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    Que lisent les jeunes au secondaire?

    Déchirés entre le plaisir de lire et celui de nourrir les esprits, les enseignants sacrifient parfois la littérature québécoise et la poésie

    19 novembre 2011 |Lisa-Marie Gervais | Éducation
    Photo: Newscom
    «Ma patrie, c'est la langue française», disait Albert Camus. Encore chanceux qu'il soit toujours lu dans les écoles secondaires. Ses prédécesseurs Zola et Balzac sont de moins en moins connus. Que lisent vos ados? La question est lancée aux collègues. «Notre-Dame de Paris, je pense» «Du Marc Lévy... franchement!» «En tout cas, certainement pas Menaud, maître draveur». Un brin nostalgiques, les réponses trahissent une certaine inquiétude. Comme s'ils craignaient qu'Hubert Aquin ne signifie jamais autre chose qu'un pavillon de l'UQAM et Crémazie, une station de métro.

    Au Québec, il n'existe aucune liste d'ouvrages incontournables que tous devraient avoir lus à la sortie du secondaire. Quelques balises, certes. Le ministère de l'Éducation recommande la lecture de cinq oeuvres narratives par année du secondaire (roman, conte, nouvelle), auxquelles s'ajoutent, en 3e, 4e et 5e secondaire, cinq autres oeuvres dites complémentaires (chanson, poème, pièce de théâtre). Environ la moitié des ouvrages doivent être québécois. Vraiment?

    «En toute honnêteté, c'était tellement rock and roll dans ma classe que je n'ai fait lire que quatre romans», admet Marie Paulin, enseignante de français en deuxième secondaire à l'école publique Père-Marquette. «Je fais lire une oeuvre québécoise par année», raconte Julie Pinsonneault, qui enseigne actuellement au collège Rachel.

    Et la poésie? La première n'a jamais pu l'enseigner à ses élèves. La seconde, sans pouvoir faire lire de recueils au complet, n'en fait qu'à partir de la troisième secondaire. Des poètes français surtout. Dans le genre, le slam québécois vient parfois sauver la mise.

    Lectures éclectiques


    Marie Paulin prévoit faire lire cette année cinq romans du genre policier à ses élèves de 2e secondaire. Que des traductions, sauf un. Au collège Notre-Dame, un établissement d'enseignement privé de Montréal, en 1re secondaire, certains liront par exemple Les fables de la Fontaine, L'Odyssée d'Homère et les Dix petits nègres. Le parfum (Patrick Süskind) et La vie devant soi (Romain Gary) sont devenus des classiques des écoles. Quant au théâtre, des oeuvres de Marcel Dubé et Michel Tremblay sont parfois parcourues. Mais on troque souvent la lecture pour une sortie ou deux au théâtre, où la pièce est jouée par des comédiens.

    Dans une étude visant à faire le portrait des oeuvres littéraires les plus utilisées dans les écoles secondaires, Olivier Dezutter et Carl Morrissette ont pu dégager quelques constantes: Le Petit Prince de Saint-Exupéry est l'oeuvre la plus lue représentant 4,5 % des 1024 titres qu'enseignent les 634 professeurs du sondage.

    À la direction des programmes du MELS, Catherine Dupont explique pourquoi il n'existe pas de «liste». «Vous prenez dix enseignants différents à qui vous demandez d'écrire leurs incontournables et coups de coeur et vous aurez dix listes différentes», croit-elle. À l'Association québécoise des professeurs de français (AQPF), l'exercice avait été fait il y a quelques années. Résultat? Un certain corpus a pu être constitué, a fait remarquer dans un entretien radiophonique Arlette Pilote, qui a dirigé le Plaidoyer pour l'enseignement d'une littérature nationale, la littérature québécoise!, paru tout récemment chez Fides. Et qui étaient les deux incontournables? Anne Hébert et Michel Tremblay.

    Transmettre le plaisir de lire

    Catherine Dupont résume ainsi l'objectif du ministère de l'Éducation pour les élèves en matière de lecture: «Lire et apprécier des lectures variées». Donner aux jeunes le goût de lire toutes sortes de choses, quoi. «Ce n'est peut-être pas nécessaire d'avoir lu Shakespeare pour continuer à lire dans la vie. Même sans l'avoir lu, un jeune va peut-être tomber dessus un jour, ou sur du Michel Tremblay», a-t-elle soutenu.

    Devant des classes éclatées, composée de garçons, de filles, d'immigrants, de riches ou de pauvres, d'élèves doués ou cancres, pas facile de trouver LE roman qui va plaire, note Marie Paulin. «Notre seul objectif, c'est que nos jeunes deviennent des lecteurs compétents. C'est pour ça qu'on priorise des romans qui vont plaire à l'élève. Mais il ne s'agit pas de vendre notre âme», a dit l'enseignante.

    Enseignant depuis plusieurs années à l'école Sophie-Barat, Michel Stringer souligne l'importance de poser d'abord un diagnostic. «Un petit contrôle de lecture avec une nouvelle littéraire, un poème, a noté le passionné de littérature. Il faut savoir à qui on s'adresse. Faire du mur à mur, c'est une erreur.»

    Défis multiples

    Parce que ce n'est pas une habitude des parents ou tout simplement parce qu'il n'y a pas d'argent pour les livres, certains élèves ne lisent pas à la maison. D'autres maîtrisent moins bien la langue, comme certains nouveaux arrivants. «Quand je leur donne le choix du livre, les jeunes vont à la bibliothèque et sont désemparés devant les rayons. Ils vont prendre le premier livre qu'ils voient avec une belle couverture», a raconté Marie Paulin.

    Pour Catherine Dumas, qui se promène d'une école à l'autre faute d'être permanente, le choix des livres est toujours à recommencer. «C'est la même chose pour tous les profs à contrat. J'arrive souvent sans connaître les livres disponibles dans l'école et sans les avoir travaillés. Parfois, je le lis l'ouvrage en même temps que les élèves», reconnaît-elle.

    Les défis sont multiples pour faire naître l'étincelle qui embrasera le désir de lire. Il ne suffit pas de mettre un livre dans les mains d'un enfant pour que la magie opère, note Michel Stringer. Suzanne Richard est persuadée que le plaisir peut aussi venir de la fierté d'avoir réussi l'exploit d'avaler des kilomètres de pages blanches noircies d'écriture. «Je crois au plaisir de lire, mais aussi au plaisir du travail. Même si on n'en lira jamais plus, de se dire qu'on a lu, analysé et compris Anne Hébert est une bien grande fierté.»

    Lire, un geste audacieux


    Les jeunes ne savent plus écrire, entend-on souvent répéter telle une marotte. Facile à dire, croit Marie Paulin. Pour elle, le problème est avant tout celui de la lecture. «Les difficultés en lecture sont immenses», lance-t-elle. Non pas que les jeunes ne lisent plus. Mais ils ne posent pas toujours le regard sur les ouvrages qu'on aimerait les voir feuilleter. «Ce qui est très populaire, c'est la science-fiction et ce qui est fantaisiste», note-t-elle. Des lectures comme... des histoires de vampires, constate Julie Pinsonneault qui a néanmoins réussi à intéresser ses élèves à Dracula, une oeuvre du même genre mais bien plus substantielle.

    Selon Camille Lamarche, de l'école publique pour filles Louise-Trichet, les lectures classiques, comme le Père Goriot de Balzac, n'intéressent plus les élèves depuis quelques années. «Les phrases sont trop longues et le vocabulaire trop recherché, explique-t-elle. L'histoire leur apparaît compliquée, car tellement loin d'elles.»

    Selon Catherine Dumas, si les élèves ont autant de difficulté, c'est justement parce qu'ils n'arrivent plus à lire des oeuvres qui ne vont pas les toucher: «Il faut qu'il y ait quelque part, quelque chose dans le livre qui les intéresse sans niveler par le bas.» Il est parfois difficile pour le livre de rivaliser avec tous les gadgets et les bidules attrayants pour l'élève, croit Michel Stringer. «Est-ce un manque de curiosité intellectuelle de leur part? Je ne suis pas prêt à dire ça. Ils sont tellement sollicités par toutes sortes d'univers que de prendre un livre et le mettre dans les mains d'un jeune en 2011, c'est un geste audacieux.»

    ***

    Avec la collaboration de Kathleen Lévesque
     
     
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