Rapport sur les performances scolaires - La gestion spontanée des résultats
Le politique réagit au cas par cas aux enquêtes sur la performance des étudiants
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
Les étudiants arriveront à l’université mieux formés que leurs aînés.
Sitôt connus les résultats du dernier rapport du Conseil des ministres de l'Éducation du Canada (CMEC) sur les performances scolaires des élèves du pays, la ministre de l'Éducation du Québec proposait des mesures pour améliorer la lecture au primaire. Les mesures auront-elles l'impact voulu? Rien n'est moins sûr dans un appareil d'État qui fait de la gestion par résultats.
La grande enquête PISA l'avait déjà dit et le Conseil canadien sur l'apprentissage l'avait redit. Voilà que le rapport du Conseil des ministres de l'Éducation du Canada (CMEC) en remet: s'ils ont la bosse des maths, les petits Québécois sont à la traîne en français-lecture. D'après l'enquête du CMEC, ils se situent sous la moyenne canadienne, en 7e position sur 11 (les dix provinces et le territoire du Yukon). En science, c'est pire. Les résultats aux tests classent le Québec au 9e rang. Mais les petits Québécois étant bien installés en tête de peloton pour les mathématiques, voilà qui sauve la mise.
Mais que nous disent réellement ces grandes enquêtes comparatives où triomphe le quantitatif sur le qualitatif et qui tentent d'aplanir les différences entre les systèmes? Sont-elles bien nécessaires? Oui, croit Benoît Rigaud, de l'École nationale d'administration publique. Ne serait-ce que pour faire le point sur les choix et les orientations prises en matière d'éducation. «Notre système a besoin de ces tests notamment pour apprendre de ses erreurs. Les statistiques et les données de comparaison, c'est pour faire le suivi. C'est pour voir où on se situe et comment s'améliorer par rapport aux autres», note-t-il.
Et comme elles convergent sur le plan des résultats, les dernières grandes enquêtes (PISA, OCDE, etc.) gagnent en crédibilité, croit pour sa part Jean Bernatchez, professeur à l'Université du Québec à Rimouski et spécialiste de l'administration et des politiques scolaires. «Quand on a une série d'études qui reposent sur plusieurs indicateurs différents, ça ajoute en crédibilité. Les sources sont nombreuses et indépendantes, on peut penser que c'est bien fait», avance-t-il.
Le hic, c'est que, comme d'autres événements de l'actualité qui sont de véritables bombes médiatiques (une entorse à la loi 101 ou le taux d'échec élevé des futurs enseignants à l'examen de français), ces grandes enquêtes commandent souvent une réaction politique instantanée. Là où il y a un potentiel explosif dans l'opinion publique, la mesure d'apaisement n'est jamais très loin. «Il se passe quelque chose et on cherche à réagir tout de suite. On n'a pas évalué toutes les hypothèses et on arrive
avec des solutions qui découlent du sens commun, sans regarder la recherche. C'est une gestion action-réaction, croit Jean Bernatchez. Ce n'est pas indépendant de la tendance vers le management public, qui préconise une gestion axée sur les résultats.»
Des mesures critiquées
Bien que l'amélioration des compétences en lecture faisait déjà partie de son discours, la ministre de l'Éducation, Line Beauchamp, n'avait pas encore fait connaître clairement son plan d'attaque. Elle a finalement livré mardi, en même temps que les conclusions du rapport du CMEC, une série de mesures pour corriger le tir: l'insertion d'ajustements au programme du préscolaire et du premier cycle du primaire en lien avec la recherche, l'introduction d'une liste de mots de vocabulaire à enseigner, l'implantation d'un examen de lecture en 4e année du primaire et un investissement de 2 millions de dollars en recherche.
Si ces mesures ont le mérite de s'attaquer au problème de la lecture chez les jeunes, fondamentale pour la réussite scolaire, sont-elles pour autant appropriées? La présidente de l'Association québécoise des professeurs de français (AQPF), Suzanne Richard, demeure très sceptique. «On croule sous les mesures. Et on ne sait pas toujours sur quoi elles s'appuient, dénonce-t-elle. On dit qu'on va ajuster les programmes de français au primaire sur la base de ce que nous enseigne la recherche. C'est comme si on sous-entendait que ce n'était pas déjà le cas alors qu'on sait que plusieurs didacticiens ont participé à l'élaboration des programmes actuels», soutient-elle.
Cette spécialiste en didactique du français déplore le retour aux anciennes méthodes, notamment à l'apprentissage de la lecture en associant les sons. La formation des maîtres est aussi un problème important. «Pour les enseignants, la formation continue n'est pas obligatoire et il y a rarement des fonds qui l'accompagnent, déplore-t-elle. J'ai fait la même critique quand le gouvernement a fait son annonce des tableaux blancs interactifs. On a beau acheter des tableaux, si les enseignants n'ont pas la formation pour s'en servir, en quoi ça fait avancer l'école?»
Selon Mme Richard, le gouvernement gère en fonction des crises et des pressions qu'il subit, une approche qu'elle qualifie de populiste. «On ne s'appuie pas sur grand-chose et on met le couvercle sur la marmite. Comment se fait-il que le ministère ne soit pas capable de défendre ses propres décisions et qu'il se rabatte sur ce que les syndicats demandent?», a-t-elle noté. Ce n'est pas la première fois que le gouvernement propose des ajustements à chaud, constate-t-elle. En 2008, à la suite du rapport du Comité d'experts sur l'apprentissage de l'écriture dirigé par Conrad Ouellon, la ministre de l'époque, Michelle Courchesne, annonçait 22 mesures pour améliorer l'écriture. «Ces mesures ont été lancées sans échéancier, ni obligation de les respecter et sans évaluation. Trois ans plus tard, on ne sait toujours pas ce qui est fait», a-t-elle constaté. Un comité de suivi dont elle fait partie ne s'est pas réuni de toute l'année 2011.
Gestion par résultats
La réponse prompte de la ministre Beauchamp aux propositions des syndicats en a surpris plus d'un. «On ne peut pas reprocher à la ministre d'écouter ce que les gens de terrain ont à dire, sauf que, dans cette perspective, la CSQ est un syndicat qui vise à protéger ses membres alors qu'à l'Association des professeurs de français, par exemple, ce sont des gens de contenu. Je pense que ce qu'ils ont à dire a plus de poids qu'un syndicat corporatif», soutient M. Bernatchez.
Selon lui, ce phénomène, qui s'explique par les diverses pressions subies par la classe politique, est relativement nouveau. «Si on regardait les dernières décennies, la plupart des ministres et des sous-ministres en titre avaient une vision. [Ces derniers] étaient inévitablement des spécialistes de leur domaine, analyse le professeur. Aujourd'hui, si on regarde la composition du ministère, les sous-ministres sont bien souvent des gestionnaires de carrière qui vont veiller à ce que les budgets soient respectés et gérer en fonction des résultats. [...] De sorte que la plupart des ministres sont influencés par une crise ou différents lobbys, peu importe lesquels.»
En analyse de politique, on doit considérer la dynamique des acteurs, soit l'épreuve du réel et les compris à faire. Mais lorsque ceux-ci sont trop nombreux, il y a un danger que la politique initiale devienne méconnaissable, un peu ce qui est en train d'arriver à la réforme, remarquent certains.
Benoît Rigaud estime plutôt normal de procéder à des ajustements en cours de route. «Ce sont des ajustements à des politiques en cours. Le grand changement, ç'a été celui de l'école québécoise à la suite des états généraux sur l'éducation vers la fin des années 90», a-t-il rappelé. Soit. Vouloir procéder à des ajustements en cours de route là où est le problème est plutôt sain. Le fait qu'ils semblent dictés par les résultats de l'enquête l'est peut-être moins. En janvier dernier, lors d'une conférence du Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante (CRIFPE), le chercheur Claude Lessard, aujourd'hui président du Conseil supérieur de l'éducation, posait la question sans y répondre: «Nous, les chercheurs, sommes-nous en train d'éclairer les politiques ou sommes-nous plutôt en train de nous faire récupérer dans des entreprises de politisation de la recherche?»
La grande enquête PISA l'avait déjà dit et le Conseil canadien sur l'apprentissage l'avait redit. Voilà que le rapport du Conseil des ministres de l'Éducation du Canada (CMEC) en remet: s'ils ont la bosse des maths, les petits Québécois sont à la traîne en français-lecture. D'après l'enquête du CMEC, ils se situent sous la moyenne canadienne, en 7e position sur 11 (les dix provinces et le territoire du Yukon). En science, c'est pire. Les résultats aux tests classent le Québec au 9e rang. Mais les petits Québécois étant bien installés en tête de peloton pour les mathématiques, voilà qui sauve la mise.
Mais que nous disent réellement ces grandes enquêtes comparatives où triomphe le quantitatif sur le qualitatif et qui tentent d'aplanir les différences entre les systèmes? Sont-elles bien nécessaires? Oui, croit Benoît Rigaud, de l'École nationale d'administration publique. Ne serait-ce que pour faire le point sur les choix et les orientations prises en matière d'éducation. «Notre système a besoin de ces tests notamment pour apprendre de ses erreurs. Les statistiques et les données de comparaison, c'est pour faire le suivi. C'est pour voir où on se situe et comment s'améliorer par rapport aux autres», note-t-il.
Et comme elles convergent sur le plan des résultats, les dernières grandes enquêtes (PISA, OCDE, etc.) gagnent en crédibilité, croit pour sa part Jean Bernatchez, professeur à l'Université du Québec à Rimouski et spécialiste de l'administration et des politiques scolaires. «Quand on a une série d'études qui reposent sur plusieurs indicateurs différents, ça ajoute en crédibilité. Les sources sont nombreuses et indépendantes, on peut penser que c'est bien fait», avance-t-il.
Le hic, c'est que, comme d'autres événements de l'actualité qui sont de véritables bombes médiatiques (une entorse à la loi 101 ou le taux d'échec élevé des futurs enseignants à l'examen de français), ces grandes enquêtes commandent souvent une réaction politique instantanée. Là où il y a un potentiel explosif dans l'opinion publique, la mesure d'apaisement n'est jamais très loin. «Il se passe quelque chose et on cherche à réagir tout de suite. On n'a pas évalué toutes les hypothèses et on arrive
avec des solutions qui découlent du sens commun, sans regarder la recherche. C'est une gestion action-réaction, croit Jean Bernatchez. Ce n'est pas indépendant de la tendance vers le management public, qui préconise une gestion axée sur les résultats.»
Des mesures critiquées
Bien que l'amélioration des compétences en lecture faisait déjà partie de son discours, la ministre de l'Éducation, Line Beauchamp, n'avait pas encore fait connaître clairement son plan d'attaque. Elle a finalement livré mardi, en même temps que les conclusions du rapport du CMEC, une série de mesures pour corriger le tir: l'insertion d'ajustements au programme du préscolaire et du premier cycle du primaire en lien avec la recherche, l'introduction d'une liste de mots de vocabulaire à enseigner, l'implantation d'un examen de lecture en 4e année du primaire et un investissement de 2 millions de dollars en recherche.
Si ces mesures ont le mérite de s'attaquer au problème de la lecture chez les jeunes, fondamentale pour la réussite scolaire, sont-elles pour autant appropriées? La présidente de l'Association québécoise des professeurs de français (AQPF), Suzanne Richard, demeure très sceptique. «On croule sous les mesures. Et on ne sait pas toujours sur quoi elles s'appuient, dénonce-t-elle. On dit qu'on va ajuster les programmes de français au primaire sur la base de ce que nous enseigne la recherche. C'est comme si on sous-entendait que ce n'était pas déjà le cas alors qu'on sait que plusieurs didacticiens ont participé à l'élaboration des programmes actuels», soutient-elle.
Cette spécialiste en didactique du français déplore le retour aux anciennes méthodes, notamment à l'apprentissage de la lecture en associant les sons. La formation des maîtres est aussi un problème important. «Pour les enseignants, la formation continue n'est pas obligatoire et il y a rarement des fonds qui l'accompagnent, déplore-t-elle. J'ai fait la même critique quand le gouvernement a fait son annonce des tableaux blancs interactifs. On a beau acheter des tableaux, si les enseignants n'ont pas la formation pour s'en servir, en quoi ça fait avancer l'école?»
Selon Mme Richard, le gouvernement gère en fonction des crises et des pressions qu'il subit, une approche qu'elle qualifie de populiste. «On ne s'appuie pas sur grand-chose et on met le couvercle sur la marmite. Comment se fait-il que le ministère ne soit pas capable de défendre ses propres décisions et qu'il se rabatte sur ce que les syndicats demandent?», a-t-elle noté. Ce n'est pas la première fois que le gouvernement propose des ajustements à chaud, constate-t-elle. En 2008, à la suite du rapport du Comité d'experts sur l'apprentissage de l'écriture dirigé par Conrad Ouellon, la ministre de l'époque, Michelle Courchesne, annonçait 22 mesures pour améliorer l'écriture. «Ces mesures ont été lancées sans échéancier, ni obligation de les respecter et sans évaluation. Trois ans plus tard, on ne sait toujours pas ce qui est fait», a-t-elle constaté. Un comité de suivi dont elle fait partie ne s'est pas réuni de toute l'année 2011.
Gestion par résultats
La réponse prompte de la ministre Beauchamp aux propositions des syndicats en a surpris plus d'un. «On ne peut pas reprocher à la ministre d'écouter ce que les gens de terrain ont à dire, sauf que, dans cette perspective, la CSQ est un syndicat qui vise à protéger ses membres alors qu'à l'Association des professeurs de français, par exemple, ce sont des gens de contenu. Je pense que ce qu'ils ont à dire a plus de poids qu'un syndicat corporatif», soutient M. Bernatchez.
Selon lui, ce phénomène, qui s'explique par les diverses pressions subies par la classe politique, est relativement nouveau. «Si on regardait les dernières décennies, la plupart des ministres et des sous-ministres en titre avaient une vision. [Ces derniers] étaient inévitablement des spécialistes de leur domaine, analyse le professeur. Aujourd'hui, si on regarde la composition du ministère, les sous-ministres sont bien souvent des gestionnaires de carrière qui vont veiller à ce que les budgets soient respectés et gérer en fonction des résultats. [...] De sorte que la plupart des ministres sont influencés par une crise ou différents lobbys, peu importe lesquels.»
En analyse de politique, on doit considérer la dynamique des acteurs, soit l'épreuve du réel et les compris à faire. Mais lorsque ceux-ci sont trop nombreux, il y a un danger que la politique initiale devienne méconnaissable, un peu ce qui est en train d'arriver à la réforme, remarquent certains.
Benoît Rigaud estime plutôt normal de procéder à des ajustements en cours de route. «Ce sont des ajustements à des politiques en cours. Le grand changement, ç'a été celui de l'école québécoise à la suite des états généraux sur l'éducation vers la fin des années 90», a-t-il rappelé. Soit. Vouloir procéder à des ajustements en cours de route là où est le problème est plutôt sain. Le fait qu'ils semblent dictés par les résultats de l'enquête l'est peut-être moins. En janvier dernier, lors d'une conférence du Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante (CRIFPE), le chercheur Claude Lessard, aujourd'hui président du Conseil supérieur de l'éducation, posait la question sans y répondre: «Nous, les chercheurs, sommes-nous en train d'éclairer les politiques ou sommes-nous plutôt en train de nous faire récupérer dans des entreprises de politisation de la recherche?»
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