Enseigner au Nunavik: tout un contrat!
Photo : - Archives Le Devoir
Quand Carole Cadoret est arrivée au Nunavik, tous les manuels d’enseignement étaient soit en français, soit en anglais, m’apprend Carole Cadoret. Aucun ne tenait compte de la culture des Inuits.
À retenir
Né à Saint-Paul-de-la-Croix en 1945
Devenu écrivain par choix à 14 ans, Victor-Lévy Beaulieu est aussi dramaturge, éditeur et polémiste. Ce «monument» littéraire québécois vient tout juste de recevoir le prix Gilles-Corbeil, qui vient couronner un projet d’écriture de plus de 75 ouvrages. (photo Pedro Ruiz)
Dernier livre paru: Antiterre (Trois-Pistoles, 2011)
Elle me téléphone parce qu'elle veut adopter deux des chatons que j'héberge. Elle habite à Saint-Éloi, la porte d'à côté quand on vit aux Trois-Pistoles. Elle prend rendez-vous, arrive et choisit rapidement les minouses. Comme je fais toujours avec les nouveaux parents de mes chatons, je lui demande qui elle est et ce qu'elle fait dans la vie. «Je m'appelle Carole Cadoret et j'arrive du Nunavik. J'ai passé six ans là-bas à enseigner.»
Le Nunavik? Où ça, le Nunavik? «À Kangigsualujjuaq, à 1800 kilomètres de Montréal, et à Kangirsuk, encore plus au nord, presqu'au bout de la baie d'Ungava. Deux villages, l'un de 900 habitants et l'autre de 300.»
— Qu'est-ce qui vous a amenée à aller aussi loin?
Née au Lac-Saint-Jean, Carole Cadoret y a été institutrice; mais elle n'aimait pas le corset que lui imposait le ministère de l'Éducation. Elle avait aussi l'esprit d'aventure, le goût d'aller voir ailleurs si elle y serait. C'était en 1981. Elle se souvient comme si c'était hier de ce premier voyage en avion, fort long: «Que du blanc, dit-elle, à perte de vue. De la neige, des glaces, encore de la neige et encore des glaces!» En 1981, la piste d'atterrissage est en gravier et il n'y a pas de bâtiments pour accueillir les voyageurs. Un Inuit doit venir la chercher, car ne sachant trop à quoi s'attendre, Carole Cadoret a apporté avec elle assez de victuailles pour passer au travers de son premier hiver de force. Mais l'Inuit ne s'est jamais présenté à la piste et Carole Cadoret a dû se rendre au village sans son précieux butin. Le temps d'un aller-retour, il ne restait plus rien de ses victuailles: les chiens avaient tout mangé!
La gendarmerie
Les chiens! Sans leurs nombreux chiens, les Inuits sont dépossédés d'une grande part d'eux-mêmes. S'ils ne sont pas tout à fait réconciliés avec les Blancs que nous sommes, c'est pour une bonne part à cause de leurs chiens: au début des années 1950, des policiers du gouvernement fédéral ont envahi les villages inuits pour y poser des affiches en langue anglaise: «Attachez vos chiens!», qu'elles disaient. Les Inuits ne comprenant pas la langue du gouvernement fédéral, ils ne se préoccupèrent pas des affiches. Quelques semaines plus tard, les policiers de la Gendarmerie royale du Canada repassaient dans les villages et abattaient tous les chiens.
Les années qui suivirent furent désastreuses pour le peuple inuit privé de ses chiens si utiles quand il chasse et parcourt de longues distances en traîneau.
«Ce massacre, dit Carole Cadoret, même la jeune génération ne l'a pas oublié. Si de grands pans de son histoire lui échappent maintenant, celui-là est inscrit à jamais dans sa mémoire.» De quoi comprendre la relation amour-haine (un mot qui n'existe pourtant pas dans aucune langue amérindienne) que les Inuits entretiennent par-devers les Blancs. L'enseignement auquel on les oblige joue d'ailleurs un grand rôle dans cette relation.
Un feu rouge
«Quand je suis arrivée au Nunavik en 1981, tous les manuels d'enseignement étaient soit en français, soit en anglais, m'apprend Carole Cadoret. Aucun ne tenait compte de la culture des Inuits. Aujourd'hui, les Inuits qui vont à la maternelle et à l'école primaire ont des manuels faits en grande partie pour eux. Mais dès qu'ils se présentent à l'école secondaire, les manuels scolaires sont les mêmes qu'on trouve partout au Québec. Quand tu lis aux élèves une phrase du genre de "Marie et Jean arrivent au feu rouge", laissez-moi vous dire que c'est loin de les fasciner!»
Les Inuits auxquels Carole Cadoret a enseigné sont sous la juridiction de la commission scolaire de Ville Saint-Laurent. Inutile d'ajouter que, vue d'aussi loin, la réalité inuite ne veut pas dire grand-chose. Il y a des années que les Inuits réclament du ministère de l'Éducation d'avoir, plutôt que le nôtre, un calendrier scolaire qui corresponde à leur mode de vie. «Il y a un mois d'été au Nunavik, un court printemps et un automne aussi court. Les Inuits pêchent et chassent pendant ces périodes-là. Les élèves ne viennent plus en classe: on a besoin d'eux dans leurs familles. De même, les journées scolaires telles que nous les organisons ne conviennent ni à leur mentalité ni à leurs habitudes. Les Inuits mangent quand ils ont faim, dorment quand ils ont sommeil, s'amusent ou travaillent quand ils en ont le désir. Leur faire la classe tout un avant-midi et leur donner une heure pour le dîner, ça ne correspond à rien de ce qu'ils vivent. Résultat: ils mangent du junk food, s'endorment sur leurs sièges ou bien se livrent par groupes de deux ou trois à la conversation en inuktitut. Leur culture étant basée sur le dialogue entre un petit nombre d'individus, l'enseignement magistral leur est tout à fait étranger. Pourtant, c'est encore ce qu'on leur impose, aussi bien en anglais qu'en français.
«Car l'Inuit, à défaut d'être enseigné dans sa langue (les professeurs québécois ne la parlant pas), a le choix d'être "éduqué" en anglais ou en français. En 1981, 25 % des Inuits choisissaient l'anglais. Aujourd'hui, 50 % d'entre eux vont à l'école française. Est-ce un réel progrès? Je suis loin d'en être certaine. On leur apprend peut-être à baragouiner l'anglais et le français, mais un fait demeure: les Inuits ont conscience qu'une des premières conséquences de notre enseignement est de leur faire perdre leur culture, leurs traditions et même leur langue: la jeune génération comprend de moins en moins le langage de ses grands-parents. Leur vocabulaire leur échappe.»
— Cette acculturation est-elle irréversible?
— Pour que ça ne soit pas le cas, il faudrait que le ministère de l'Éducation ne soit plus déconnecté de la réalité inuite. Il faudrait que nous, les Blancs, cessions de les considérer comme des gens que nous devons coloniser. Et ça, ça ne semble pas être pour demain!
— Désespérant?
— Ça le serait s'il n'y avait pas ces quelques Inuits qui comprennent ce qui se passe et essaient, par eux-mêmes, de changer les choses, comme cet homme dans l'un des villages où j'ai enseigné qui a ouvert sa modeste maison aux jeunes Inuits pour leur apprendre leur histoire, leur faire connaître leur culture: il les initie à l'art de fabriquer les kayaks et les igloos, à servir de guides, à apprendre les légendes et les chants de gorge, à délaisser le junk food au profit des mets traditionnels, comme ces morceaux de caribou cru qu'on trempe, en guise de sauce, dans l'huile de morse fermenté.
— Une petite leçon de choses pour terminer?
— On dit souvent que le Québec est le coeur du monde. Les Inuits, si solidaires, si amoureux de leurs enfants, si tolérants, si généreux, si francs et si pragmatiques, sont, eux, le coeur du coeur du monde! Voilà.
Le Nunavik? Où ça, le Nunavik? «À Kangigsualujjuaq, à 1800 kilomètres de Montréal, et à Kangirsuk, encore plus au nord, presqu'au bout de la baie d'Ungava. Deux villages, l'un de 900 habitants et l'autre de 300.»
— Qu'est-ce qui vous a amenée à aller aussi loin?
Née au Lac-Saint-Jean, Carole Cadoret y a été institutrice; mais elle n'aimait pas le corset que lui imposait le ministère de l'Éducation. Elle avait aussi l'esprit d'aventure, le goût d'aller voir ailleurs si elle y serait. C'était en 1981. Elle se souvient comme si c'était hier de ce premier voyage en avion, fort long: «Que du blanc, dit-elle, à perte de vue. De la neige, des glaces, encore de la neige et encore des glaces!» En 1981, la piste d'atterrissage est en gravier et il n'y a pas de bâtiments pour accueillir les voyageurs. Un Inuit doit venir la chercher, car ne sachant trop à quoi s'attendre, Carole Cadoret a apporté avec elle assez de victuailles pour passer au travers de son premier hiver de force. Mais l'Inuit ne s'est jamais présenté à la piste et Carole Cadoret a dû se rendre au village sans son précieux butin. Le temps d'un aller-retour, il ne restait plus rien de ses victuailles: les chiens avaient tout mangé!
La gendarmerie
Les chiens! Sans leurs nombreux chiens, les Inuits sont dépossédés d'une grande part d'eux-mêmes. S'ils ne sont pas tout à fait réconciliés avec les Blancs que nous sommes, c'est pour une bonne part à cause de leurs chiens: au début des années 1950, des policiers du gouvernement fédéral ont envahi les villages inuits pour y poser des affiches en langue anglaise: «Attachez vos chiens!», qu'elles disaient. Les Inuits ne comprenant pas la langue du gouvernement fédéral, ils ne se préoccupèrent pas des affiches. Quelques semaines plus tard, les policiers de la Gendarmerie royale du Canada repassaient dans les villages et abattaient tous les chiens.
Les années qui suivirent furent désastreuses pour le peuple inuit privé de ses chiens si utiles quand il chasse et parcourt de longues distances en traîneau.
«Ce massacre, dit Carole Cadoret, même la jeune génération ne l'a pas oublié. Si de grands pans de son histoire lui échappent maintenant, celui-là est inscrit à jamais dans sa mémoire.» De quoi comprendre la relation amour-haine (un mot qui n'existe pourtant pas dans aucune langue amérindienne) que les Inuits entretiennent par-devers les Blancs. L'enseignement auquel on les oblige joue d'ailleurs un grand rôle dans cette relation.
Un feu rouge
«Quand je suis arrivée au Nunavik en 1981, tous les manuels d'enseignement étaient soit en français, soit en anglais, m'apprend Carole Cadoret. Aucun ne tenait compte de la culture des Inuits. Aujourd'hui, les Inuits qui vont à la maternelle et à l'école primaire ont des manuels faits en grande partie pour eux. Mais dès qu'ils se présentent à l'école secondaire, les manuels scolaires sont les mêmes qu'on trouve partout au Québec. Quand tu lis aux élèves une phrase du genre de "Marie et Jean arrivent au feu rouge", laissez-moi vous dire que c'est loin de les fasciner!»
Les Inuits auxquels Carole Cadoret a enseigné sont sous la juridiction de la commission scolaire de Ville Saint-Laurent. Inutile d'ajouter que, vue d'aussi loin, la réalité inuite ne veut pas dire grand-chose. Il y a des années que les Inuits réclament du ministère de l'Éducation d'avoir, plutôt que le nôtre, un calendrier scolaire qui corresponde à leur mode de vie. «Il y a un mois d'été au Nunavik, un court printemps et un automne aussi court. Les Inuits pêchent et chassent pendant ces périodes-là. Les élèves ne viennent plus en classe: on a besoin d'eux dans leurs familles. De même, les journées scolaires telles que nous les organisons ne conviennent ni à leur mentalité ni à leurs habitudes. Les Inuits mangent quand ils ont faim, dorment quand ils ont sommeil, s'amusent ou travaillent quand ils en ont le désir. Leur faire la classe tout un avant-midi et leur donner une heure pour le dîner, ça ne correspond à rien de ce qu'ils vivent. Résultat: ils mangent du junk food, s'endorment sur leurs sièges ou bien se livrent par groupes de deux ou trois à la conversation en inuktitut. Leur culture étant basée sur le dialogue entre un petit nombre d'individus, l'enseignement magistral leur est tout à fait étranger. Pourtant, c'est encore ce qu'on leur impose, aussi bien en anglais qu'en français.
«Car l'Inuit, à défaut d'être enseigné dans sa langue (les professeurs québécois ne la parlant pas), a le choix d'être "éduqué" en anglais ou en français. En 1981, 25 % des Inuits choisissaient l'anglais. Aujourd'hui, 50 % d'entre eux vont à l'école française. Est-ce un réel progrès? Je suis loin d'en être certaine. On leur apprend peut-être à baragouiner l'anglais et le français, mais un fait demeure: les Inuits ont conscience qu'une des premières conséquences de notre enseignement est de leur faire perdre leur culture, leurs traditions et même leur langue: la jeune génération comprend de moins en moins le langage de ses grands-parents. Leur vocabulaire leur échappe.»
— Cette acculturation est-elle irréversible?
— Pour que ça ne soit pas le cas, il faudrait que le ministère de l'Éducation ne soit plus déconnecté de la réalité inuite. Il faudrait que nous, les Blancs, cessions de les considérer comme des gens que nous devons coloniser. Et ça, ça ne semble pas être pour demain!
— Désespérant?
— Ça le serait s'il n'y avait pas ces quelques Inuits qui comprennent ce qui se passe et essaient, par eux-mêmes, de changer les choses, comme cet homme dans l'un des villages où j'ai enseigné qui a ouvert sa modeste maison aux jeunes Inuits pour leur apprendre leur histoire, leur faire connaître leur culture: il les initie à l'art de fabriquer les kayaks et les igloos, à servir de guides, à apprendre les légendes et les chants de gorge, à délaisser le junk food au profit des mets traditionnels, comme ces morceaux de caribou cru qu'on trempe, en guise de sauce, dans l'huile de morse fermenté.
— Une petite leçon de choses pour terminer?
— On dit souvent que le Québec est le coeur du monde. Les Inuits, si solidaires, si amoureux de leurs enfants, si tolérants, si généreux, si francs et si pragmatiques, sont, eux, le coeur du coeur du monde! Voilà.
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