années. C'était primordial.»

Après la mise en branle de la réforme sur des bases solides, c'est l'ouverture que le nouveau ministre souhaite prioriser dans le réseau. L'ouverture au changement, mais aussi aux besoins des jeunes et à leurs mouvements dans le réseau scolaire. «Je n'ai jamais eu l'occasion avant de voir avec autant de perspective les différentes possibilités que présente le réseau de l'éducation. Si un jeune est intéressé par l'aérospatiale, par exemple, il peut soit décider de compléter une formation professionnelle et entrer rapidement sur le marché du travail, ou encore de poursuivre au cégep et à l'université. Les possibilités sont nombreuses et il faut faire en sorte que les portes soient grandes ouvertes pour les jeunes. Il faut qu'ils puissent, s'ils le désirent, aller plus loin dans la formation. Ce sera l'un de nos objectifs de cette année. Inversement, l'un de mes objectifs fondamentaux est aussi de faire en sorte que les enseignants, les parents et toutes les personnes impliquées en éducation, ici au ministère par exemple, comprennent bien que les intérêts des jeunes sont différents, que certains voudront être infirmiers, d'autres enseignants ou cuisiniers, et que tous les choix sont acceptables dans la mesure où c'est ce qui les motive et ce qu'ils aiment.»

Changement de culture en vue

Terminés donc les longs discours théoriques sur l'importance des mathématiques dans la vie de tous les jours, sur l'absolue nécessité d'aller en sciences pures au cégep lorsque l'on est premier de classe? En fait, précise Pierre Reid, c'est un changement de perspective qu'il faut plutôt opérer. «Les mathématiques et le français sont toujours aussi importants. Mais ce qu'il faut comprendre, c'est que lorsqu'un jeune découvre un intérêt pour quelque chose, ça risque d'avoir un impact sur tout le reste, sur le temps qu'il va passer à s'éduquer, sur sa motivation, etc. Un athlète qui pousse loin dans une discipline est meilleur dans tous les sports par la suite parce qu'il a acquis toutes sortes de réflexes. C'est la même chose pour un élève. S'il poursuit ses études parce qu'il souhaite devenir cuisinier ou mécanicien et qu'on l'encourage dans cette voie, qu'on lui permet de faire des projets adaptés à ses champs d'intérêt, qu'il fait des mathématiques en comptant les mesures ou la taille des pièces, il sera motivé et valorisé. Il apprendra un métier spécialisé, mais aura tout de même acquis un bagage intellectuel général qui lui restera pour toujours.»

Louable, mais difficilement réalisable? Pour le ministre, il ne fait aucun doute que la réforme et la reconnaissance des enseignants permettront ce genre de réussite. «Indépendamment des différents moyens que l'on peut mettre en place, il est important de comprendre que les enseignants sont au coeur du système d'éducation. Ils ont un rôle primordial. Personnellement, j'ai fait des mathématiques parce que j'ai rencontré des professeurs qui aimaient les mathématiques et qui m'ont transmis leur passion. J'ai en mémoire des centaines d'autres histoires comme la mienne. Dans ce sens, il est très important de reconnaître le travail des enseignants, de leur accorder une certaine autonomie pour qu'ils puissent transmettre non seulement les connaissances prévues au programme, mais aussi leurs valeurs, leurs passions. Ça fait partie de mon rôle de voir à ce que les gens qui travaillent quotidiennement en éducation soient reconnus pour ce qu'ils font. La reconnaissance du temps de travail est un bon point de départ. La mise en place d'un ordre professionnel qui permettrait aux enseignants d'avoir officiellement voix au chapitre en est un autre. Il ne faut jamais oublier qu'ils forment les jeunes qui seront les décideurs de demain. Ça concerne tout le monde. Je suis convaincu que si l'on permet à nos jeunes de décrocher leurs rêves, de trouver ce qu'ils aiment, nous ne pouvons pas faire fausse route. C'est ce qui va conditionner toutes les décisions que je vais prendre.»
 
 
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