Que lisent les jeunes au secondaire?

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«Ma patrie, c'est la langue française», disait Albert Camus. Encore chanceux qu'il soit toujours lu dans les écoles secondaires. Ses prédécesseurs Zola et Balzac sont de moins en moins connus. Que lisent vos ados? La question est lancée aux collègues. «Notre-Dame de Paris, je pense» «Du Marc Lévy... franchement!» «En tout cas, certainement pas Menaud, maître draveur». Un brin nostalgiques, les réponses trahissent une certaine inquiétude. Comme s'ils craignaient qu'Hubert Aquin ne signifie jamais autre chose qu'un pavillon de l'UQAM et Crémazie, une station de métro.

Au Québec, il n'existe aucune liste d'ouvrages incontournables que tous devraient avoir lus à la sortie du secondaire. Quelques balises, certes. Le ministère de l'Éducation recommande la lecture de cinq oeuvres narratives par année du secondaire (roman, conte, nouvelle), auxquelles s'ajoutent, en 3e, 4e et 5e secondaire, cinq autres oeuvres dites complémentaires (chanson, poème, pièce de théâtre). Environ la moitié des ouvrages doivent être québécois. Vraiment?

«En toute honnêteté, c'était tellement rock and roll dans ma classe que je n'ai fait lire que quatre romans», admet Marie Paulin, enseignante de français en deuxième secondaire à l'école publique Père-Marquette. «Je fais lire une oeuvre québécoise par année», raconte Julie Pinsonneault, qui enseigne actuellement au collège Rachel.

Et la poésie? La première n'a jamais pu l'enseigner à ses élèves. La seconde, sans pouvoir faire lire de recueils au complet, n'en fait qu'à partir de la troisième secondaire. Des poètes français surtout. Dans le genre, le slam québécois vient parfois sauver la mise.

Lectures éclectiques


Marie Paulin prévoit faire lire cette année cinq romans du genre policier à ses élèves de 2e secondaire. Que des traductions, sauf un. Au collège Notre-Dame, un établissement d'enseignement privé de Montréal, en 1re secondaire, certains liront par exemple Les fables de la Fontaine, L'Odyssée d'Homère et les Dix petits nègres. Le parfum (Patrick Süskind) et La vie devant soi (Romain Gary) sont devenus des classiques des écoles. Quant au théâtre, des oeuvres de Marcel Dubé et Michel Tremblay sont parfois parcourues. Mais on troque souvent la lecture pour une sortie ou deux au théâtre, où la pièce est jouée par des comédiens.

Dans une étude visant à faire le portrait des oeuvres littéraires les plus utilisées dans les écoles secondaires, Olivier Dezutter et Carl Morrissette ont pu dégager quelques constantes: Le Petit Prince de Saint-Exupéry est l'oeuvre la plus lue représentant 4,5 % des 1024 titres qu'enseignent les 634 professeurs du sondage.

À la direction des programmes du MELS, Catherine Dupont explique pourquoi il n'existe pas de «liste». «Vous prenez dix enseignants différents à qui vous demandez d'écrire leurs incontournables et coups de coeur et vous aurez dix listes différentes», croit-elle. À l'Association québécoise des professeurs de français (AQPF), l'exercice avait été fait il y a quelques années. Résultat? Un certain corpus a pu être constitué, a fait remarquer dans un entretien radiophonique Arlette Pilote, qui a dirigé le Plaidoyer pour l'enseignement d'une littérature nationale, la littérature québécoise!, paru tout récemment chez Fides. Et qui étaient les deux incontournables? Anne Hébert et Michel Tremblay.

Transmettre le plaisir de lire

Catherine Dupont résume ainsi l'objectif du ministère de l'Éducation pour les élèves en matière de lecture: «Lire et apprécier des lectures variées». Donner aux jeunes le goût de lire toutes sortes de choses, quoi. «Ce n'est peut-être pas nécessaire d'avoir lu Shakespeare pour continuer à lire dans la vie. Même sans l'avoir lu, un jeune va peut-être tomber dessus un jour, ou sur du Michel Tremblay», a-t-elle soutenu.

Devant des classes éclatées, composée de garçons, de filles, d'immigrants, de riches ou de pauvres, d'élèves doués ou cancres, pas facile de trouver LE roman qui va plaire, note Marie Paulin. «Notre seul objectif, c'est que nos jeunes deviennent des lecteurs compétents. C'est pour ça qu'on priorise des romans qui vont plaire à l'élève. Mais il ne s'agit pas de vendre notre âme», a dit l'enseignante.

Enseignant depuis plusieurs années à l'école Sophie-Barat, Michel Stringer souligne l'importance de poser d'abord un diagnostic. «Un petit contrôle de lecture avec une nouvelle littéraire, un poème, a noté le passionné de littérature. Il faut savoir à qui on s'adresse. Faire du mur à mur, c'est une erreur.»

Défis multiples

Parce que ce n'est pas une habitude des parents ou tout simplement parce qu'il n'y a pas d'argent pour les livres, certains élèves ne lisent pas à la maison. D'autres maîtrisent moins bien la langue, comme certains nouveaux arrivants. «Quand je leur donne le choix du livre, les jeunes vont à la bibliothèque et sont désemparés devant les rayons. Ils vont prendre le premier livre qu'ils voient avec une belle couverture», a raconté Marie Paulin.

Pour Catherine Dumas, qui se promène d'une école à l'autre faute d'être permanente, le choix des livres est toujours à recommencer. «C'est la même chose pour tous les profs à contrat. J'arrive souvent sans connaître les livres disponibles dans l'école et sans les avoir travaillés. Parfois, je le lis l'ouvrage en même temps que les élèves», reconnaît-elle.

Les défis sont multiples pour faire naître l'étincelle qui embrasera le désir de lire. Il ne suffit pas de mettre un livre dans les mains d'un enfant pour que la magie opère, note Michel Stringer. Suzanne Richard est persuadée que le plaisir peut aussi venir de la fierté d'avoir réussi l'exploit d'avaler des kilomètres de pages blanches noircies d'écriture. «Je crois au plaisir de lire, mais aussi au plaisir du travail. Même si on n'en lira jamais plus, de se dire qu'on a lu, analysé et compris Anne Hébert est une bien grande fierté.»

Lire, un geste audacieux


Les jeunes ne savent plus écrire, entend-on souvent répéter telle une marotte. Facile à dire, croit Marie Paulin. Pour elle, le problème est avant tout celui de la lecture. «Les difficultés en lecture sont immenses», lance-t-elle. Non pas que les jeunes ne lisent plus. Mais ils ne posent pas toujours le regard sur les ouvrages qu'on aimerait les voir feuilleter. «Ce qui est très populaire, c'est la science-fiction et ce qui est fantaisiste», note-t-elle. Des lectures comme... des histoires de vampires, constate Julie Pinsonneault qui a néanmoins réussi à intéresser ses élèves à Dracula, une oeuvre du même genre mais bien plus substantielle.

Selon Camille Lamarche, de l'école publique pour filles Louise-Trichet, les lectures classiques, comme le Père Goriot de Balzac, n'intéressent plus les élèves depuis quelques années. «Les phrases sont trop longues et le vocabulaire trop recherché, explique-t-elle. L'histoire leur apparaît compliquée, car tellement loin d'elles.»

Selon Catherine Dumas, si les élèves ont autant de difficulté, c'est justement parce qu'ils n'arrivent plus à lire des oeuvres qui ne vont pas les toucher: «Il faut qu'il y ait quelque part, quelque chose dans le livre qui les intéresse sans niveler par le bas.» Il est parfois difficile pour le livre de rivaliser avec tous les gadgets et les bidules attrayants pour l'élève, croit Michel Stringer. «Est-ce un manque de curiosité intellectuelle de leur part? Je ne suis pas prêt à dire ça. Ils sont tellement sollicités par toutes sortes d'univers que de prendre un livre et le mettre dans les mains d'un jeune en 2011, c'est un geste audacieux.»

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Avec la collaboration de Kathleen Lévesque
59 commentaires
  • Yves Capuano - Inscrit 19 novembre 2011 00 h 33

    Quelle farce!

    "les lectures classiques, comme le Père Goriot de Balzac, n'intéressent plus les élèves depuis quelques années. «Les phrases sont trop longues et le vocabulaire trop recherché, explique-t-elle. L'histoire leur apparaît compliquée, car tellement loin d'elles.» "

    Mais pourquoi donc faudrait-il que les élèves trouvent ça intéressant ? Depuis quand n'enseigne-t-on que ce qui peut "toucher" les élèves? Quelle stupidité incroyable. A ce compte là pourquoi enseigner l'algèbre et les mathématiques en général quand on sait que de tous temps, au moins 50% des élèves détestent les mathématiques. Avec un tel système d'éducation peut-on s'étonner de la première page du Voir cette semaine qui nous apprend que 49% des gens sont des analphabètes ? C'est absolument aberrant de voir que l'on n'enseigne pas les grands classiques de la littérature française et québécoise. Qui a-t-il de mal à décréter que Michel Tremblay et Anne Hébert sont nos deux plus grands romanciers par exemple ? Cela veut-il dire que les autres ne sont pas bons ? Tiens, je vais vous en trouver toute une : Nos deux plus grands poètes sont Émile Nelligan et Gaston Miron ! Est-ce normal que nos étudiants ne lisent pas Molières, Racine et Corneille, Dumas, Balzac ? As-t-on besoin d'un doc en littérature pour affirmer que Victor Hugo est un des plus grands écrivains de l'histoire de l'humanité ? Est-ce si difficile, en 5 années d'études secondaire et deux années de cégep de faire lire L'Iliade et l'Odyssée, le théâtre grec, Dante, Shakespeare, Schiller, Goethe, Poe et Pushkine ?
    Lire les grands poètes et écrivains des autres nations sert justement à nous ouvrir sur le reste du monde, à quitter notre petit nombril et ses ti-amis facebook. C'est une grande formation humaniste qui est perdue à tout jamais pour notre relève que de ne pas imposer ces grandes oeuvres.

  • André Michaud - Inscrit 19 novembre 2011 10 h 02

    Droits du lecteur

    Daniel Pennac, un prof et auteur qui a eu du succès à donner le goût de la lecture à ses élèves, tient à ses droits du lecteur pour ne pas décourager la lecture. Dont celui de cesser de lire un livre qui nous emmerde. Il y a moyen de trouver des volumes à la fois intéressant et avec une qualité littéraire. C'est au prof de se forcer un peu. Si lui-même a beaucoup lu il saura trouver. Bien connaitre l'étudiant aidera beaucoup à le diriger vers des lectures qui le passionneront.

    Mon épouse et moi sommes de très grands amateurs de lecture. Environ un volume par semaine chacun..Cependant si il faillait lire des livres emmerdant de vielle littérature on cesserait de lire. Vous savez ces livres sans bonne histoire, sans personnages intéressants, mais plein de littérature (longues descriptions, étalage de savoir pompeux, ...).

    De moins en moins de gens sont intéressés à lire des volumes. À la bibliothèque c'est soit des gens au-dessus de 40 ans, ou des enfants qui lisent des bandes dessinées..alors il ne faut pas décourager les jeunes en leur imposant ce qui les écoeurera de la lecture..

  • Chris G. Eustace - Abonné 19 novembre 2011 10 h 14

    Que lisent les jeunes au secondaire?

    19 novembre 2011

    En tant que professeur retraité de l'anglais au niveau secondaire supérieur, j'ai trouvé cet article instructif.

    Je me souviens d'enseignement certains romans, pièces de théâtre, de poésie et d'histoires courtes.

    Romans:

    9 e année - To Kill a Mockingbird - Harper Lee

    10 e année - Lord of the Flies - William Golding

    Niveau 11 - A Tale of Two Cities - Charles Dickens;

    ou Les Misérables (Jean Val Jean) - Victor Hugo


    Plays : le théâtre de Shakespeare

    9 e année - Roméo et Juliette - William Shakespeare (c'est ce qu'ils disent)

    10 e année - Julius César - Shakespeare

    11e année - Macbeth - Shakespeare


    Histoires courtes:

    ... Assortis des histoires courtes, qui comprenait à la fois l'histoire de Ruth et de l'histoire de Samson de la Bible comme strictement literature

    Poésie:

    J'ai toujours essayé d'inclure un poème qui traite de la horrorrs de la guerre, et la bonté de la nature humaine ...

    Observation:

    Indépendamment de l'âge de ces adolescents ont été, ils aimaient à avoir une histoire lue à leur ..... comme quand ils étaient petits ....


    Chris Eustace

  • Francois Dorion - Inscrit 19 novembre 2011 10 h 27

    les bonnes lectures

    Les bonnes lectures sont celles où on apprend quelque chose d'utile à propos de soi ou à propos de la vie. Je comprends pourquoi les oeuvres de science fiction et de vampires attirent les jeunes, c'est parce qu'ils apprennent à y maîtriser leurs émotions dans un environnement hostile, et y trouvent des modèles de comportement dans la vie adulte. Peut-être l'approche de la littérature jeunesse québécoise est-elle trop ampoulée, mais ce qui est important popur faire apprécier la littérature c'est qu'elle trouve sa place dans l'imaginaire du lecteur.

    François Dorion

  • Pierre-Paul Roy - Abonné 19 novembre 2011 10 h 40

    Sans lecture c'est le « présentisme »

    En 1994 Pierre Vadeboncoeur écrit : « Le Québec est actuellement le meilleur poste d'observation au monde pour découvrir jusqu'à quel point et combien intimement les civilisations sont en train de se faire culbuter, vider ... Le Québec, naturellement disparaîtra le premier.»
    Comprendre le monde, son passé, son présent et son avenir, c'est par la littérature. Vouloir la facilité, le plaisir de lire exclusivement, c'est du présentisme. Aussi, il est certainement hors de doute que l'accession de gens mal éduqués au pouvoir économique et politique a amené une baisse considérable de la santé et de la dignité du langage. Et notre civilisation ressent généralement un certain appauvrissement de ses ressources littéraires sous l'effet de la violence et de l'avilissement infligés à la langue au sein de la cuture de masse et de la démagogie contemporaine.